Névrosée
Chapitre V .............................................................................. 58
Chapitre V
Maxime revint en effet au petit hôtel de la rue de Lille. Bientôt il y fut traité, comme chez Lucien, en ami intime. Lui, qui n’aimait pas causer, il eut, plusieurs fois par semaine, d’interminables entretiens avec le vieux marquis.
M. d’Épeuilles, comme bien des représentants de l’an-cien régime, se refusait à toute transaction avec les mœurs et les idées modernes. Retranché dans son milieu, ne fréquen-tant que ses amis du faubourg Saint-Germain, ne lisant que les livres et les journaux qui flattaient ses préjugés, ses ma-nies, ses rancunes, le vieillard ne laissait parvenir jusqu’à lui la pensée de ce siècle que par bien rares éclairs. Tout l’exaspérait dans la politique, dans la philosophie, dans les chimères sociales. Un seul domaine tentait son esprit fin, ai-guisé, curieux, sinon très étendu : le domaine de la science. Les prodigieuses découvertes qui se comptent, à notre époque, non plus même par années, mais presque par jour, hantaient et étonnaient son âme, qui, pour tout le reste, de-meurait fermée comme un tombeau.
Mais il n’est pas facile, avec une éducation première étroite et médiocre, de suivre les rapides évolutions de la science, surtout en se tenant à l’écart, dans une atmosphère spéciale, raréfiée, réfractaire aux grands courants intellec-tuels. M. d’Épeuilles souffrait donc, dans l’existence qu’il s’était faite, d’une lacune en apparence impossible à com-bler.
Maxime Dulaure lui sembla pénétrer dans sa retraite comme l’homme nécessaire, comme le trait d’union indis-
– 58 – pensable vainement cherché durant de longues années. La causerie élevée du savant faisait vibrer et travailler le cer-veau du vieux marquis, avec une sensation de vie, d’activité, délicieuse comme la griserie d’un vin pur et fort. Et, d’autre part, ce froid et correct Maxime – qui d’ailleurs touchait un peu à la noblesse grâce à l’ancienneté de sa famille – ne ris-quait pas d’effaroucher, par des enthousiasmes subversifs ni par des affirmations impies, les sensibilités d’une âme façon-née depuis des siècles, gardienne jalouse des rêves anciens.
L’impartialité du jeune philosophe en face de toutes les chimères, son respect pour les choses tombées, pour les es-poirs à jamais détruits, son dégoût de tous les fanatismes, son admiration pour l’idéal religieux, qui, sous tant de formes, a charmé, consolé l’humanité, le préservaient de ja-mais infliger à M. d’Épeuilles un froissement, même involon-taire. Ce qui lui coûtait le plus, c’était de parler. Il n’aimait s’entretenir qu’avec des esprits de son bord, le comprenant à demi-mot. Mais il lui importait de faire la conquête du mar-quis. Et d’ailleurs l’éloquence lui devenait facile lorsque Étiennette – comme il arrivait souvent – prenait part à leur entretien.
Cependant Maxime Dulaure, dans ce petit hôtel d’Épeuilles, dont, à présent, la mélancolie même lui était chère, passait quelquefois des heures pénibles ; c’est lorsqu’il y rencontrait le jeune lieutenant Norbert, le cousin germain de Suzanne et d’Étiennette.
Nature antipathique à la sienne : tout en dehors, d’un scepticisme léger, voilant sous des façons expansives, ai-mables, un fonds de sécheresse étonnant à cet âge. Tandis que Maxime cachait par ses allures froides et fières une sen-sibilité vibrante et toujours en éveil, Norbert, tout en parais-
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Ces deux hommes n’étaient donc point faits pour s’entendre. Mais leur absence de sympathie, dans les cir-constances où ils se rencontrèrent, tendit bientôt à devenir une véritable inimitié.
Malgré tous les raisonnements que le savant s’adressait à lui-même, il ne pouvait constater sans irritation la familiari-té qui régnait entre le vicomte d’Épeuilles et sa cousine Étiennette. Familiarité bien naturelle, cependant. Le jeune homme ayant de bonne heure perdu sa mère, et fils d’un offi-cier qui, sans cesse, changeait de garnison, s’était habitué à considérer la demeure de ses grands-parents comme sa vraie maison paternelle. Il y avait grandi près de ses deux cou-sines, qu’il traitait comme des sœurs, et qu’il tutoyait, sui-vant l’usage moderne, malgré les principes et les remon-trances de la marquise.
