Névrosée

Jeanne Loiseau · Chapitre 11 sur 17

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Névrosée

Chapitre XI ........................................................................... 166

Chapitre XI

 

 

Au commencement de juillet, Suzanne Gerbier vint, avec les enfants, faire ses adieux à son beau-frère et à sa sœur. Elle partait pour la campagne. Lucien possédait en Norman-die, dans les environs de Caen, un fort beau château, qu’on appelait Montvillers. C’est là qu’il envoyait sa petite famille.

 

Maxime s’étonna qu’avec une propriété si bien située, on ne quittât pas la capitale dès les premiers jours du prin-temps. Cela serait si profitable à la santé de ses petits ne-veux.

 

— Mais, dit Suzanne, je ne me sépare jamais de mes en-fants ; et Lucien, qui reste à Paris pour ses affaires, ne saurait se passer de moi si longtemps.

 

À peine eut-elle prononcé la phrase, qu’elle rougit, se rappelant ce que savait son beau-frère. Mais Maxime avait compris. D’ailleurs, ce n’était pas seulement pour l’adminis-tration de la fabrique que Lucien trouvait la présence de sa femme indispensable. Ce mari volage avait besoin, quand il rentrait après ses occupations, ou même après ses plaisirs, de retrouver toujours la même tendresse à son foyer.

 

— Savez-vous ce que vous devriez faire ? – dit encore Suzanne à Maxime en regardant sa sœur – vous devriez me confier Nénette. Notre bon air de Normandie et le lait de nos vaches lui feraient grand bien, je trouve qu’elle n’a pas bril-lante mine depuis quelque temps.

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La jolie figure d’Étiennette s’était, en effet, récemment altérée. Ses grands yeux bleu sombre se bistraient ; ses traits paraissaient tirés ; sa fraîche peau blanche se marquait, vers les tempes, de légères taches plombées. Et une langueur toute nouvelle, chaque jour plus invincible, la retenait cons-tamment étendue sur le sofa de son petit salon.

Maxime tourna vers sa femme un long regard plein de sollicitude.

— Oui, dit-il, je le sais. Nous n’allons pas du tout depuis quelques semaines. Et je serais fort tenté de m’inquiéter, si… si je n’avais pas un grand espoir…

D’un geste de caresse, il attira Étiennette vers lui ; et Su-zanne, suivant le mouvement de son bras, remarqua une mollesse lourde dans la taille, ordinairement si svelte et si souple, de sa sœur.

— Oh ! ma chérie, quel bonheur ! s’écria-t-elle en lui sautant au cou.

— Certes, quel bonheur ! reprit Maxime d’une voix pro-fonde. Cela commençait à manquer entre nous, un enfant. Désormais, ma petite Nénette ne sera plus seule quand son vieux savant de mari se plongera dans ses bouquins. Le vrai rôle de la femme, c’est d’être mère. Toutes les forces de sa nature s’égarent et se dépensent mal quand elles ne sont pas tournées vers ce but-là.

— Sais-tu pourquoi il dit cela, Suzanne ? fit Étiennette. C’est parce que j’ai tant aimé l’étude. Il était fier de mon in-telligence lorsque nous étions fiancés. Maintenant, si j’essaie seulement de parler de science, de raisonner avec lui sur un sujet sérieux, ça l’agace.

 

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— Les femmes ne sont pas faites pour raisonner, dit Maxime. C’est une opération de l’esprit beaucoup trop com-pliquée pour elles. Quand elles s’y livrent, tout leur charme s’en va. Elles sont faites pour sentir, pour aimer…

— C’est ça ! dit Étiennette. Et quand elles veulent sentir, quand elles veulent aimer, on trouve encore moyen de leur jeter la pierre.

— Voilà pourtant la femme qui voudrait raisonner avec moi sur la philosophie ! s’écria Maxime en haussant les épaules.

Suzanne, aussitôt, détourna la conversation, parla du cher bébé qui serait là dans quelques mois, et de la layette, et de la façon dont les Dulaure passeraient l’été. Maxime voulait louer une petite maison, dans un trou pittoresque, au fond des bois ou au bord de la mer, mais loin de toute villé-giature à la mode, afin de travailler tranquille.

