Névrosée

Jeanne Loiseau · Chapitre 1 sur 17

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Névrosée

Chapitre I ................................................................................. 3

Chapitre I

 

Rien n’a plus de charme qu’un très joli matin d’avril, sur le Boulevard, à Paris, entre la Madeleine et l’Opéra.

Le printemps, avec ses rayons, ses frissons et ses sou-rires, exerce partout sa puissance, mais il est des endroits qui, mieux que d’autres, savent lui faire fête. L’énorme capi-tale, parmi les brutalités et les frivolités de son ardente vie, exprime avec des délicatesses pénétrantes la fugitive poésie des saisons. En son quartier le plus tapageusement mondain, la grâce attendrie du renouveau emplit les âmes et les yeux d’une délicieuse langueur.

On s’en apercevait, à cet instant matinal et d’une excep-tionnelle beauté, durant lequel Maxime Dulaure atteignait, de sa marche lente et ferme, l’angle du Café de la Paix.

La vaste place, les grandes voies qui y aboutissent, le lourd et somptueux Opéra, resplendissaient d’une fine clarté rose. Dans l’air caressant et lumineux, les voitures de maître, les modestes fiacres, et même les pesants omnibus à trois chevaux, circulaient allègrement, presque sans bruit sur le pavé de bois, faisant pétiller, sous le doux soleil un peu voilé, des myriades d’étincelles arrachées à l’acier des mors et des gourmettes. Peu de coupés ou de landaus ; les victorias re-prenaient possession de la chaussée.

Contre la façade du Café de la Paix, dans les angles des renfoncements, des familles d’étrangers, sorties du Grand Hôtel, prenaient en plein air leur café ou leur chocolat du matin. Des young ladies blondes, au visage de keepsake, au

– 3 – teint d’une fraîcheur invraisemblable, regardaient de leurs grands yeux, à la fois innocents et hardis, ces jeunes hommes parisiens qui ralentissaient leur marche en passant auprès d’elles.

Des officiers s’asseyaient en riant, avec de grands bruits de sabre, ne résistant pas au désir de s’attarder dans ce ra-vissant décor, de regarder aller et venir les femmes, qui, toutes, portaient épanouie dans les yeux et sur les lèvres, une folle floraison printanière de coquets sourires et de pro-vocants coups d’œil.

C’était une griserie générale, si évidente et si universel-lement sentie, que tous ces gens avaient un air de joyeuse entente. Les regards se parlaient, à défaut des bouches. On mettait en action, ce matin-là, sur le Boulevard, le mysté-rieux roman que Baudelaire fait tenir tout entier dans ce vers plein de profonde passion inassouvie :

 

Ô toi que j’eusse aimée ! Ô toi qui le savais !

 

Un seul homme traversa cette scène, étranger aux im-pressions qu’elle éveillait, ne sentant pas frémir dans ses veines le voluptueux frisson qui ébranlait la foule, toute la ville, et jusqu’aux ormes rabougris, aux marronniers ané-miques, dont le fragile feuillage étalait une verdure encore vierge de poussière.

Cet homme marchait absorbé, sans rien voir, mais non sans attirer bien des regards curieux.

Maxime Dulaure était un de ces êtres d’exception qui, nulle part, ne peuvent passer inaperçus.

 

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Très grand, les épaules larges, la stature puissante bien que sans lourdeur, la tournure et la démarche fières, le vi-sage glabre, d’une beauté, d’une régularité de médaille an-tique, les cheveux assez longs, touffus et bouclés, il eût rap-pelé les dieux bornés et sensuels d’Athènes et de Rome, si le feu de ses prunelles noires n’eût révélé tout l’affinement de l’esprit moderne le plus élevé, le plus aigu.

Il avait à peine trente-cinq ans, mais on pouvait lui don-ner indifféremment plus ou moins, car ses traits, d’un dessin net et vigoureux, qu’une volonté de fer maintenait toujours impassibles, n’étaient pas de ceux que les années ou les pas-sions marquent d’une facile empreinte.

Les gens qui, ce matin-là, le croisèrent sur le Boulevard, se dirent tout bas ou murmurèrent entre eux : « Qui est-ce ? »

On se sentait sûr qu’il était quelqu’un, au point d’être gê-né de ne savoir pas mettre un nom sur sa figure.

