Névrosée
Chapitre IV ............................................................................. 47
Chapitre IV
Le vieux marquis et la vieille marquise d’Épeuilles habi-taient un ancien hôtel de famille, rue de Lille, derrière le pa-lais incendié de la Cour des Comptes.
« Quel séjour pour une belle jeune fille de vingt-deux ans ! » se dit Maxime la première fois qu’il y fut introduit.
Rien n’avait été renouvelé dans cette demeure depuis la Révolution, ni les tentures, ni les meubles. Tout portait un cachet de vétusté, exhalait une odeur concentrée, poussié-reuse, et, malgré cela, avait grand air. L’escalier était en pierre, avec une belle rampe de fer forgé. Des tableaux indis-tincts pendaient contre les panneaux assombris. Les visages des portraits ressortaient en pâleur sur les fonds noirs, avec des yeux qui, seuls, gardaient une vie intense et vous pour-suivaient de longs regards sévères ou navrés. Sur les sièges des bergères s’effaçaient les tapisseries au petit point, les ramages des soies brochées. Toutefois la nudité des appar-tements, l’usure des étoffes, ne montraient qu’une noble mi-sère. Aucun compromis avec les goûts vulgaires d’une époque pratique ne déshonorait le vieux logis. L’affreux aca-jou, les objets d’art en zinc doré ne pénétrèrent jamais dans ces murs. Certains mots du jargon moderne y auraient sem-blé déplacés.
En constatant la gêne où se trouvait réduite cette an-cienne famille, Maxime comprit les mésalliances féminines des derniers temps. Il admira la réserve hautaine des deux vieillards auxquels Mme Gerbier le présenta, et qui le reçurent comme leurs ancêtres du temps de Louis XIV devaient rece-
– 47 – voir des roturiers de génie, Racine ou Molière, par exemple. Loin de s’offenser de leurs façons cérémonieuses, il s’y inté-ressa comme à une rareté psychologique. Sa froideur natu-relle y prit plaisir. Il préférait ce genre d’exagération à celui que déployaient dans leurs amabilités réciproques et expan-sives les bourgeois amis de Lucien.
Dans l’aspect de cette austère maison pleine de souve-nirs, dans l’accueil fier mais gracieux des simples et nobles habitants, Maxime, d’ailleurs, se plaisait à retrouver, à com-prendre le caractère d’Étiennette. Car il la connaissait, à pré-sent. Il la rencontrait chez Mme Gerbier. Et ce qui achevait de l’ensorceler, lui, l’ombrageux philosophe, c’était la froideur dédaigneuse où s’enfermait cette charmante fille.
Cette froideur et sa propre sauvagerie eussent indéfini-ment prolongé le roman muet commencé au Collège de France, si la bonne Suzanne ne s’en était pas mêlée. Elle avait deviné le secret du jeune savant. Elle avait bien remar-qué que lui, si hostile aux dîners en ville, aux visites, aux soi-rées, venait chez elle à tout instant. Il ne manquait plus un de ses jours, causant d’Étiennette lorsqu’il n’y avait per-sonne, s’absorbant dans la contemplation du Fragonard quand des visiteuses arrivaient.
Mme Gerbier sut bien vite que sa sœur était violemment aimée par Maxime. D’instinct, par divination de la nature élevée et sincère du jeune homme, elle en éprouva de la joie. Puis elle craignit que ses grands-parents, qu’Étiennette elle-même, ne s’opposassent à une troisième mésalliance dans la famille.
« Cela n’ira pas tout seul, » songea-t-elle, « Bon-papa et Bonne-maman comptent sur la beauté de Nénette, sur son grand air, sur sa fierté pour trouver un petit-gendre de leur
– 48 – monde. M. Dulaure n’est pas millionnaire comme mon mari. Il n’est pas un artiste illustre, invité chez les souverains, comme mon père… Non, je le crains bien, cela n’ira pas tout seul. »
Cependant, l’espèce de franc-maçonnerie qui s’établit tout de suite entre les vraies femmes et les vrais amoureux, portait Suzanne à favoriser Maxime. Elle ne parla pas à son mari de ce qu’elle avait découvert, car elle craignait le dé-vouement maladroit de Lucien. Mais, tout doucement, elle partit en campagne, creusa de sourdes mines, et bientôt ob-tint ce premier triomphe d’inspirer au vieux marquis d’Épeuilles, lecteur des Revues scientifiques, le désir de con-naître le savant de premier ordre, auteur du Traité de Psy-chométrie et de l’étonnant ouvrage sur l’Énergie spécifique des nerfs.