— Non, déclara Suzanne. Étiennette a besoin de distrac-tions. Mes conseils, aussi, lui seront nécessaires, car je suis une vieille maman. Il faut venir à Montvillers. Je vous livre-rai toute une aile du château, Maxime. Vous pourrez vous y enfermer avec vos livres, vos instruments, ne pas voir âme qui vive, si cela vous convient. Allons, c’est décidé, n’est-ce pas ? Quand faut-il vous attendre ?

Le savant hésitait, n’avouant pas son horreur pour les réunions de famille, les phalanstères, la vie de château. Tout ce qui touchait à son indépendance, et seulement l’idée de la cloche des repas qui l’appellerait à heure fixe, l’effrayait.

— Vous serez servi chez vous, si vous préférez, dit Su-zanne, – qui, avec son instinct délicat, le devinait.

 

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Il se défendait, cependant touché au fond par tant de prévenances.

— Mon Dieu, quelle pose ! murmura Nénette entre ses dents.

— Tenez, coupons court, dit le savant. Emmenez Étien-nette et laissez-moi. Vous l’entendez, elle trouve que je pose. Eh bien, je poserai tout seul ici, devant ma glace, et je ne la gênerai pas.

— Mais non, mais non…, dit Suzanne, désolée.

— Nous vous écrirons quand votre sœur se sera déridée, conclut Maxime. Pour ma part, je vous suis profondément reconnaissant, ma chère Suzette, de vos excellentes inten-tions.

Comme Étiennette reconduisait Suzanne, celle-ci la prit entre ses bras :

— Ma chérie, lui dit-elle, ma chère petite Nénette, prends garde ! Comment oses-tu jouer de la sorte avec le bonheur de ton existence, avec la tendresse de ton mari ?

— Quels grands mots ! fit Nénette, railleuse.

— Ah ! tu ne sais pas, reprit Suzanne, tu ne sais pas à quels fils déliés tient la sécurité en amour. Quand ils sont brisés, ces fils, rien ne peut plus les renouer jamais. Tu ne comprends pas du tout Maxime.

— Et lui, crois-tu qu’il me comprenne ?

— Comment ?… Vous en êtes là !

— Où ?… Là ?… Je ne sais pas ce que tu veux dire.

 

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— Mais vous vous aimez ?…

— Est-ce qu’on s’aime, dit Nénette. On aime des êtres imaginaires, et l’on s’en veut mutuellement de ne pas réaliser ces êtres-là.

Les doux yeux clairs de Suzanne s’effarèrent à cette ré-ponse. Elle n’ajouta pas grand’chose et partit le cœur serré.

Le lendemain, dans le train qui l’emportait en Norman-die, tandis que ses enfants s’exclamaient aux portières, rete-nus par leur gouvernante et par leurs bonnes, elle songeait, remplie d’une vague angoisse, à la situation d’âme où se trouvaient sa sœur et son beau-frère, et elle ne pouvait par-venir à se l’expliquer.

Comment aurait-elle compris, la tendre et simple créa-ture ? Étiennette, qui, inconsciemment, lui avait jeté la veille une phrase profonde, ne comprenait pas elle-même.

L’amour, pour Suzanne, paraissait peu compliqué. Chez elle, comme chez tous les êtres aux facultés élémentaires et bien équilibrées, c’était un sentiment très net, dirigé tout en-tier vers un objet unique. M me Gerbier aimait son mari, son mari lui-même, et non pas un idéal tiré de sa propre person-nalité. Elle aimait Lucien coupable, infidèle, comme elle l’eût aimé défiguré, malade. Elle avait lu quelquefois dans des livres que la haine est près de l’amour, et cette assertion l’avait fait rire. Elle y voyait la fausseté d’esprit et la noire imagination des romanciers.

Quelle différence entre la tendresse infinie de ce cœur naturellement dévoué et la passion impérieuse que conçoi-vent des êtres à personnalité très accusée, très concrète et très volontaire, tels que Maxime et Étiennette ! Ceux-là n’aiment et n’aimeront jamais que le brillant fantôme éclos

– 170 – dans le secret de leur âme, que la créature irréelle tirée de leurs propres entrailles, et, pour tout dire, que le reflet d’eux-mêmes. S’ils parviennent à placer ce reflet sous des traits vi-vants, sous un front de chair, ils ont l’air d’être des amants comme les autres. Mais au premier désaccord entre leur vi-sion et la réalité, leur désappointement, leur colère et leur souffrance éclatent en des luttes terribles. De telles natures ont besoin de l’amour aveugle et ne le peuvent pas donner. Elles seront facilement prises à une comédie d’affection. Elles se soulèveront de fureur devant un défaut, même léger, qui dérangera leur rêve.