Dans le quartier de l’Opéra, personne ne put répondre à l’involontaire question. Le long du boulevard Saint-Michel ou dans la rue des Écoles, quelque étudiant eût répliqué à mi-voix, tout en soulevant son chapeau : « C’est Dulaure, pour qui la nouvelle chaire de biologie vient d’être créée au Col-lège de France. »

Vingt personnes à peine en Europe étaient capables d’apprécier comme il convenait la renommée de ce jeune homme, dont les travaux, à ce moment, reculaient d’une fa-çon tout inattendue les limites de la science.

Son existence même était absolument ignorée de ce qu’on appelle le grand public.

 

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Quant à sa remarquable physionomie, elle n’était fami-lière ni dans les salons, ni dans les théâtres, ni dans les caba-rets élégants devant lesquels, ce matin-là, il cheminait à grands pas sûrs et tranquilles. Maxime ne fréquentait pas le monde. En dehors des muséums, des amphithéâtres de dis-section, des retraites où se cachent certains travailleurs acharnés, ses confrères, on ne le rencontrait nulle part. Si sa boutonnière s’ornait d’un mince filet rouge, si une chaire nouvelle venait d’être fondée exprès pour lui au Collège de France, ni les démarches ni les protections n’y avaient con-tribué. Mais un tel cri d’enthousiasme vint d’Allemagne et d’Angleterre après l’apparition successive de ses deux ou-vrages, Traité de Psychométrie et De l’énergie spécifique des nerfs, que le Gouvernement français ne crut pas pouvoir faire moins.

Maxime venait de traverser le vaste refuge carré qui s’étend au milieu de la place de l’Opéra, lorsqu’un encom-brement de voitures le retint sur place quelques minutes.

Il eut alors un soubresaut, comme si une telle interrup-tion l’eût réveillé de son rêve. D’un regard machinal, il ex-plora le décor qui l’entourait. Un dur éclair passa dans ses yeux.

« Comment ! » songea-t-il, « j’ai pu venir aussi loin sans m’en apercevoir… Et, cette fois, ce n’est pas un problème de science qui m’occupe… Ne puis-je déjà plus me défendre de songer à elle ? Quoi ! cette méprisable maladie me gagne donc, moi aussi, à la fin ?… Amoureux, moi !… Ce serait fort ! »

Il ricana presque tout haut.

 

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Mais une exclamation vint couper court à ses pensées. Quelqu’un, dans une Victoria qui frôlait le trottoir, s’écria très haut :

— Maxime !

Puis un beau garçon brun, de son âge à peu près, sauta du marchepied, et dit, les deux mains tendues :

— Je ne me trompe pas… C’est bien toi… Ah ! que je suis content !

Malgré dix ans de séparation, Maxime Dulaure reconnut immédiatement Lucien Gerbier.

— Bonjour, mon cher Lucien, dit-il avec froideur. Tu vas bien, j’espère ?…

On aurait dit qu’il l’avait quitté la veille. Déjà il cherchait comment il allait pouvoir se débarrasser de lui sans trop d’impolitesse.

Mais, au bout d’un instant, cette enveloppe glaciale que Maxime plaçait systématiquement entre lui et le monde, entre son cœur et les émotions, entre sa pensée et l’importunité des banales et fausses relations humaines, se fondit à la chaleur d’une ancienne et ineffaçable amitié.

— Pardonne-moi, dit-il à Lucien. Tu te moquais de ma sauvagerie autrefois… Si tu savais ce qu’elle est devenue !

— Ainsi c’est exprès que tu n’as pas répondu à mes der-nières lettres, à mes tentatives pour te retrouver ?…

— Je fais des recherches qui m’absorbent. L’engrenage des expériences me tient.

 

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— C’est moi qui te tiens en ce moment, dit Lucien. Tu vas déjeuner avec moi.

— Nous n’allons pas à la maison, reprit-il, quand il eut décidé, non sans peine, le jeune professeur à monter en voi-ture. Ma femme nous gênerait pour causer…, la première fois…, et après si longtemps ! Mais tu la connaîtras bientôt… Tu la verras…

Il ajouta en riant :

— Elle te convertira au mariage, célibataire endurci !

Deux pas plus loin, le cocher arrêta devant un grand res-taurant du Boulevard. Lucien, en descendant, lui donna l’ordre de rentrer rue du Château-d’Eau et d’avertir Madame qu’on eût à déjeuner sans l’attendre, qu’il était avec M. Dulaure.