Maxime, après avoir pensé que Norbert était peut-être amoureux d’Étiennette, ne pouvait plus conserver une ombre
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Une autre question, se posant à l’esprit de Maxime, le fit un jour tressaillir de douleur : « Étiennette, elle, n’aimerait-elle pas en secret son cousin ? » Mais non. Tout prouvait le contraire. La jeune fille, que Norbert taquinait sans cesse au sujet de ses goûts scientifiques, s’impatientait contre les fas-tidieuses plaisanteries de l’officier, et semblait parfois ne les supporter qu’en se faisant violence. Suivant le mot de la marquise, le cousin et la cousine passaient le temps à s’aguicher. Suzanne, lorsqu’elle était présente, s’occupait constamment à les remettre d’accord.
Ces querelles, toutefois, ne consolaient pas Maxime des libertés que prenait le jeune mondain cynique avec la femme dont lui-même était si violemment et si respectueusement épris. Le piaffement du cheval de Norbert sur le pavé de la rue de Lille ; la façon dégagée dont le jeune homme frappait du pommeau de sa cravache contre la porte ; son insuppor-table tutoiement, et surtout le baiser fraternel sur la joue de sa belle cousine, jetaient le pauvre savant dans des rages sourdes, absurdes, inutiles. « Si j’ai le bonheur d’épouser Étiennette, il faudra bien que cela change, » se disait-il alors, en manière de consolation.
Un soir, Maxime Dulaure dînait chez le marquis d’Épeuilles. Il se trouvait placé près d’Étiennette. Jamais il
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« Je le saurai dès ce soir, » se disait-il, presque défaillant d’émotion à l’idée d’un entretien décisif.
On était en famille, et l’on n’attendait personne. Tout à coup, la sonnette retentit. Un bruit de bottes et d’éperons ré-sonna sur les dalles du vestibule. « Ça ne fait rien… ça ne fait rien. Mettez mon couvert. Je ne veux pas de potage, » dit une jeune voix joyeuse, tandis que s’ouvrait la porte de la salle à manger. Et Norbert, en retard comme toujours, mais bruyant, riant, plein de gaîté, vint s’asseoir entre sa tante et sa cousine.
— Vous ne m’attendiez pas ? dit-il. Moi non plus, je ne comptais pas venir. Il était entendu que je dînerais avec des camarades. Mais, au dernier moment, je me suis débarrassé d’eux. J’avais trop envie de vous raconter tout de suite mon succès.
— Mon enfant, dit gravement la marquise, ton couvert est toujours mis chez nous, tu le sais. Mais j’aime que tu nous préviennes, ou tout au moins que tu arrives à l’heure.
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Cette remontrance, très douce, faite pour la centième fois, n’impressionna point le jeune homme. Vivement, avec des éclats de rire contagieux, des gestes drôles, des mots d’une modernité piquante, et force anecdotes comiques, il se mit à raconter l’aventure qui le mettait en joie.
Il venait d’obtenir une mention honorable au Salon de sculpture.
— Ah ! vous êtes sculpteur, vicomte ? dit Maxime, avec une intonation moins de surprise que d’ironie.
— Oui, monsieur. Cela vous étonne ?
— Oh ! pas du tout. Molière fait dire au laquais Masca-rille que les gens de qualité savent tout sans avoir rien ap-pris.
Norbert rougit, près de se fâcher. Mais Étiennette arrêta quelque réplique impertinente sur les lèvres de son cousin, riant elle-même et s’écriant :
— C’est bien cela ! Il y a six mois que Norbert s’est mis à modeler des chevaux dans des boulettes de mie de pain, et il se donne pour un sculpteur. Quelle plaisanterie !
— Dis donc, Nénette, c’est moins ridicule que, pour une jeune fille, de se mêler de philosophie. À propos, comment va Arthur ?
Elle se pinça les lèvres, et les grands-parents tâchèrent de faire diversion à la querelle commençante. Mais Norbert la taquina impitoyablement sur son adoration pour cet Ar-thur.
