Névrosée

Jeanne Loiseau · Chapitre 3 sur 17

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Névrosée

Chapitre III ............................................................................. 34

Chapitre III

 

 

Maxime Dulaure occupait, à l’angle de la rue de Fleurus et de celle du Luxembourg, un appartement qu’il avait choisi pour l’air grandiose de ses vastes pièces, la hauteur de ses plafonds et la perspective admirable du vieux jardin royal qui s’étend sous ses fenêtres.

Les croisées, longues et étroites, devant lesquelles bom-baient d’anciens balcons en fer, de ce premier étage, indi-quaient aux passants que ce n’était pas là une construction moderne.

L’intérieur ne concordait pas non plus avec le goût du fouillis et du bibelot qui domine de nos jours. Maxime préfé-rait, dans les choses de luxe ou d’art, la noblesse à la grâce. Sa bibliothèque était une pièce unique à Paris dans une de-meure privée, par ses proportions immenses, comme par la sévérité de son ameublement.

On n’y voyait que la collection merveilleuse des livres, des tentures de sombre velours, des marbres rares. Les blanches statues, peu nombreuses mais toutes parfaites, se détachaient sur les tons foncés des reliures de prix. Quelques tables massives, d’un grand style ainsi que des sièges, of-fraient leur surface nue pour que l’on y pût ouvrir les pesants volumes et les larges cartons de gravures.

Les autres pièces de l’appartement, sans avoir les mêmes dimensions, étaient vastes et d’ornementation très sobre. On s’y serait cru dans un ancien château de province. Les cimes pressées et verdoyantes du Luxembourg ajou-

– 34 – taient à l’illusion et semblaient les futaies d’un parc seigneu-rial.

Maxime se plaisait infiniment dans ce cadre choisi, ar-rangé par lui seul. Il s’y souvenait de son enfance, et de l’an-tique maison paternelle, en Bretagne. Le poète qui, chez lui, se cachait sous le savant, aimait les visions surannées. Tan-dis que son esprit plein de hardiesse s’élançait toujours en avant, son imagination retournait volontiers en arrière. « L’intelligence de l’homme, disait-il, marche toujours ; son cœur, au contraire, s’attarde et s’oublie en chemin. »

Par cette après-midi de printemps, en revenant de son dernier cours au Collège de France, le jeune professeur goûta plus profondément que jamais la mélancolie studieuse de son home. Il y rentra tout ébranlé encore par le suprême combat livré contre lui-même. Après avoir salué cette incon-nue, dont il emportait un souvenir d’une intensité presque douloureuse, il avait hésité, puis, malgré toutes ses résolu-tions, fait trois pas pour la suivre. Mais c’était fini. Sa mâle volonté triomphait d’une folie passagère. Il croyait ne con-server en lui que le sentiment de la victoire, et ne pressentait pas l’amertume qui pouvait suivre.

Machinalement, par vieille habitude, il se mit à tourner autour de la bibliothèque. Une sorte d’attendrissement le prenait, à regarder les livres, les statues, tous ces objets fa-miliers qu’il ne voyait plus depuis bien des jours, aveuglé par une obsédante vision unique. Il avait envie de leur dire : « Je suis de nouveau tout à vous. C’est vous seuls qui me conso-lerez, qui m’accompagnerez dans la vie, amis fidèles et sûrs, qui n’avez pas la décevante mobilité ni le vide étrange de l’âme des femmes. »

Il regretta sa promesse de dîner avec les Gerbier.

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« Comme je vais m’ennuyer chez ces bourgeois ! » pen-sa-t-il. « Enfin, je puis bien faire cela pour cet excellent Lu-cien. »

Ce qu’il craignait le plus, c’était la présence de braves industriels enrichis, accompagnés de leurs dames, devant les yeux étonnés desquels on exhiberait le professeur de biolo-gie. « Quel supplice ! » murmura-t-il, en passant son habit noir. « Mais par un refus j’eusse fait trop de peine à ce pauvre Lucien. Je ne pouvais cependant pas lui dire que je ne tiens aucunement à connaître sa femme, et encore moins ses relations. Lui tout seul, à la bonne heure !… Où donc demeure-t-il seulement ? »

Maxime retrouva dans son portefeuille la carte de « Lu-cien Gerbier, rue du Château-d’Eau, » donna l’adresse au pre-mier cocher qui passa, et s’assit dans le fiacre avec résigna-tion.