— Elle saura bien ce que cela veut dire, ajouta-t-il en se tournant vers Maxime. Nous avons si souvent parlé de toi ! Elle te connaît et t’aime autant que je le fais moi-même, ma Suzanne.

Maxime souriait, heureux maintenant de se laisser enve-lopper par tant d’affection, mêlée à tant de souvenirs. Il était dans une de ses crises noires, tout à l’heure, quand il avait si mal accueilli cet ami d’autrefois, le seul intime, véritable, le seul qui ne se fut pas laissé rebuter par la misanthropie nais-sante de l’étudiant de jadis.

— Lui en veux-tu toujours autant, voyons, Maxime, à cette pauvre humanité ?

— Moi ?… Lui en vouloir ?… De quoi ?… De sa bêtise et de son égoïsme fonciers ?… de son insatiable besoin de mensonge ?… Mais non : je ne lui en veux pas plus qu’aux

– 8 – loups de croquer les brebis et qu’à la ciguë de produire du poison. Je constate, et je ne m’indigne pas – ce serait ridi-cule, – et je hais encore moins – ce serait absurde.

— Ah ! disait Lucien, tu n’as pas changé. Je reconnais jusqu’à tes phrases d’autrefois. L’impassibilité de la science !… Moi, vois-tu, je ne suis qu’un bourgeois… Encore plus bourgeois que dans le bon vieux temps, au quartier La-tin. Comme tu vas me mépriser !

Il disait cela d’un air content, comme si le mépris de Maxime, c’eût été après tout quelque chose de précieux, comparé à son indifférence. Rien de touchant comme l’éta-lage naïf, chez ce beau grand garçon brun et barbu qu’était Lucien, d’une pareille amitié de terre-neuve. Ses mouve-ments mêmes donnaient l’idée du bon gros chien qui voit re-venir, après une absence, l’enfant de la maison, le compa-gnon chéri des premières années. Il ne tenait pas en place, mais tournait, remuait, se démenait dans ce petit salon parti-culier de restaurant où se dressait leur couvert. Chaque fois que les garçons sortaient, il revenait serrer les mains de Maxime. Celui-ci, malgré son aversion pour toute démons-tration extérieure, se sentait maintenant trop ému pour té-moigner de l’impatience.

Lorsque Lucien, en face de son calme, répéta sa plaisan-terie, vieille entre eux de quinze ans, sur l’impassibilité de la science, Maxime répondit :

— Ah ! mon ami, comme tu as raison de me taquiner !… Dans des moments tels que celui-ci, je sens combien tous les mouvements de l’âme sont supérieurs à nos analyses… Il est meilleur de s’y abandonner, va, que d’en chercher le méca-nisme. Si tu savais la puissance avec laquelle me ressaisis-sent mes souvenirs, là, en regardant ta chère figure… Avec

– 9 – quelle patience et quelle gaîté tu supportais mes boutades ! Je n’ai tenté de les imposer à personne depuis lors. Ta place dans mon existence est restée vide. J’ai vécu en solitaire, en ours… Je comprends trop bien les hommes, et je ne me sou-cie pas d’être compris par eux.

— Pauvre philosophe ! dit Lucien, pauvre savant ! Que vous voyez mal la vie, vous autres, à force de vouloir la con-naître mieux que nous !

— Chacun la voit comme il peut, répondit Maxime avec une nuance de tristesse. Mais, voyons, parle-moi de la tienne… Tu as l’air d’en être assez satisfait.

— Je suis le plus heureux des hommes.

— À la bonne heure.

— Oui…, dit Lucien. – Et sa joyeuse physionomie souli-gnait éloquemment ses paroles. – Tu as démontré dans tes bouquins que le bonheur n’existe pas. Moi, je l’ai découvert, le bonheur… Tu sais que je suis marié ?

— Et c’est en cela que ta félicité consiste ?… demanda Maxime, en relevant la tête avec un mouvement ironique des sourcils.

— Mais oui… Tu ne vas pas me croire, peut-être ?…

— Certes non, dit Maxime. Je ne crois pas au bonheur de l’homme par la femme.

Une ombre passa sur les traits du jeune professeur lors-qu’il fit cette réponse. Son ami la vit et s’étonna. « Aurait-il aimé ? Aurait-il souffert ? » songea Lucien. Car on ne trouve pas des théories pareilles dans les laboratoires. Jamais la

 

– 10 – plus impassible science n’amènera l’homme à parler de la femme d’une façon désintéressée.