« Qu’est-ce qu’il veut dire ? » se demandait Maxime, au supplice.
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— Vous, monsieur, vous devez être un ami d’Arthur ? s’écria tout à coup le jeune homme, observant avec une sa-tisfaction maligne la sombre physionomie du philosophe.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.
Le lieutenant pouffa de rire dans sa serviette.
— Est-ce qu’on répond à ce gamin, monsieur ? dit le marquis, haussant les épaules avec un sourire d’indulgence. Il est incorrigible. Nous le verrons vieille culotte de peau ab-solument aussi fou qu’à vingt ans. Ou plutôt…, vous le ver-rez, car je n’y serai plus. Il parle d’Arthur Schopenhauer, pour qui votre élève Étiennette professe un véritable culte.
À ces mots, la gaîté du jeune officier gagna tout le monde, jusqu’à Maxime lui-même. Il sourit.
— On ne sait peut-être pas, au dixième chasseurs, fit-il, que Schopenhauer est mort depuis 1860.
— Et l’on ne sait peut-être pas, dans le monde savant, riposta Norbert, pourquoi ce sacro-saint prophète reçut le prénom d’Arthur !
— Non, monsieur, dit Maxime devenu bon enfant. Ins-truisez-moi, je vous prie.
— Parce que son père, le négociant de Dantzig, desti-nant son fils au commerce, pensait à la future raison sociale. Arthur s’écrit de même dans les principales langues de l’Europe. Donc, prénom excellent sur une enseigne !
— Quelle abomination ! dit Étiennette.
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— Bah ! reprit Norbert, vaut-il mieux vendre de la mé-lasse ou nier l’existence du monde ? That is the question, comme disait l’autre.
Cet écervelé de Norbert ! On ne pouvait lui tenir rigueur. Il n’était pas étourdi seulement. Il avait infiniment d’esprit. Plaisantant sur ce qu’il ignorait, sachant faire valoir, par le brio de sa causerie, les notions superficielles recueillies en désordre au fond de sa souple mémoire, il était capable de faire illusion sur son intelligence tout autant que sur son cœur. Une courtoisie savante cachait la sécheresse de l’un, tandis qu’une verve intarissable voilait le peu de surface de l’autre. Ses grands-parents lui pardonnaient ses audaces de paroles et ses écarts de conduite, en disant, lorsqu’il n’était pas là :
— Il est si bien doué ! Il a une si belle nature ! Puis il est si affectueux pour nous !
Les grands airs de dignité que savait prendre Étiennette devenaient absolument inutiles lorsqu’il s’agissait de décou-rager les railleries de son cousin :
— Voyons, Nénette, parlons un peu philosophie. Le cra-paud a-t-il deux âmes, ainsi que le prétend Hartmann ?
Elle se taisait.
— Non, mais réellement ?… Un crapaud enfermé dans une pierre peut revivre au bout de plusieurs siècles, à ce qu’on assure. Est-ce alors sa première âme qui rentre en lui, ou bien est-ce une âme nouvelle ? Moi, j’opine pour l’âme neuve. Et toi ?
Ou bien encore :
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— Crois-tu, cousine, avec Baumgartner, que les premiers hommes aient eu la forme d’un têtard ? Étudie un peu cette question. Elle me préoccupe énormément.
Le soir de ce dîner de famille, Mme d’Épeuilles trouva un dérivatif à ce flot de plaisanteries en parlant à son petit-fils de la mention honorable qu’il venait d’obtenir.
— Oh ! dit-il avec une apparente modestie, je n’y ai pas grand mérite. Vous trouvez vous-même, chère grand’maman, que mon petit cheval est hideux. Je lui ai donné, au galop, une des attitudes que nous révèle la photographie instanta-née. On abuse déjà de ces notions nouvelles, en peinture. Mais mon modelage est la première tentative de ce genre, comme relief. C’est ce qui a frappé le jury.
Puis, se tournant vers sa cousine :
— Pourquoi ne veux-tu pas venir visiter mon atelier, Nénette ? C’est très chic, tu verras. Et c’est très convenable, jusqu’à cinq heures.
— Ah !… Et après ?
— Nénette !… s’exclama la marquise.