La richesse un peu lourde de l’hôtel particulier dans le-quel il entra, confirma ses préventions. Un timbre retentis-sant annonça son arrivée tandis qu’il traversait la cour, et fit venir sur le perron deux valets en grande livrée. Il fut intro-duit dans un salon où régnait la confusion voulue de meubles disparates, de bibelots et de plantes vertes, dont la fausse originalité l’agaçait. Il s’approcha d’une croisée drapée de guipure et de peluche, afin de se reposer les yeux sur la ver-dure qu’étalait un étroit jardin.

Une petite voix très douce lui fit tourner la tête.

— Bonjour, monsieur. Maman s’habille… Elle rentre seulement de ses courses, mais va venir tout de suite.

C’était un garçonnet de six à sept ans, qui se tenait très droit, l’air grave et gracieux en même temps, avec une

– 36 – ombre rose de timidité sur le front. Il était vêtu d’une blouse de velours rouge, sous laquelle passait à peine une courte cu-lotte s’arrêtant bien au-dessus du genou. Un grand col en dentelle de Bruges, un ceinturon fauve et des chaussettes de soie rouge dans de mignons souliers vernis, complétaient son costume. De longs cheveux d’un blond pâle s’éparpillaient en boucles autour de son visage.

La nuance très particulière de ces beaux cheveux fit tressaillir Maxime. Puis une émotion brusque et toute nou-velle le saisit, lui, l’homme fort, peu habitué pourtant à ces troubles subits. Le visage de cet enfant reproduisait trait pour trait celui de la jeune fille inconnue du Collège de France. C’était le même teint délicat, les mêmes yeux bleu sombre, la même bouche expressive et fière. Ce petit être aristocratique pouvait-il être le fils du bourgeois comme il faut qu’était simplement Lucien ?

— Comment vous appelez-vous, jeune homme ? dit Maxime, d’une voix qu’il voulait plaisante mais dont le son altéré l’étonna.

— Gaston Gerbier, monsieur.

— Et vous, monsieur, reprit le petit, gêné par le regard silencieux du visiteur, vous êtes monsieur Maxime Dulaure, le meilleur ami de papa.

Sa maman lui avait dit de faire les honneurs et il essayait de causer.

Il était si charmant, que Maxime, bien que n’aimant guère les enfants, fut frappé de ses façons gentilles. Mais une idée épouvantable se formula dans l’esprit du savant avec une telle évidence qu’elle le fit se lever, prêt à fuir.

 

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« Ce n’était pas une jeune fille, » pensa-t-il tout à coup, « C’est la mère de cet enfant… C’est la femme de mon ami !… »

— Ah ! voilà maman ! cria le petit garçon, qui, débarras-sé d’une corvée, bondit joyeusement et s’esquiva.

Maxime Dulaure se trouva face à face avec Mme Gerbier. Ce n’était pas l’inconnue. Quel soulagement ! Elle ne lui res-semblait même pas.

La jeune femme s’excusait de s’être fait attendre. On dî-nait tard chez eux. Mais elle aurait ainsi le plaisir de faire amplement connaissance avec M. Dulaure. C’est à la scierie qu’elle s’était retardée. Un voyage, pour venir de là-bas, rue Jeanne-d’Arc, plus loin que la barrière d’Italie !…

— Vous vous intéressez donc à la scierie, madame ?

— me Oh ! je n’y entends rien, dit M Gerbier modeste-ment. Mais il s’est produit hier un accident très fâcheux… Un pauvre petit enfant, celui de la concierge, s’amusait dans la cour, lorsqu’il eut la malheureuse idée de se cacher dans une étuve ouverte. Un jet de vapeur, sorti près de lui d’un tuyau d’échappement, l’a cruellement brûlé. J’allais prendre de ses nouvelles.

Elle entrait dans des détails, prolongeant le récit, sentant qu’elle seule soutenait la conversation. Malgré son usage du monde, Maxime parvenait à peine, et encore se faisait-il vio-lence, à répondre quelques mots.

Il observait la jeune femme, retrouvait en elle quelques-uns des traits de son fils, cherchait à se rappeler exactement ceux de la jolie inconnue, et se perdait en conjectures. Lu-cien ne lui avait-il pas dit que Mme Gerbier descendait d’une

 

– 38 – grande famille ? Quel était le nom de cette famille ? Il n’en gardait pas le moindre souvenir.