« Je ne veux pas le questionner, » pensa Lucien, qui le connaissait. « Ce serait un moyen infaillible de le faire se re-plier intérieurement. Il est trop fier pour avouer une faiblesse de cœur, autrement que dans un mouvement de colère contre lui-même, mouvement qui se produira tôt ou tard. »

Alors il se mit à raconter quelle avait été sa vie depuis que tous deux ne s’étaient pas vus.

Peu de temps après que Maxime fut reçu docteur en médecine et quitta Paris pour Berlin, où il voulait se mettre au courant de la psychologie allemande, Lucien conquit sa licence en droit. Bien que destiné à une carrière industrielle, le jeune homme tenait à pousser au moins jusque-là ses études. Un soir que, tout fier de son diplôme, il fêtait ses meilleurs camarades dans son petit appartement de garçon de la rue Soufflot, on vint l’appeler en toute hâte. Rien qu’à voir en bas, au coupé de sa mère, le cheval fumant de sueur, et, sur le siège, la figure bouleversée du cocher, il comprit que le messager ne lui avait pas tout dit et que son père était mort.

M. Gerbier, qui, en effet, venait de succomber par suite de la rupture d’un anévrisme, était un fils de ses propres œuvres. Parti d’une situation très modeste, – il avait com-mencé par être conducteur de scie dans une simple scierie à eau de province, – il expirait, à cinquante-six ans, chef de la plus importante scierie mécanique de France. Les perfec-tionnements apportés par lui à cette industrie lui valaient une sorte de petite gloire. Il conquit la renommée d’inventeur, qui releva son caractère d’ouvrier parvenu. Il faillit être dé-coré. Le mirage toujours fuyant de ce bout de ruban rouge,

– 11 – suprême idéal du bourgeois français, remplit de déceptions amères ses dernières années, peut-être même hâta sa fin. Du moins il connut toutes les satisfactions de la grande richesse. Son mariage fut heureux, et il eut un fils – c’était Lucien – qui, dès les petites classes du lycée, lui fit beaucoup d’honneur.

— Ah ! disait Maxime, remontant avec son ami jusqu’à leurs plus lointains souvenirs d’enfance, tu étais ce qu’on ap-pelle un fort en thème, toi, Lucien, tandis que moi, peu s’en fallait qu’on ne me signalât comme un cancre.

Cet homme – l’un des esprits les plus profonds et les plus originaux de son temps – fut, en effet, un élève détes-table. Il ne faisait bien que ce qui l’intéressait, et ce n’était pas toujours la leçon du lendemain. Jamais, ni au lycée, ni ailleurs, il ne put « emboîter le pas » derrière personne.

— Te rappelles-tu le jour où le proviseur, entrant dans la classe, demanda nos places de composition ? « Voilà encore M. Gerbier qui est premier, fit-il, et son Pylade, M. Dulaure » est le dernier. C’est bien le cas de dire que les extrêmes se touchent. »

— Je crois bien, répondit Lucien. Tu t’obstinais à trou-ver aux théorèmes des démonstrations plus rapides que celles de nos livres. Cela exaspérait le professeur, qui savait les siennes mot à mot et qui ne pouvait plus suivre dès qu’on l’en écartait. Quand tu alignais triomphalement ton c.q.f.d. sur le tableau, comme il ne pouvait nier les résultats, il en devenait vert, le pauvre homme.

— Ce qui me valait les plus cruelles humiliations, reprit Maxime, c’étaient les Discours, latins ou français. Non, moi qui ai l’horreur des phrases, ce que cela me coûtait de faire

 

– 12 – pérorer les grands hommes ! Quand il fallut composer la Ha-rangue de César à ses troupes au moment de passer le Rubicon , tout ce que je pus lui faire dire, c’est : « Alea jacta est ! »

« Et tu fus privé de sortie… Et j’allai sans toi voir les Pi-lules du Diable, où je ne pris aucun plaisir.

L’histoire de Lucien Gerbier, ramenée ainsi par un dé-tour aux années de collège, menaçait de ne plus les dépas-ser. Cependant ces années, comme sa vie d’étudiant, ne l’avaient pas séparé de Maxime, et, par conséquent, n’of-fraient aux deux amis que le charme des souvenirs com-muns. Mais ce charme est si fort qu’ils continuèrent à se rappeler l’un à l’autre mille circonstances bien connues, au lieu d’entamer le récit de ce qu’ils ignoraient.

