Névrosée
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Chapitre XVI
Le soir de ce jour-là, Étiennette, après un court et silen-cieux repas en face de son mari, monta dans sa chambre à coucher.
Une lassitude immense, un besoin d’être seule, voilà ce qui dominait en elle.
— Madame va se mettre au lit tout de suite, dit la femme de chambre qui répondait à son coup de sonnette. – Madame aura bien raison, pour réparer la mauvaise nuit passée.
Cette phrase fut prononcée sans l’ombre de malice, car les domestiques ne s’étaient aperçus de rien, sinon que ma-dame avait dansé tard et que monsieur avait été inquiet. Les paroles de sa femme de chambre firent cependant tressaillir Étiennette.
« Pour réparer la mauvaise nuit passée… »
Hélas ! comment la réparer jamais ? Comment en effacer les impressions flétrissantes, l’incommensurable désenchan-tement ?
La jeune femme se fit déshabiller rapidement, puis elle se plongea dans ses draps fins et frais comme au fond d’un refuge d’où sa pensée elle-même serait écartée par le som-meil.
Ce fut avec un véritable soulagement qu’elle vit sa femme de chambre préparer la veilleuse, et sortir en empor-tant la lampe.
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Enfin ! Elle allait donc se reposer, échapper à l’irritant travail de son cerveau, à l’obsession de ses souvenirs, aux convulsions si douloureuses de son pauvre cœur malade, et surtout à l’intolérable vibration de ses nerfs !
Pourquoi, d’ailleurs, se laissait-elle souffrir ainsi ? Rien de bien grave ne s’était passé, après tout ! Le hasard même lui avait épargné la chute complète ! Combien de femmes, à leur deuxième ou troisième amant, n’éprouvaient pas le dé-goût d’elles-mêmes et de toutes choses dont elle, Étiennette, se sentait envahir ? Cependant qu’était sa faute par rapport à la leur ?
De quoi donc se désolait-elle ? Du départ de Norbert ?… Mais non… Elle ne l’aimait pas. Au fond, c’était pour elle un soulagement de penser qu’elle ne devait plus le revoir.
La colère et la froideur de son mari l’affligeaient-elles ? Pas davantage. Elle savait bien qu’il serait sinon facile du moins possible de le ramener ; cela ne tenait qu’à elle. Puisque nulle irréparable réalité ne se dressait entre eux, elle pouvait à la longue reconquérir l’estime, la confiance, et peut-être l’amour disparus.
Mais elle ne s’en souciait pas. Elle ne regrettait pas plus le cœur de son mari que les caresses de son amant. Et, sans doute, c’était là sa suprême torture, de sentir au fond d’elle-même le navrement de tous les désespoirs, l’aiguillon de tous les désirs, avec l’absolue inaptitude à toutes les jouissances.
Quelle fatalité s’attachait donc à son âme comme à sa chair pour qu’elle éprouvât l’angoisse des passions sans en connaître les assouvissements ? Était-elle différente des autres, ou seulement plus franche en face d’elle-même et de la vie ? Le bonheur existait-il quelque part, ou bien les
– 263 – hommes et les femmes s’en donnaient-ils mutuellement la comédie pour se figurer qu’ils y pouvaient atteindre ? Être heureuse… Cela ne lui arriverait jamais ! Non, jamais !… C’était sans doute une faculté qu’elle ne possédait pas.
Alors Étiennette s’attendrit sur elle-même, et pleura.
L’apaisement sur lequel elle comptait en se mettant au lit ne venait pas. Au contraire, une exaltation croissante augmentait à chaque instant son supplice. Elle aurait voulu crier de tristesse.
« Peut-être est-ce que je deviens folle, » pensa-t-elle.
Cette façon d’oublier ses douleurs, lui apparut comme une délivrance. Durant un moment, elle en nourrit l’affreux espoir.
Cependant les heures passaient, et Maxime ne montait pas.
« Ne peut-il même plus supporter de dormir à côté de moi ? » se demanda-t-elle.
Car elle croyait la nuit beaucoup plus avancée, oubliant qu’elle s’était couchée très tôt. Maxime travaillait souvent jusqu’après minuit.