Un beau jour donc, elle amena Maxime – ému comme un écolier – dans le petit hôtel mélancolique de la rue de Lille. Il n’objecta pas alors son horreur d’être exhibé comme une bête curieuse devant des gens incapables de rien com-prendre à ses travaux. Il monta docilement dans le coupé sur les panneaux duquel la vanité de Lucien avait fait peindre le blason écartelé des marquis d’Épeuilles.
Cet étalage de noblesse et de luxe, devant la porte du Collège de France, lui avait jadis arraché le serment de re-noncer à son amour pour une inconnue de situation trop haute. Il se sentait rassuré maintenant par le fait que Mlle Étiennette s’appelait en réalité Durand et ne possédait nulle fortune.
Aussi s’installa-t-il avec un sourire de satisfaction sur les coussins de ce redoutable coupé. Il allait la voir, et la voir chez elle, dans l’intimité de l’intérieur ! Les coups d’œil fur-
– 49 – tifs du haut de sa chaire de biologie, les phrases insigni-fiantes des soirs de réception chez M me Gerbier, seraient remplacés par une causerie familière, au cours de laquelle il pénétrerait dans cette jeune âme, faite d’aspirations altières, de délicatesses farouches…
Mais, lors de sa première visite, à son grand désappoin-tement, Étiennette ne parut pas au salon.
Suzanne, qui le vit prendre tristement congé, l’arrêta.
— Oh ! monsieur Dulaure, vous ne partirez pas sans que votre ancienne élève soit venue vous saluer ! Elle nous en voudrait trop ! Bonne-maman, voulez-vous m’excuser ? Je vais voir ce que fait Nénette.
— C’est inutile, mon enfant, dit la marquise. Elle étudie et n’y est pour personne. M. Dulaure est trop sérieux pour s’intéresser aux bavardages d’une petite fille.
— Nénette commencerait par l’accabler de questions, fit à son tour le marquis. Si vous saviez, monsieur, quelle drôle de petite femme ! Elle n’a en tête que ses livres. Dès que le premier lycée de filles a été créé dans Paris – elle avait douze ans, – elle nous a mené une vie du diable pour que nous l’y mettions. Elle a une tête !… Et elle est gâtée !… Inutile de vous le dire. Il a bien fallu céder à cette fantaisie. Ce n’était pourtant pas dans nos idées, je vous assure.
— Pourquoi donc, monsieur ? La femme, en général, est peu capable de digérer une instruction sérieuse, mais il est des créatures d’exception.
— Monsieur, sans vouloir vanter ma petite-fille Étien-nette, je la crois, suivant votre expression, une femme excep-
– 50 – tionnelle. Son intelligence, qui étonnait tous ses professeurs, ne nuit pas à son caractère. Cependant…
— Oserai-je vous prier d’achever votre pensée ?
— Eh ! monsieur, reprit brusquement le marquis après une seconde d’hésitation, j’ai peur, voyez-vous, qu’on ne soit en train de gâter la femme française. Elle a fait ses preuves, comme héroïsme, au e XV, au e XVI siècle ; comme esprit, au XVIIIe. L’histoire, les mémoires le prouvent. Nous donnera-t-on mieux que les sublimes guerrières de nos vieux combats ou les raisonneuses charmantes de nos anciens salons ? On veut instruire les femmes pour qu’elles sachent élever leurs fils… Mais, monsieur ! les Bayard, les Turenne, les Des-cartes, les Malesherbes, étaient-ils des enfants trouvés ? Blanche de Castille a élevé saint Louis ; Jeanne d’Albret, Henri IV. Elles n’avaient pourtant pas fait de trigonométrie, comme nos licencières ès-sciences.
— Monsieur, dit Maxime, je suis de votre avis quant à l’éducation des enfants. Mais, dans la femme, il n’y a pas seulement la mère, il y a l’épouse, la compagne de l’homme. Une femme – fut-ce l’exception – qui comprendrait les tra-vaux de son mari, qui serait son égale intellectuelle, son amie en même temps que sa maîtresse, ne serait-ce pas une merveille ? On serait sûr de son cœur, parce que ce cœur se-rait gardé par la raison, l’intelligence, par une conscience juste de la valeur de l’homme qu’elle aime…
— À supposer qu’il eût quelque valeur, fit M. d’Épeuilles en souriant.
Maxime se tut, comprenant qu’il glissait sur un terrain où il ne serait bientôt plus maître de sa parole, où il risquait de se trahir. C’étaient d’ailleurs ses propres théories ordi-
– 51 – naires qu’il combattait à présent. La femme compagne de l’homme, au sens complet, absolu du mot, est-ce qu’il pou-vait y croire ? Cette chimère ne descendait pour lui dans le domaine de la réalité que parce qu’il aimait Étiennette.