 

Cependant, la certitude de sa maternité prochaine chan-gea l’état moral de Nénette. Désormais, quand elle s’aban-donnait à ses rêves, elle ne voyait plus passer devant ses yeux les images dangereuses en face desquelles, durant quelques jours, elle s’était complu. Quand son amie Philip-pine de Berval vint prendre congé d’elle au moment de partir pour les eaux, ce fut à peine si Mme Dulaure sentit un aiguil-lon de curiosité en scrutant le joli visage aux yeux brun vif, à la peau mate et reposée de la comtesse. Elle oublia jusqu’au singulier regard dont Norbert avait pris plaisir à la troubler après leur tête-à-tête au Luxembourg.

 

Pourtant elle fut un peu piquée, en revoyant son cousin, de constater chez lui la gaîté bouffonne, l’insouciance abso-lue, le scepticisme léger d’autrefois. Elle s’était mis en tête qu’elle le retrouverait mélancolique. « Décidément, » pensa-t-elle, « ce garçon est incapable d’éprouver un sentiment sin-cère. Quelle effronterie il a eue de jouer le sentimental au-près de moi l’autre jour, et de me regarder avec cet air de passion soumise qui me faisait presque le plaindre ! Se serait-il moqué de moi ? »

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L’orgueil de la jeune femme l’empêchait d’arriver à cette explication simple qu’elle n’était pour Norbert ni plus ni moins qu’une autre femme, et que son pouvoir sur lui, tout comme celui de Philippine ou des autres, se limitait au fris-son du désir.

La conversation scabreuse du Luxembourg, l’animation qui en était résultée sur les traits d’Étiennette, l’intimité un peu troublante ainsi établie entre elle et son cousin, avaient éveillé momentanément chez le jeune homme une soif volup-tueuse, qu’il avait trahie par un regard. Ce n’était pas d’ailleurs la première fois qu’il songeait à posséder Étien-nette. Seulement il trouvait que c’était un peu tôt pour entrer en campagne. Plus tard, lorsqu’elle serait tout à fait dégoûtée du mariage… Alors il essaierait. Aujourd’hui, ne serait-ce pas s’exposer à un sûr échec ? D’ailleurs l’histoire de Philippine le gênerait. Malgré son scepticisme, il n’était pas assez fin psychologue, pour penser que cette histoire préparait au contraire ses voies. Bref, il ne songeait plus à l’attaque, et n’imaginait guère que son éclair de passion suivi d’indiff-érence n’eussent pas été mieux dictés par la plus experte rouerie.

Cependant Nénette, bientôt, s’occupa moins de lui que des batistes, des broderies, des dentelles, qu’elle choisissait, maniait, taillait pour la layette. Bien que fort maladroite aux travaux de couture, elle s’intéressa vivement à ces effets mi-nuscules, dont la finesse, la petitesse, la gaucherie délicieuse, la charmaient. Elle voulut que tout fût exécuté chez elle, prit des lingères à la journée, travailla sous leur direction, se pi-qua les doigts, gâcha de l’étoffe, mais s’amusa de tout son cœur. Et, sans cesse, elle parcourait les magasins, s’arrêtait aux devantures, observait les beaux bébés élégants dans les Champs-Élysées, afin que les douillettes, les brassières, les

– 172 – robes longues fussent rigoureusement à la dernière mode – car il y a aussi des modes dans ce royaume de Lilliput.

Ces préoccupations la ravissaient, lui donnant l’illusion que le petit être attendu faisait déjà partie de la foule des vi-vants, puisqu’on devait tant s’occuper de lui. Et tout semblait changé dans la calme demeure de la rue du Luxembourg.

Jamais Étiennette n’avait paru plus charmante et plus gaie. Au milieu de ces frou-frous enfantins, elle retrouvait elle-même des élans d’enfance, des éclats de rire spontanés, des espiègleries dont Maxime souriait, toujours grave, mais profondément heureux.