— Oh ! grand’maman, fit Norbert, un bas-bleu comme Nénette doit avoir toutes les curiosités.
Il ajouta, d’un ton singulier :
— Grands dieux ! comme ton mari deviendra à plaindre le jour où tu te lasseras de la philosophie !
— Mon mari, dit Nénette, laisse-le tranquille. Ce ne sera pas toi.
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— J’en serais désolé, dit Norbert. Car j’ai l’intention bien arrêtée que nous le trompions un jour ensemble… Et je ne peux cependant pas me faire… malheureux en ménage, moi-même.
Ces dernières paroles furent prononcées à voix basse. Ni le marquis – absorbé par une conversation avec M. Du-laure, – ni la marquise ne les entendirent. Mais Maxime les surprit au vol, et trouva que, décidément, le petit lieutenant allait trop loin.
Lorsqu’on passa au salon, Étiennette remarqua la maus-sade figure du savant. Il semblait s’en prendre à elle-même, et lui répondait presque avec rudesse. Quelques personnes entrèrent, des amis intimes, vieilles gens pour la plupart. Le whist de la marquise s’organisa dans un coin. Suzanne et Lu-cien parurent, qui, bientôt, s’emparèrent du lieutenant pour le féliciter.
À un certain moment, Mlle Durand-d’Épeuilles, voyant tous les assistants occupés, dit à Maxime :
— Voulez-vous monter maintenant, monsieur Dulaure, afin de rectifier ces courbes, que j’ai tracées d’après les indi-cations de votre dernier livre ?
Tous deux sortirent ensemble, sans provoquer le moindre étonnement. On connaissait l’esprit sérieux et la fier me té d’Étie nnette. Seule, M Gerbier les suivit du regard.
— Allumez une lampe dans ma salle d’études, dit la jeune fille à sa femme de chambre, qu’elle rencontra dans l’escalier.
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Tant que cette femme fut avec eux, ni l’un ni l’autre ne parla. Maxime traçait à la craie de longues raies sur le ta-bleau noir.
La femme de chambre posa l’abat-jour, régla la mèche, puis s’approcha de la fenêtre pour fermer les volets.
— Laissez, laissez, dit Étiennette.
Comme voisins, en face d’eux, il y avait seulement les grands murs déchiquetés de la Cour des Comptes, que la lune inondait de reflets fantastiques. Des vols de chauves-souris y palpitaient silencieusement.
La domestique, enfin, quitta la chambre.
Étiennette regardait Maxime, et son cœur, en le regar-dant, battait de grands coups réguliers et sourds. Ses jambes fléchissaient. Où donc était son impassible orgueil ?
Elle sentait que ce soir, entre eux, quelque chose de so-lennel, de décisif, allait se passer.
Toute la soirée, les impertinences de son cousin l’avaient mise à la torture. Elle en suivait l’impression fâ-cheuse sur le visage sombre de Maxime. Peut-être en était-elle diminuée, dépoétisée, aux yeux de cet être froidement violent, d’une sensibilité farouche, qu’elle avait distingué parce qu’elle le croyait digne d’elle.
Elle était pure, exaltée, curieuse. Jamais encore un homme n’avait osé lui dire qu’il l’aimait. Celui-ci, certaine-ment, le lui dirait ce soir.
Elle attendait.
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Maxime, son morceau de craie à la main, traçait encore des lignes sur le tableau, n’osant tourner les yeux vers elle. Il la voyait bien cependant, et il sentait son regard. Un reflet de robe blanche, très doux, lui venait de côté, sous ses pau-pières. Il eût voulu, sans rien dire, se baisser et baiser cette robe.
Quelle chose étrange et compliquée le lent travail des siècles a fait de cette circonstance éminemment simple et naturelle qui s’appelle l’amour ! Produit délicieux et factice, fleur mystérieuse dont la corolle éblouissante est si frêle, dont les racines plongent dans les couches épaisses et nutri-tives du fumier des âges en décomposition. De quelles hor-reurs sociales et séculaires étaient nées l’ignorance troublée de cette jeune fille, l’adoration respectueuse de cet homme ! Et quel abîme, après tout, entre ces deux êtres, qui ne se comprenaient pas, qui ne se connaissaient pas, mais qui croyaient à la fusion de leurs âmes parce qu’ils sentaient frémir leur chair et bruire en eux la voix éternelle de leurs il-lusions !