— Croyez-moi, monsieur, reprenait le marquis, la fi-nesse, le charme, l’esprit, le grand cœur de la vraie Fran-çaise, valent mieux que ce qu’elle apprend au lycée, et elle risque fort de les y perdre. La science et le rosbif réussissent à l’Anglaise, comme à l’Allemande la philosophie et la chou-croute. Elles absorbent tout cela pêle-mêle. Grand bien leur fasse ! Mais une telle nourriture est bien lourde pour les des-cendantes des Caylus, des Sévigné, des Deshoulières et des La Fayette.
À ce moment, Suzanne Gerbier, partie à la recherche de sa sœur, malgré l’observation de la marquise, rentra toute seule dans le salon.
— Monsieur Maxime, dit-elle avec un sourire plein de sous-entendus, venez donc avec moi quand vous aurez dit adieu à mes grands-parents, je vous montrerai quelque chose de curieux.
Le jeune homme quitta les deux vieillards, qui lui expri-mèrent leur joie de le compter désormais parmi leurs amis, puis il suivit Mme Gerbier.
Elle gravit l’escalier de pierre, sans tapis, sans ornement autre que la belle rampe de fer forgé. Au deuxième étage, elle poussa légèrement une porte entr’ouverte, et fit signe à Maxime d’avancer jusqu’à l’ouverture.
Dans une pièce assez grande, à peine meublée, Étien-nette se tenait debout devant un tableau noir.
– 52 –
Elle tournait le dos à la porte, immobile, absorbée par quelque problème difficile. Sa belle natte blonde, caressante à l’œil, ondulait le long de sa taille fine, sur sa robe sombre et simple. Maxime, dans l’émotion que lui causa cette appa-rition inattendue, serra la main de Mme Gerbier d’un geste qui mettait entre eux le lien d’une confidence et d’une complici-té.
La jeune femme lui sourit mystérieusement, puis, déga-geant sa main, pénétra dans la chambre.
— Qu’y a-t-il encore, Suzon ? demanda l’étudiante.
Comme sa sœur ne répondait pas, Étiennette, se retour-nant, aperçut M. Dulaure.
Une rougeur couvrit ses joues ; sa tête se renversa d’un air hautain et contrarié.
— me Allons, Nénette, dit M Gerbier, l’entourant d’un geste câlin, ne fais pas semblant de te fâcher. M. Dulaure va t’aider à mettre au net les notes de son dernier cours, que tu n’as jamais pu réussir à débrouiller toute seule.
Maxime regardait les deux sœurs et ne trouvait pas un mot à dire. Il demeurait pénétré jusqu’à l’attendrissement par le charme de cette Nénette – si étrange avec son surnom de grisette, sa tenue d’écolière et son visage de princesse.
La première, elle lui tendit la main.
— Vraiment, monsieur, dit-elle, vous ne me trouvez pas ridicule quand j’essaie de suivre votre esprit dans ces abs-traites régions ?
– 53 –
Ridicule ?… Oh ! non… Il l’admirait. Et il lui exprima cette admiration avec une gaucherie qui prouvait sa sincéri-té.
— Je croyais que vous n’aimiez pas les femmes sa-vantes ?
— Je les ai en horreur, mademoiselle. J’en ai vu beau-coup dans mes voyages… C’est le type le plus dévoyé de notre civilisation. J’ai parlé à des femmes-médecins, en Rus-sie, en Amérique, et ailleurs. Toutes leurs facultés se résu-ment en une mémoire monstrueuse… Oui, je dis bien : monstrueuse… d’une précision exaspérante. Ce sont des dic-tionnaires de médecine ambulants. Et qu’y a-t-il de plus bête, de plus impersonnel, de plus aride qu’un dictionnaire ?
— Mais, dit Suzanne, c’est bien utile.
— Pardonnez-moi, madame, de vous contredire. Ces dictionnaires vivants sont d’une utilité à peu près nulle dans la pratique. Vous le comprendrez lorsque je vous dirai qu’en médecine on ne rencontre que des cas particuliers. Il n’y a pas de maladies rigoureusement déterminées ; il y a des mil-liers de malades, qui doivent être traités chacun suivant son tempérament, son âge, son milieu et même ses occupations ordinaires. Nulle part l’initiative, les vues spontanées, les dé-ductions rapides ne sont plus nécessaires ; nulle part la rou-tine et le parti-pris ne sont plus désastreux. Or la femme est absolument incapable de raisonnement. Elle est une garde-malade admirable, parce qu’elle possède à un très haut degré le dévouement, l’adresse, la sollicitude, la patience. Dès qu’elle aborde le terrain scientifique, elle patauge d’une fa-çon pitoyable, parce qu’il lui est impossible d’enchaîner ri-goureusement deux idées.