« Allons, » pensait le savant, « voilà donc ce qu’il nous fallait. Je ne m’étais pas trompé. Désormais je suis sûr que nous ne sentirons plus le vide entre nous. Le lien que j’ai vainement cherché dans une impossible communion d’âmes vient de s’établir alors que je désespérais. Cela prouve que la nature est plus sage que les philosophes. »

Et il ne songeait pas à se plaindre quand Nénette faisait irruption dans son cabinet de travail, un morceau de batiste à la main et s’écriant :

— C’est une chemise… Le croirais-tu ? Est-ce petit ?… Tu sais, chéri, je l’ai faite moi-même… Non, je t’en prie, re-garde un peu ces points, et dis-moi s’ils ne sont pas réguliers.

Maxime se penchait consciencieusement sur les ourlets, manifestait son admiration, puis embrassait le fin visage pâli de sa jeune femme.

— Tu en fais trop, mignonne. Il ne faut pas te fatiguer.

Un jour seulement, la joie du ménage fut troublée. Le savant, trouvant sur son bureau un mignon chausson de

– 173 – laine blanc, dernier chef d’œuvre de Nénette, déposé là pour lui faire une surprise, prit l’objet pour un essuie-plumes, et s’en servit aussitôt, le maculant d’encre violette. Mais une lueur traversa son cerveau en examinant la forme du petit ouvrage et il le retourna dans ses doigts avec inquiétude. Au même instant, Étiennette, qui entrait, s’arrêta comme fou-droyée.

— Mon petit chausson ! s’écria-t-elle.

— C’était donc un chausson, murmura Maxime avec humilité. Eh bien, j’en avais le pressentiment.

Son regret fut si sincère qu’on ne lui garda pas rancune. Et d’ailleurs, presque aussitôt, de plus graves préoccupations surgirent.

Nénette sembla s’affaiblir, et les médecins déclarèrent qu’à la seule condition de suivre un régime très strict, elle ar-riverait sans encombre au terme normal de sa grossesse.

D’abord elle devait quitter Paris sans plus tarder, s’établir dans un endroit où l’air fut vif et fortifiant, mais ne pas entreprendre un trop long voyage et l’exécuter avec les plus grandes précautions. Puis il faudrait qu’elle s’interdît jusqu’à la moindre fatigue, et même qu’elle s’astreignit à demeurer presque constamment étendue.

— Mais, mon Dieu, que craignez-vous donc ? demanda Maxime à Berger-Ricard qui venait de consulter avec un spé-cialiste.

— Nous ne craignons rien pour le moment mon cher ami, mais il est facile de prévoir que les derniers mois seront pénibles. Il sera peut-être difficile d’empêcher une délivrance prématurée, fâcheuse pour la mère autant que pour l’enfant.

 

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Vous connaissez la médecine. Je dois vous mettre sur vos gardes.

— Je sais bien qu’Étiennette est délicate, anémique, ce-pendant… Enfin, mon cher maître, voyez-vous dans son état quelque chose de particulier ?

— Faut-il vous dire la vérité, fit brusquement le célèbre vieillard.

— À tout prix.

— Eh bien, le corps frêle de votre jeune femme est mal préparé pour la maternité. Elle a dû recevoir une éducation trop sédentaire, trop intellectuelle… C’est extrêmement mauvais pour les jeunes filles… C’était une enfant très fine de nature…, nerveuse…, d’une intelligence plus qu’ordinaire… Elle a été élevée par ses grands-parents, n’est-ce pas ?… des gens âgés…, et à Paris, à Paris presque tout le temps ?…

— C’est vrai, dit Maxime.

— Tenez, reprit Berger-Ricard, c’est charmant une femme instruite, distinguée, spirituelle, comme M me Dulaure. Elle doit vous offrir une société pleine d’attraits. – Moi, je n’en sais rien, vous comprenez, je ne suis pas marié, et je n’ai pas le temps de causer avec les belles dames. – Je juge seulement avec mon gros bon sens de praticien… Eh ! bien, à ce point de vue, je trouve que l’instruction des filles, telle qu’on la comprend de nos jours, est funeste. Eh ! bon Dieu, à quoi cela sert-il de leur développer le cerveau ? Ce n’est pas dans le cerveau qu’elles portent nos enfants.