Un souvenir surtout les amusa. C’était celui d’une gri-sette du quartier Latin, pour laquelle tous deux éprouvèrent un goût très vif. Chacun s’était abstenu de faire la cour à la jolie fille, dans la persuasion que l’autre en avait tout obtenu. Aujourd’hui seulement, ils découvraient que cette délicatesse toute chevaleresque avait doublement fait fausse route.

— Comment, ce n’était pas toi ?

— Non, ma parole ! Tu veux plaisanter, mais c’est inu-tile, maintenant. Avoue que tu l’as emporté sur moi, beau misanthrope qui n’as pas toujours été misogyne. Je ne t’en voudrai pas, va.

— Ah ! Lucien, je n’aurais pas demandé mieux, mais je te jure…

— Et qui était-ce donc, alors ?

Ils décidèrent que ce devait être un certain élève en pharmacie, leur voisin, garçon bête et sournois, qui étonnait

– 13 – les femmes par son énorme chevelure blonde toute bouffante et frisée.

— Cet horrible apothicaire !… Est-ce assez vexant !

Malgré ces digressions infinies, Maxime venait tout juste d’apprendre, lorsqu’on apporta le café, que Lucien continuait avec succès les affaires de son père, faisait prospérer la scie-rie, adorait sa femme, et que celle-ci lui avait donné plu-sieurs enfants. Le nombre en resta pour lui incertain. L’entrée du garçon les ayant interrompus, il oublia de le de-mander.

— Quelle espèce de cigares veux-tu ? dit Lucien en poussant les boîtes de son côté.

— Je ne fume que des cigarettes.

Et Maxime en prit une dans un fort élégant étui de ma-roquin, orné d’un chiffre en or, qu’il posa ensuite sur la table.

La vue de cet étui tourna les idées de Lucien dans une voie toute commerciale.

— Cela te rapporte beaucoup d’argent, ton cours, tes bouquins ? demanda-t-il.

Maxime haussa les épaules.

— Mon cours ?… Figure-toi que l’argent manquait pour le fonder. On aurait délibéré, tergiversé encore longtemps, empilé cinquante paperasses, si je n’avais passé par-dessus les bureaux et offert au Ministre de commencer sans aucune espèce de rétribution. Je désirais le faire pour moi-même, ce cours. C’est pour moi que j’y parle, et non pas pour les gens qui m’écoutent.

 

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Lucien eut quelque peine à comprendre qu’un esprit scientifique eût besoin de se fixer à lui-même un cadre, de s’astreindre à des développements, de se présenter des diffi-cultés pour se condamner à les résoudre, de se forcer à tout expliquer pour s’empêcher d’admettre des conclusions hâ-tives, et de s’imposer, en un mot, cette discipline que Maxime avait recherchée en acceptant une chaire au Collège de France.

— Quant à mes bouquins, poursuivit le jeune professeur, ils font blanchir les cheveux des éditeurs assez dévoués à la science pour consentir à s’en charger.

— Comment ?

— On les tire à cinq cents exemplaires, dont on ne vend pas la moitié, et les frais d’imprimerie sont formidables. Je rature et surcharge tellement mes épreuves, que le bon à tirer ne contient plus une seule ligne identique au manuscrit.

Maxime plaisantait-il ? Son ami n’osa le suivre sur ce terrain. Il n’avait pas lu le traité De l’énergie spécifique des nerfs, et n’avait nulle idée de ce que cet ouvrage pouvait con-tenir. Croyant comprendre que le jeune professeur de biolo-gie constatait des déboires dans sa carrière, le bon Lucien prit un air vague de sympathie attristée qui amusa beaucoup son ancien camarade.

— Bah ! s’écria-t-il, avec ta fortune, tu peux te passer de succès pécuniaires.

Ce que Lucien appelait la « fortune » de Maxime – trente mille livres de rente – paraissait une misère à côté des mil-lions rapportés par la scierie. Mais c’était une large indépen-dance assurée au savant, qui, sans cela n’eût pas été, à ce qu’il affirmait, capable de gagner sa vie.

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— Je n’aurais pas même su fabriquer des lunettes, comme Spinosa, disait-il.