– 54 –
— C’est donc pour entendre ces dures vérités que je vous ai amené ici ! s’écria Suzanne avec une consternation comique.
— M. Dulaure a parfaitement raison, déclara très vite Étiennette.
Une femme consciente d’être mise par un homme à part et au-dessus de toutes les autres, lui sait gré de dédaigner ouvertement le reste de son sexe. C’est un hommage plus flatteur pour elle que les adulations directes. Or, Mlle Durand-d’Épeuilles n’en était plus, depuis un instant, à s’interroger sur la nature des sentiments de Maxime. Son extrême orgueil même ne l’égarait pas sur ce point. « Lui seul, en effet, » pensait-elle, « dans ce monde frivole qui m’approche, est ca-pable de mesurer ce que je vaux. Je sens que je l’étonne. L’étonner, lui !… Quel triomphe ! »
Elle se mit à le questionner, avec une apparente humili-té, prenant des airs de disciple soumise, pénétrée de son in-fériorité, mais ayant soin d’aborder les plus hauts problèmes.
Elle l’amena devant son tableau noir.
— Voyez, dit-elle, je dessinais un schéma qui pût me rendre visible, pour ainsi dire, cette fameuse loi de Fechner sur le rapport de la sensation à l’excitation. Ces lignes verti-cales représentent des augmentations successives de pres-sion musculaire. Chacune équivaut à la précédente plus un tiers de celle-ci. La constante proportionnelle – c’est ainsi, n’est-ce pas, que vous appelez la plus petite différence per-ceptible ? – n’est-elle pas de un tiers lorsqu’il s’agit de pres-sion ?
– 55 –
— Parfaitement, mademoiselle. Votre schéma sera très clair. Permettez-moi de l’achever et de vous en faire saisir la théorie.
Maxime prit la craie, compléta la figure, et se mit à par-ler très lentement, en regardant la jeune fille dans les yeux. Au fond des graves prunelles bleues, il voyait sa propre pen-sée se refléter très nettement à mesure qu’il l’exprimait. Lorsqu’elle y vacillait et semblait s’y obscurcir, il recommen-çait son explication sous une nouvelle forme, jusqu’à ce que le limpide éclair de ces chers yeux lui répondît.
Quelle leçon ! Il n’en avait pas rêvé de semblable, jadis, dans sa chaire poussiéreuse du Collège de France. Un indéfi-nissable sentiment d’extase l’emplissait comme si, tout à coup, il eût découvert et réalisé la formule du bonheur. C’était bien cela. Dévoiler des vérités sublimes à la seule âme de femme qui fut capable de les comprendre. Vivre les yeux dans les yeux sur une cime inaccessible aux autres couples humains. Prolonger une telle heure à travers toute l’existence… Son être entier aspirait à ces joies et s’y était dès longtemps préparé par un désir invincible et secret. Car il n’avait si amèrement nié la véritable intimité dans l’amour que parce qu’il y aspirait sans le savoir et s’irritait de ne pas rencontrer sous ses lèvres cette coupe dont il avait soif.
Mme Gerbier, cependant, malgré son ingénieuse délica-tesse et sa douce patience, commençait à trouver le temps long. Elle ne percevait pas le sens d’un seul mot, et bâillait sans bruit derrière son gant de Suède. Un des chevaux de son coupé s’ébroua dans la rue ; on l’entendit par la fenêtre ouverte. Elle profita de ce prétexte pour se lever. Maxime, qui l’avait parfaitement oubliée, se confondit en excuses et la suivit à regret.
– 56 –
Étiennette descendit avec eux l’escalier, remerciant le professeur de sa complaisance. Le jeune homme eut la joie de l’entendre quitter, pour la première fois, en lui parlant, le ton sec et sans modulation dont elle usait avec les étrangers. Cette fille hautaine montrait une grâce enfantine, presque tendre, lorsqu’elle daignait rompre le cercle invisible et ma-gique dont, ordinairement, sa fierté l’enveloppait.
— Tu sais que nous n’avions pas fini, Suzette. Il faudra me ramener M. Dulaure, dit-elle en embrassant sa sœur.
Mme Gerbier la regarda, eut un sourire, et reporta ses yeux sur Maxime.
— Te le ramener ?… Oh ! maintenant, il reviendra bien tout seul.
– 57 –