 

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Le visage de Maxime prit une expression de si sombre tristesse, que le vieux chirurgien continua d’une voix plus douce, et comme gêné de sa rude sortie :

— Songez donc à ce qu’il faut à la nature d’efforts pour mener à bien le grand travail de neuf mois, durant lequel se fabrique un homme ? Vous le savez bien, vous : c’est le ré-sumé d’une œuvre que l’univers a mis des millions d’années pour accomplir… Toute l’immense évolution de la cellule primitive jusqu’à l’être doué d’intelligence et de raison, à travers la série des formes animales. Eh ! cela se fait tout seul… C’est entendu. Comme le grain de blé qui pousse… Mais encore faut-il que le grain de blé trouve une terre pro-pice ; on la lui prépare avec sollicitude. Et le grain de vie humaine !… S’occupe-t-on suffisamment du milieu où il va se développer ? Lui ménage-t-on un sang riche, des fibres so-lides, des nerfs bien trempés ?… Moi, voyez-vous, Dulaure, si j’avais une fille, je voudrais qu’elle sût nager, ramer, mon-ter à cheval, qu’elle vît une blessure sans pâlir et qu’elle manquât d’imagination. Je la tiendrais quitte, je vous assure, de la généalogie des Capétiens et des problèmes d’intérêts composés.

— Si j’ai une fille, cher maître, dit Maxime avec un sou-rire un peu pénible, vous ne trouverez personne pour appli-quer plus docilement que moi votre système d’éducation. Mais il faut d’abord qu’elle vienne au monde.

— Nous y aviserons, répondit Berger-Ricard en lui ser-rant la main.

Deux jours après cette conversation, Maxime amenait Étiennette chez les Gerbier, à Montvillers.

 

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Cette habitation, une des mieux situées de la Norman-die, se trouve sur une hauteur, à quelque distance de Caen. Elle est connue dans le pays pour la double rangée d’ormes, antiques et superbes, qui y conduisent depuis la route. Quand on passe le long de la grille de bois sans prétention qui ferme le parc de ce côté, on s’arrête, frappé d’admiration, devant la perspective de ces grands arbres. Ils n’ont pas été élagués depuis le règne de Louis XIII. Le château, qu’on aperçoit au fond, dans une clarté blanche, au bout de la sombre avenue, n’a pas leur ancienneté. Reconstruit au commencement de ce siècle, par des bourgeois sans goût, il n’est qu’une grande bâtisse banale, à toits d’ardoise, mais où la place ne manque pas.

De l’autre côté de l’habitation, le parc s’incline en pente vers la vallée d’un petit ruisseau qui se jette dans l’Orne près de l’embouchure de cette rivière. Ce parc, peu étendu, est presque entièrement sauvage. Entre les éclaircies des arbres, de temps à autre, on aperçoit la mer.

C’est dans ce site délicieux que Nénette vint oublier les préoccupations énervantes de Paris, et puiser les forces né-cessaires pour mettre au monde son enfant.

Elle n’aurait trouvé nulle part un air plus pur, des as-pects plus gracieux, un calme plus profond, une atmosphère morale plus bienfaisante.

Quelles heures lentes et douces elle passa, étendue sur le long fauteuil pliant que rembourraient des coussins, au pied des ormes, entre sa sœur et ses petits neveux ! Les en-fants cueillaient des fleurs, qu’ils venaient ensuite poser sur ses genoux, ils rivalisaient à qui ferait le plus joli bouquet pour tante Nénette ; et chacun des petits garçons, debout à sa droite et à sa gauche, attendait qu’elle se prononçât, les

– 177 – yeux fixés sur elle, la bouche entr’ouverte d’émotion. Quand elle avait rendu son jugement, ils partaient pour recommen-cer le jeu. La petite Simone elle-même, chancelant et ga-zouillant, lui apportait aussi des marguerites et des boutons d’or.

Les deux jeunes femmes, de leurs fines mains actives, travaillaient à la layette. Parfois Étiennette, un peu lasse, laissait glisser l’ouvrage de ses doigts, et regardait vers la maison. Par l’une des croisées ouvertes, elle pouvait aperce-voir Maxime, penché sur ses manuscrits. Lorsque le savant levait la tête et que leurs yeux se rencontraient, ils se sou-riaient l’un à l’autre, d’un sourire plein de sous-entendus joyeux et passionnés. Nénette éprouvait alors cette ivresse intense de l’intimité absolue – ivresse unique, si rare, si fugi-tive, pour le pauvre cœur humain, qui, dans son éternelle so-litude, veut entendre s’éveiller au fond d’un autre cœur l’écho de ses plus intimes battements.