Étiennette sauta du lit et regarda la pendule. Les ai-guilles marquaient onze heures moins le quart.
« Je ne puis pas rester dans un pareil état, » se dit la jeune femme. « Il faut faire quelque chose. »
Elle prit un peignoir et commença de le passer. Son in-tention, à cette minute, fut de descendre auprès de son mari, de se jeter à ses pieds, d’implorer son pardon, de lui dire :
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« Je suis une malheureuse, une malade, une coupable… Je le sais… Mais je t’en supplie, prends pitié de moi… Je souffre trop… Viens-moi en aide ! »
Puis elle réfléchit. Ses mouvements se ralentirent. Elle se laissa tomber dans un fauteuil.
Car elle se rappelait l’aversion de Maxime pour les dé-monstrations violentes. D’avance elle rencontrait son regard froid, elle entendait son : « Ah ! mon Dieu, chère amie, pas de scènes ! Cela n’avance à rien auprès de moi. »
Durant sa convalescence, et plusieurs fois même depuis, Étiennette s’était abandonnée à des crises nerveuses, plus ou moins involontaires, et elle avait pu juger de la compassion dédaigneuse, presque de l’éloignement, que de semblables accès provoquaient chez un homme qui estimait si haut le calme, la domination sur soi-même.
« Il m’humiliera, » se dit-elle. « Je ne pourrai pas le sup-porter, je me révolterai. La situation est trop tendue. Nous arriverions à quelque éclat. »
Elle renonça donc à descendre – moins par crainte d’un esclandre définitif, que par terreur de ce qu’elle pourrait éprouver en face d’un accueil méprisant.
Que faire alors ? Rentrer dans ce lit défait, bouleversé par sa fièvre, pour s’y tourner et retourner encore sans pou-voir trouver le sommeil ?…
Le sommeil ! Oh ! dormir…, que cela lui semblerait bon !…
Mais, au fait, le moyen se trouvait à sa portée. Comment n’y avait-elle pas songé plus tôt ?
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Elle ouvrit le tiroir d’un petit chiffonnier de vieil acajou à garniture de cuivre, et, après un moment de recherches, finit par en retirer un flacon. C’étaient des granules de morphine, au moyen desquels, durant sa dernière maladie, on avait par-fois combattu ses insomnies nerveuses. Maxime, craignant qu’elle n’en abusât, lui avait interdit d’en prendre un seul sans sa permission. Il l’avait rarement autorisée à y recourir. Le flacon était presque plein.
Étiennette le prit et se recoucha avec un sourire. – Le sourire triomphant du malheureux être humain qui tient sous ses doigts, grâce à quelque drogue infaillible, la clef des pa-radis artificiels.
« Non seulement c’est le repos, » murmura-t-elle, « mais c’est aussi le bonheur, à ce que l’on dit, la morphine. »
Elle alluma une bougie, ne se fiant pas à la veilleuse pour compter les petits grains, si puissants, mais si redou-tables. Distraite un moment de ses chagrins, elle maniait le flacon avec curiosité ; puis elle en fit couler presque tout le contenu dans sa main gauche.
Les granules glissèrent et s’entassèrent avec une légère-té, une rapidité de gouttelettes.
« Le bonheur…, » répéta rêveusement Étiennette.
Elle agita les grains blanchâtres, dont elle sentit le doux roulement contre sa paume, puis elle reprit :
« Ça tient là-dedans. »
Alors elle les jeta au fond du verre qui se trouvait sur sa table de nuit. Puis elle se mit à penser à une morphinomane, qu’elle rencontrait autrefois, lorsqu’elle-même était toute jeune fille, et dont le visage lui faisait peur. Elle vit surgir au
– 266 – fond de sa mémoire cette physionomie de somnambule, ces yeux éteints et larmoyants, cette bouche amollie, perpétuel-lement entrouverte par un vague sourire.