Ces trente mille francs de rente représentaient le dernier débris d’une grande opulence, que les Dulaure, vieille famille bourgeoise, avaient constituée, au siècle dernier, par de bril-lants succès au barreau et par de fort belles alliances. Maxime se déclarait fier de l’ancienneté et de l’honorabilité absolue de son nom, bien que ce nom fût roturier.

— Sans l’émiettement actuel de la famille et l’anéantis-sement du foyer domestique – un mot dénué de sens à notre époque – je me serais soucié d’avoir un fils qui continuât notre modeste et vaillante lignée, disait-il. Mais à quoi bon ?

— Pour moi, lui dit Lucien Gerbier, j’ai fait un mariage d’amour…

Maxime sourit.

— … Un mariage tout à fait inespéré. Ma femme est la propre petite-fille du marquis et de la marquise d’Épeuilles.

— Ce sont des Bretons, comme les Dulaure, et même les deux familles sont des environs de Vannes, fit observer Maxime. Ainsi, ta femme est une demoiselle d’Épeuilles ?

— Durand-d’Épeuilles… Ce n’est pas tout à fait la même chose.

Ce nom archi-roturier de Durand, accolé aux nobles syl-labes que, dès la guerre des Deux Jeanne, d’illustres capi-taines ont rendues historiques, montrait que Mme Gerbier n’avait pas, la première de sa famille, choisi son mari en de-hors de sa caste. Sa propre mère, en effet, follement éprise de l’illustre compositeur Albert Durand, qui jouait chez les d’Épeuilles les merveilleux fragments de ses opéras, attendit

– 16 – pendant des années le consentement de sa famille, arracha ce consentement durant la crise suprême d’une dangereuse maladie, et épousa le musicien.

Dans leur vieillesse, le marquis et la marquise d’Épeuilles virent avec quelque chagrin leur petite-fille, Su-zanne Durand, renouveler contre eux la même lutte en refu-sant tout autre mari que Lucien Gerbier. Ils étaient les tu-teurs de la jeune fille, restée orpheline avec sa petite sœur Étiennette. Mais, cette fois, ils offrirent une résistance moins vive. Peu de temps après la demande du jeune et riche indus-triel, les journaux annoncèrent les fiançailles, puis le ma-riage, de M. Lucien Gerbier, propriétaire de la grande scierie mécanique, avec Mlle Suzanne Durand-d’Épeuilles, fille de l’illustre compositeur Albert Durand, et petite-fille du mar-quis et de la marquise d’Épeuilles.

— Et… voilà combien d’années que tu es marié ? de-manda Maxime.

— Près de sept ans.

— Parle-moi franchement, dit tout à coup Maxime après un instant de silence. Comment considères-tu le mariage ? Comme un pis-aller naturel et social, ou bien comme une chose bonne en soi ?

— Comme une chose excellente en soi, et qui m’a parfai-tement réussi.

— Oui ?… dit rêveusement Maxime.

Il s’arrêta, émietta une cigarette d’un mouvement ner-veux, machinal, tandis qu’il examinait curieusement Lucien, puis il dit :

— Oui… Il y a des raisons pour cela. Je vois… Oui…

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Lucien, vaguement impatienté par cette attitude, rougis-sait sans savoir pourquoi sous ce regard perçant.

— Ah çà ! je te fais donc l’effet d’une bête curieuse ? On dirait que tu prends mentalement la mesure de mon crâne.

Maxime sourit encore, sans rien dire, de son sourire aigu devant lequel, soit qu’il le voulût ou non, on éprouvait un ir-résistible sentiment d’immense infériorité.

— Je te parais sans doute profondément ridicule ? dit Lucien avec sécheresse.

— Oh ! mon ami…

La crainte de l’avoir blessé mit alors Maxime sur une pente où plusieurs fois, mais en vain, Lucien avait essayé de l’engager.

— Ridicule ?… Ah ! tu ne peux pas l’être autant que moi, je t’en réponds.

— Toi, le sage, le philosophe ? Toi qui traites les pas-sions comme un accès de fièvre ou comme une crise du foie ?… Toi qui méprises les femmes ?… Eh ! mon pauvre Maxime, que veux-tu dire ? Est-ce que tu serais amoureux, par hasard ?…

— Amoureux… Tu l’as dit. Et d’une femme dont je ne connais pas même le nom. Je l’ai aperçue souvent…, dans des circonstances particulières… Mais enfin, je ne sais pas qui elle est. C’est idiot, c’est insensé !… Je ne me retrouve plus. Faut-il que je tombe dans un piège aussi grotesque, à trente-cinq ans ?… Moi, moi !… Une jolie figure, un je ne sais quoi… Et je l’aime, il n’y a pas à dire.