Ni l’un ni l’autre ne songeait au prétexte qui amenait leur tête-à-tête. Il n’était pas question de psychométrie ce soir-là.
Maxime posa tout à coup la craie, et, prenant la main d’Étiennette, lui dit :
— Pourquoi supportez-vous qu’un jeune homme vous dise de pareilles choses ?
Elle eut un mouvement léger des épaules.
— Un jeune homme ?… Mon cousin !…
Mais lui reprit :
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— Vous devez voir pourtant que cela me fait souffrir.
À ce moment, une chauve-souris, venue des ruines, en face, entra par la fenêtre et fit le tour de la chambre, lourde-ment. La bête répugnante frôla Étiennette, s’abattit sur la cheminée, puis reprit son vol, et, finalement, sortit. La jeune fille avait poussé deux cris de dégoût.
— C’est la lumière qui les attire, dit Maxime. Si nous ne fermons pas la fenêtre il en viendra d’autres.
— Mieux vaut baisser la lampe, dit Étiennette.
Involontairement, elle l’éteignit tout à fait et vint s’accouder à la fenêtre dans la vive clarté de la lune. Maxime la suivit. Tout deux se regardèrent, longuement. Sous ce rayonnement, d’une pâleur douce, leurs yeux leur parais-saient à la fois plus enflammés et plus sombres. Quelque chose d’aigu en sortait, qui leur faisait défaillir le cœur.
— Si vous saviez comme je vous aime, dit Maxime. Vous êtes au-dessus de toutes les femmes.
Elle souriait.
— Vous êtes trop supérieur pour aimer, monsieur Maxime. Aucune femme ne vous comprendra.
— Si…, vous !
Elle avait soif de cette parole, et de celles qui suivirent. Car elle entendit alors tout ce que son orgueil avait lu dans les yeux de cet homme, tout ce qu’elle épiait depuis quelque temps sur ses lèvres : « Il n’y en avait pas une comme elle – toutes étaient méprisables, coquettes, frivoles, incapables de jamais partager les préoccupations d’une intelligence avide de sublimes clartés. Mais elle !… Vers quelles hauteurs ne
– 70 – s’élèverait-elle pas ? Dans quels abîmes ne plongerait-elle pas avec lui ?… »
— J’ai eu la vision d’un tel bonheur, disait-il, quand je rencontrais vos yeux pensifs, là-bas, au Collège de France. De toute cette assistance, je ne parlais que pour vous seule. Le sentiez-vous ?
— Je vous admirais, dit-elle. Vous traitiez des questions si profondes, avec une sobre gravité qui donnait tant de puissance à vos affirmations. Vous laissiez percer à l’occasion votre dédain de la femme. Même alors, je vous donnais secrètement raison.
— Parce que vous saviez bien que ce dédain ne pouvait vous atteindre.
— Oh ! moi, je ne suis qu’une petite fille…
Avec quelle grâce, quel abandon, elle prononça ce mot ! Une petite fille !… Prête à se laisser prendre, emporter, gui-der, par cet homme fort, calme et beau, dont la superbe viri-lité physique et morale l’avait conquise.
Une petite fille !… Ces quelques syllabes ou bien le ton dont elles furent prononcées, donnèrent à Maxime un étrange ébranlement sensuel. Il songea tout à coup matériel-lement à cette créature charmante, dont, une minute aupara-vant, il n’adorait que l’esprit. Ses bras, malgré lui, se tendi-rent. Étiennette donna d’abord ses deux mains, puis tout son être se sentit invinciblement attiré contre le cœur de Maxime. Une minute elle resta pressée sur la poitrine du jeune homme, qui murmurait, tout hors de lui :
— Vous voulez donc ?… Vous m’aimez donc ?… Ô ma femme !… Étiennette !… ma femme !
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Et ce fut ainsi qu’ils se fiancèrent, sous la lune blanche, dans la nuit bleue, près des tristes ruines muettes.
Et cette minute-là, cette unique minute, désormais et pour toujours, empêchera Maxime Dulaure de nier l’absolu bonheur.
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