La race ancienne, évidemment, se trahissait dans le petit Gaston. Chez la mère, par contre, nulle trace d’affinement séculaire. C’était bien la femme de Lucien, par le sang un peu lourd, par la simplicité, par la bonté visible, débordant des doux yeux aux prunelles d’un brun transparent. Plutôt jolie, et fort élégamment mise, Mme Gerbier, dans ses gestes gracieux et sobres, dans sa physionomie, dans sa façon de s’exprimer, montrait ce qu’on appelle « l’air distingué. » C’était tout. De sa haute origine, elle avait transmis à son fils un Je ne sais quoi charmant et rare dont elle-même ne gardait rien : l’éclair des yeux, le port de tête, la fierté de la bouche, la longueur du cou, la sveltesse hardie de tout le corps… l’enfant avait tout cela, la mère non. Cependant Maxime re-marqua la perfection des mains chez M me Gerbier – seul signe caractéristique.

Il ne pouvait, malgré tous ses efforts, ramener son atten-tion à l’aimable babillage de la jeune femme. Comme elle lui demandait s’il avait beaucoup voyagé, il s’écria sans aucune transition :

— Vous avez un fils remarquablement beau, madame. Oserais-je demander à qui, dans votre famille, il ressemble le plus ?

Elle rougit légèrement de la maladresse d’une pareille question, blessante pour une mère qui désire être reconnue, avant tout autre, dans ses enfants, et, ici, presque imperti-nente pour la vanité de la femme. Mais, dans sa douceur in-dulgente, elle se contenta de sourire. « Il est distrait, et ab-sorbé comme un véritable savant, ce n’est pas sa faute, » se dit-elle. Puis tout haut :

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— Gaston ne ressemble pas à son père, en effet, ni à moi…

Un imperceptible changement de ton sur les trois der-niers mots fit sentir à Maxime qu’il venait de commettre ce qu’on appelle couramment un impair. Il se récria. Mais Mme Gerbier s’était levée, disant avec une étincelle de malice dans ses calmes yeux bruns :

— Si vous voulez bien me suivre, monsieur Dulaure, vous verrez à qui mon fils aîné doit sa figure et ses cheveux.

Elle se dirigea vers une des portes drapées de peluche et passa dans un petit salon voisin.

Maxime la suivit, n’osant s’avouer que son cœur battait et qu’une singulière anxiété lui contractait la gorge.

Dans ce petit salon, à la place la plus apparente et sous le jour le plus favorable, un tableau reposait sur un chevalet, entre les plis d’une étoffe de soie ancienne. Un délicieux por-trait de jeune fille vêtue d’un costume Louis XV. Cette fois plus de doute. Maxime avait devant les yeux son élève du Collège de France. Cette tête enfantine et hautaine, ces pro-fonds yeux bleus, ces cheveux d’or pâle, comme il les recon-naissait !… Il la retrouvait donc sur son chemin… malgré lui. Pour rester jusqu’au bout fidèle à sa résolution, il ne deman-da pas son nom. Mais il s’oublia dans une contemplation passionnée.

— N’est-ce pas, dit à côté de lui Mme Gerbier, c’est là un ravissant Fragonard ?

— Fragonard ?… répéta Maxime. Un descendant du grand peintre ?…

— Non, lui-même.

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— De quelle époque est donc ce portrait ?

— Mais il date à présent d’un siècle.

— Un siècle !… Mais cette jeune fille ?…

— Est une marquise d’Épeuilles, monsieur, mon arrière-grand’mère. Vous qui étudiez les lois de l’atavisme, expli-quez-moi donc ce fait singulier : la ressemblance de mon fils avec cette aïeule, à travers quatre générations.

— Si vous saviez, madame, dit le savant avec un équi-voque sourire, combien il y a de choses que nous ne pouvons expliquer.

— Oh ! s’écria Mme Gerbier, se méprenant au ton amer de la réponse, c’est-à-dire que vous me supposez une petite bourgeoise trop bornée pour vous comprendre. Vous avez raison : je ne sais rien. J’ai toujours été réfractaire aux livres. À la pension, j’étais une élève détestable.

Malgré la préoccupation obsédante qui le dominait, Maxime discerna la simplicité touchante avec laquelle la jeune femme fit cet aveu. Il regarda plus attentivement Mme Gerbier, qui commença presque à compter pour lui. Une femme sachant reconnaître son infériorité désarmait tout de suite la méfiance et le dédain de ce philosophe misogyne. Il éprouva plus de surprise encore lorsqu’elle poursuivit, avec la même franchise :

— Voyez-vous, monsieur, vous allez me trouver bien pédante, bien ridicule, mais j’explique cela par les bizarreries de l’hérédité. Lucien vous a peut-être dit que ma mère, une demoiselle d’Épeuilles, épousa le grand compositeur Albert Durand, de famille très modeste, presque un enfant du peuple. Eh bien, chez nous, les deux sangs, – le bleu et le

 

– 41 – rouge, ajouta-t-elle en riant, – ont donné des fruits distincts, sans jamais se confondre. Ainsi, moi, je suis une Durand, moins le génie musical, et mon fils est un d’Épeuilles.