Suzanne, qui suivait le coup d’œil de sa sœur, poussait alors un léger soupir, et lui disait :

— Ô ma chérie ! jouis bien de ton bonheur. Mets toutes tes forces, toute ton adresse à le conserver. Cela fait tant de mal quand il s’en va !…

Lucien arrivait le samedi, au moment du dîner, et repar-tait le lundi matin. À plusieurs reprises, il télégraphia qu’il lui était impossible de venir, qu’il était retenu par des affaires urgentes. Suzanne, dans ce cas-là, repliait sans rien dire le cruel papier bleu, mais le lendemain dimanche, à son visage pâle, à ses yeux meurtris, on pouvait voir que sa nuit avait été mauvaise, que peut-être même elle avait pleuré !

 

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Maxime, alors, entourait sa belle-sœur de soins délicats, d’attentions affectueuses. Ces jours-là, il descendait dans le parc, s’asseyait dans les longues herbes, entre les deux jeunes femmes, leur faisait la lecture ; ou bien il inventait des jeux extraordinaires, des expériences curieuses, pour les pe-tits garçons, qui l’adoraient. Il leur fit faire des steeple-chases, sur leurs poneys d’Écosse, autour de la grande pe-louse.

— Jamais je ne me serais imaginé, disait Suzanne, que vous pouviez être aussi simple, aussi gai, mon cher Maxime, ni que vous pouviez jouer, si gentiment avec des enfants. C’est que, vraiment, on croirait que vous y prenez plaisir !

— N’en doutez pas, répondait-il.

En réalité, ce séjour à la campagne, après avoir à l’avance effrayé Maxime, lui convenait singulièrement. Il se sentait plus à l’aise encore à Montvillers que chez lui. Dans le double appartement de la rue du Luxembourg, en voulant sauvegarder la liberté de son travail, il s’était privé de mille douceurs. Étiennette le laissait s’enfermer dans son cabinet ou son laboratoire, et, de son côté, restait chez elle. D’ail-leurs, Mme Dulaure ne possédait pas l’ingéniosité dans la tendresse qui distinguait sa sœur aînée. Suzanne, sans jamais déranger le savant, parvenait à l’entourer d’une foule de pe-tites prévenances. Elle se glissait légèrement dans sa chambre, lorsque, d’en bas, elle remarquait à la brune que sa fenêtre restait trop tard ouverte, ou qu’il s’abîmait les yeux en l’absence d’une lumière qu’on tardait à lui apporter. Re-marquant l’horreur de cet homme d’étude pour le grand jour, les reflets aveuglants qui fatiguent les regards et la tête, elle baissait partout les stores, et, dans la salle à manger, faisait placer son couvert de façon à ce qu’il eût le dos tourné vers

 

– 179 – les fenêtres. Étiennette ne songeait à ces choses que pour souligner par des soupirs d’impatience les distractions ou les manies de son mari.

Tout d’abord, Maxime ne se rendit pas compte d’où lui venait ce singulier bien-être, dont il chercha d’abord la source dans l’agencement matériel du château. Il eut bientôt la clef du mystère, lorsqu’il remarqua, tout de suite après chacun de ces légers bienfaits dont l’ensemble lui semblait si doux, la silhouette de sa belle-sœur qui glissait et s’effaçait discrètement à peu de distance.

« Quelle créature d’élite que cette Suzanne ! » pensa-t-il alors. « Dire que je la trouvais insignifiante les premiers temps où je l’ai connue ! »

Cependant les jours devinrent courts, le temps fraîchit. Un automne pluvieux s’annonça. Il fallut songer au retour. Les plus grands feux ne parvenaient pas à maintenir la cha-leur et la gaîté dans les hautes pièces, autour desquelles le vent gémissait le long des corridors. Les vieux ormes frémis-saient dans les rafales, qui faisaient monter incessamment de la mer les rapides et silencieux nuages gris.

Nénette, allongée auprès de sa fenêtre, regardait se dé-tacher sur le ciel triste les cimes qui se dépouillaient, et, dans la langueur de son corps et de son esprit, elle n’avait plus la force de se réjouir ou de s’effrayer de rien. Sa vie serait en jeu, elle le sentait, dans la crise dont quatre mois à peine la séparaient maintenant. Reviendrait-elle sous ces grands arbres ? La verraient-ils marcher à leurs pieds, fière, triom-phante, son enfant entre les bras ? Ou bien se balanceraient-ils, dans leur tranquille indifférence, aux souffles d’un pro-chain automne, tandis qu’elle dormirait pour l’éternité, dans la cendre de ses rêves morts et de ses illusions d’un jour ?

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