Un frisson de dégoût la secoua tout entière. Lui arrive-rait-il un jour, à elle, si fière, si fine, d’acheter au prix d’une pareille dégradation l’oubli des réalités haïssables ?… Oh ! jamais…, jamais !… Et pourtant ? Comme elle comprenait aujourd’hui le vertige de cette passion !… Car enfin, s’enivrer de morphine, ou s’étourdir dans le vain tourbillon des dis-tractions mondaines, ou encore prendre un amant, tout cela ne revenait-il pas au même ?
« Prendre un amant… » Expression révoltante… Autre-fois, Étiennette eût dit : « Aimer. » Mais déjà elle ne le pou-vait plus. Car elle avait sondé l’impuissance de son cœur.
De nouveau les bassesses de l’adultère lui apparurent. Et, comme sous un coup de fouet qui eût ensanglanté sa chair, elle tressaillit et gémit de douleur en songeant au mé-pris de son complice.
Elle se rappelait avec quelle froideur cruelle Norbert s’était raillé devant elle-même de cette Philippine de Berval, qu’il avait possédée ! L’idée qu’un homme pût jamais expri-mer ou garder d’elle une pareille opinion ferait bondir Étien-nette hors des bras de l’amant le plus adoré.
Mais son orgueil même, capable de la torturer après la chute, serait impuissant à l’en préserver.
Était-il un homme plus léger que Norbert ? En était-il un seul qu’elle connût mieux ? Et cependant elle avait accepté ses baisers… Comment pouvait-elle répondre de ce qu’elle ferait plus tard ?
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Est-ce lui, peut-être, qui aurait eu raison en prononçant l’infâme parole : « Eh ! si ce n’est pas moi qui deviens son amant, ce sera quelque autre !… »
« Le misérable !… Le misérable !… » murmura Étien-nette avec des sanglots de fureur.
Elle plongea ses deux petites mains dans ses beaux che-veux blonds et tordit les mèches autour de ses doigts jusqu’à se faire mal. La souffrance physique lui semblait une diver-sion presque douce à son horrible angoisse morale.
« Et ce Maxime !… » reprit-elle… « Tout raidi dans sa dignité, dans le sentiment de ses droits, de sa raison supé-rieure, de sa science !… Est-il assez heureux de m’hu-milier !… Dans cet instant même, il affecte de travailler tard, pour qu’ici je me tourmente à songer : « Mon Dieu, il ne monte pas, il m’en veut, il ne m’aime plus !… » Et tout à l’heure il arrivera, raide, impassible, extérieurement enfermé dans son calme irritant, mais épiant à la dérobée les traces de mes larmes, le moindre signe de mes affreuses tortures. »
Soulevée brusquement par cette idée, elle se redressa sur son séant.
« Il faut que je dorme, il faut que je dorme quand il en-trera !… » dit-elle avec force en prenant le verre qui conte-nait les grains de morphine.
Mais elle le posa de nouveau, laissant échapper une lente et sourde exclamation :
« Oh !… »
Une pensée terrible venait de la frapper.
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« Je pourrais prendre assez de ces granules pour ne me réveiller jamais. »
Elle n’éprouva d’abord qu’un vague attendrissement, très doux, car une telle action lui apparaissait comme irréali-sable, énorme, au delà de son désir et de ses forces.
Pourtant elle se mit à y rêver.
Elle trouva une amère jouissance à se représenter le trouble et les remords de Maxime, la douleur sincère de Su-zanne, l’assombrissement que sa mort volontaire jetterait sur l’existence insoucieuse de son cousin.
« Je les forcerai bien, » se dit-elle, « à souffrir par moi, à me regretter. »
Très lentement, elle versa de l’eau sur les granules, puis elle y ajouta du sucre.
« C’est du poison, » murmurait-elle, « du poison… ».
Elle répétait le mot pour y croire, et l’étonnement de sa situation suspendit un moment son incohérente songerie. L’admiration pour son propre sang-froid succéda. Elle agita le breuvage avec une petite cuiller, regarda se précipiter la poussière de sucre et de morphine qui n’avait pas encore fondu, et sourit d’orgueil.