Il se leva, marcha de long en large.

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— Mais tu verras, Lucien, tu verras comment un esprit vraiment robuste sait guérir le cœur de ce mal humiliant. Je te montrerai la puissance de la volonté et de la raison… Je les ferai triompher en moi de la sensibilité impulsive, aveugle, de cette sensibilité qui domine chez les femmes, chez tous les êtres inférieurs, et qui nous rapproche de l’animal… Je…

— Est-ce une femme épousable ? interrompit Lucien.

— J’ai tout lieu de le croire.

— Eh bien ! fais-toi présenter. Demande sa main. Em-ploie ta volonté et ta raison, puisque tu en parles, à conqué-rir la femme qui peut te rendre heureux.

— Heureux ?… La femme qui peut me rendre heureux ? répéta Maxime, s’adossant à la cheminée sans feu. Mais qu’est-ce que c’est que le bonheur ? Mais quel est le bonheur qu’une femme peut donner ? Si je ne l’aimais pas…, encore ! Mais la femme qu’on aime n’est pas une source de bonheur. Elle est une source d’angoisses et d’abaissements de toutes sortes : dégoût du travail, tyrannie du sentiment, préoccupa-tions ridicules ou mesquines, jalousies, esclavage de la pen-sée, abdication intellectuelle et morale entre les mains d’un être dénué par nature d’intelligence et de moralité.

— Oh !… s’écria Lucien.

— Eh ! c’est ainsi, mon cher. Cela choque tes préjugés héréditaires d’Européen façonné par le christianisme et par la chevalerie. Le Moyen Âge a exalté la femme, et faussé, en ce qui la touche, les conceptions des races dites supérieures. Mais à mesure que la civilisation la haussait extérieurement plus près de nous, cette même civilisation élargissait l’abîme qui nous sépare d’elle, et qui fait de nous des êtres à jamais

– 19 – différents. Tandis que l’homme progresse, la femme reste immobile. Tu vois la différence entre un sauvage et un membre de l’Institut. Dis-moi donc celle qui sépare une jolie Polynésienne parée de fleurs ou de verroteries, d’avec une élégante Parisienne consultant son carnet de visites et vêtue à la dernière mode ?

Quand Maxime Dulaure abordait ce chapitre, il parlait vivement et beaucoup, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Lucien éprouvait à l’écouter un sentiment pénible, pris de soudaines inquiétudes et de doutes secrets quant à sa propre tranquillité conjugale. Il n’était plus si sûr d’être heureux de-vant les raisonnements du philosophe. C’était, semblait-il, son bonheur personnel que son savant ami démolissait avec des statistiques de divorce, des mensurations de crâne, des courbes de moyennes, des abscisses et des ordonnées crayonnées sur la nappe, prouvant, clair comme le jour, que l’homme et la femme sont aussi peu faits que possible l’un pour l’autre, que la félicité conjugale est une exception ou une duperie, et que l’amour est, chez un être supérieur, la plus honteuse, la plus démoralisante des faiblesses.

— Tiens, partons, dit tout à coup Lucien. Tu m’as donné la migraine… J’ai une indigestion de paradoxes. Il me faut respirer un peu d’air.

Ce brusque accès d’humeur fit rire Maxime.

— Va, ris, grand philosophe. Je t’attends au premier démenti que tu te donneras à toi-même. Tu es amoureux, je n’ai qu’à te laisser faire. Un de ces jours, tu viendras me ser-rer les deux mains en me disant : « Ah ! mon cher Lucien ! Elle est adorable ! Et nous nous aimons ! Ah ! que je suis heu-reux ! »

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— Jamais ! dit Maxime. Je viendrai te dire : « Lucien, j’ai voulu guérir, je suis guéri. » Cette femme ne sera rien pour moi. Je me suis juré de ne pas même rechercher qui elle est. Et je sais me tenir parole.

— Très bien. Nous verrons, dit Lucien. Ma voiture doit être en bas. Où veux-tu que je te conduise ?

 

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