Mais elle ne sentait pas sa résolution parfaitement assu-rée. Elle s’épiait elle-même, intriguée, anxieuse. Il lui sem-blait qu’une voix indépendante de son propre vouloir allait s’élever au fond de son âme et lui dicter un ordre irrésistible. Elle attendait. « Vais-je donc me tuer ? » se demandait-elle, – comme s’il n’eût pas été en son pouvoir de répondre à cette question.
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Dans le fond d’elle-même, elle sentait peu à peu grandir et s’affirmer la mystérieuse impulsion. Et, devant cette fatali-té qui la poussait à la mort, elle se dédoublait pour pleurer sur elle-même avec une infinie pitié.
Elle se revoyait aux différentes périodes de sa courte existence, et ses larmes coulaient sur la petite fille fantasque, rêveuse et frêle, qu’elle avait été ; puis sur l’adolescente am-bitieuse, appelant à elle toutes les visions de l’intelligence et toutes les émotions du cœur. Elle persistait à se croire supé-rieure à sa destinée, parce qu’après avoir souhaité l’infini, elle n’avait embrassé que le vide. Erreur fréquente chez l’être humain, qui mesure volontiers sa grandeur à la frénésie de son désir.
Chaque image se détachant hors du passé exaspérait la souffrance d’Étiennette, par le contraste des folles espé-rances de son orgueil avec les désappointements et les humi-liations de la vie réelle. Car elle exagérait ses malheurs comme elle avait exagéré ses rêves.
Son esprit, d’ailleurs, s’égarait. Elle perdait la notion du temps. Les minutes lui paraissaient des heures. Maxime ne montait toujours pas. Plusieurs fois elle se leva pour regarder la pendule, mais elle ne put croire à la lenteur des aiguilles ; le mouvement, sans doute, était dérangé. Tout à coup, il lui sembla voir se dessiner une ligne pâle dans l’intervalle des lourds rideaux tombant devant les fenêtres. Serait-ce déjà le jour ? La seule pensée de cette clarté qui allait s’aviver d’instant en instant, lui fit horreur. Quoi ! la nuit s’effaçait et le sommeil n’était pas venu ?
Ne dormirait-elle plus jamais ? Elle avait tant besoin de repos !
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« Comme j’ai froid ! » murmura-t-elle.
Malgré la tiédeur de la nuit d’été, elle grelottait en effet, brisée par sa fièvre et par son insomnie.
Ce fut alors qu’elle entendit s’élever en elle-même cette voix dont elle attendait vaguement l’arrêt et qui devait la convier à l’éternel apaisement. Tous ses doutes s’éva-nouirent soudain. Elle se sentit absolument certaine qu’elle allait boire la solution de morphine.
Sa main, comme si quelqu’un d’invisible l’eût dirigée, saisit le verre, puis l’éleva – tentation suprême – entre ses yeux et la flamme de la bougie.
Et rien n’eût paru plus inoffensif que cette eau transpa-rente et pure, dans laquelle, sous l’influence de l’agitation lé-gère, quelques fins petits globes d’air montaient seulement, de temps à autre, pour venir crever à la surface.
Étiennette la regarda un instant, puis l’approcha de ses lèvres. Deux larmes lentes, les dernières – versées sur elle-même comme toutes les autres – s’amassèrent dans ses yeux, coulèrent sur ses joues et se mêlèrent au breuvage, qu’elle but rapidement, d’un seul trait.
Lorsqu’elle reposa le verre, elle ne pouvait croire à l’action qu’elle venait d’accomplir.
« Je vais donc dormir ! » songea-t-elle avec un inexpri-mable soulagement.
« Mais si je ne me réveille pas, » se demanda-t-elle en-core, « que pensera-t-on ? Croira-t-on que j’ai voulu me tuer ou que je me suis trompée sur la dose de morphine ? Après tout, je ne sais pas si j’en ai pris assez pour mourir. »
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Étiennette arrangea les draps autour d’elle, posa sur l’oreiller sa pauvre jolie tête, et sentit bientôt descendre ce sommeil mystérieux, qui peut-être était l’oubli passager, et qui peut-être était la mort.
Elle ne se réveilla jamais.
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