Cette théorie offrait, sur les lèvres de la gracieuse femme, une saveur de modestie mêlée d’orgueil maternel, et une ingéniosité piquante, faites pour intéresser Maxime. C’était un raisonnement assez original pour une personne qui se déclarait elle-même sans esprit. Pourtant, les regards du jeune homme revenaient, fascinés, vers le merveilleux Fragonard.

— Quelle fraîcheur ! dit-il. On le croirait peint d’hier, ce portrait. Mais voilà l’étoffe de la robe.

Il toucha la draperie de l’encadrement.

— me C’est la robe elle-même, répondit M Gerbier en la dépliant. Elle se trouvait parmi nos reliques de famille.

Un bizarre parfum s’échappa de la soie remuée, tandis qu’ap paraissaient la taille longue et fine, les courtes manches, le pli droit tombant dans le dos, et les fronces bouffantes des paniers.

Robe d’aïeule…, vieille robe de cent ans, toute coquette encore, à peine défraîchie. Et la jeune fille qui, dans cette pa-rure, fut un soir si belle, n’est qu’un hideux squelette sous la pierre d’un caveau. « Mais non, elle vit… » se disait Maxime en regardant les yeux du portrait. « Elle vit, puisque, moi, je suis là, tremblant de l’aimer. »

Combien de fois, dans les années qui suivirent, il devait songer à cette scène, à ces reflets de soie passée où se jouaient les derniers rayons rougis du soleil, à cette péné-trante et vague senteur ancienne qui lui dissolvait le cœur, à

 

– 42 – cette confusion irrésistible entre la jeune marquise du XVIIIe siècle, peinte par Fragonard, et la belle créature bril-lante de jeunesse, saluée par lui deux heures auparavant, près du Collège de France, et qu’il allait revoir, et qu’il allait aimer… Ah ! maintenant, il en était bien sûr, il ne s’en dé-fendait plus.

Une main lui toucha l’épaule. Il se retourna et vit Lucien.

On rentra dans le premier salon. Quelques invités arri-vaient.

C’étaient des gens quelconques, riches sans doute, polis à coup sûr, intelligents peut-être, intéressants pour leurs proches, pour leur concierge et pour leurs créanciers. Maxime eut une conscience imparfaite de leur présence et de leurs propos. Ses yeux ne quittaient pas la porte, « Dans une réunion intime comme celle-ci, » pensait-il, « elle va venir. Avec une telle ressemblance, elle doit être alliée de très près aux d’Épeuilles, et, par conséquent, à Mme Gerbier. »

Quelquefois un brusque frisson l’ébranlait, « Si ce n’était qu’une étonnante coïncidence !… Si je ne devais pas la re-voir !… »

Il ne pouvait plus, à présent, supporter cette idée. Les émotions ressenties à la vue du petit Gaston et devant le por-trait de Fragonard, le regard clairvoyant et doux de la ravis-sante aïeule, le frou-frou et le parfum de robe ancienne, l’incertitude et le mystère, exaltaient ses sentiments jusqu’à la plus vive passion.

Des valets ouvrirent à deux battants la porte de la salle à manger. Le maître d’hôtel annonça : « Madame est servie. » On allait se mettre à table, et l’inconnue ne viendrait pas ! Maxime eut un mouvement de vrai désespoir.

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Mme Gerbier, voyant que le savant ne pensait point à lui offrir son bras, vint le lui prendre avec sa gracieuse simplici-té, puis le fit asseoir à sa droite.

— Quel problème êtes-vous donc en train de résoudre ? lui dit-elle en souriant. À quoi songez-vous ?

— À votre arrière-grand’mère, madame. Elle a fait ma conquête.

— Vous êtes inflammable, monsieur le philosophe. Mais que sera-ce donc, quand vous verrez ma sœur ?

À ce moment, un jeune lieutenant de chasseurs, en uni-forme, entra précipitamment dans la salle à manger. Il alla droit à la maîtresse de la maison.

— Toutes mes excuses, ma chère Suzanne… Je suis dé-solé… C’est encore Nénette qui m’a mis en retard.

— Elle n’était pas prête ?

— Comment ! Je n’ai même pas pu l’amener. Elle avait à travailler, m’a-t-elle dit. Le monde l’ennuie… Toujours les mêmes sornettes, enfin. J’ai bataillé pendant une demi-heure…

— C’est bien. Va à ta place maintenant…, là-bas, au tournant de la table. Ah ! que je te présente à M. Dulaure.

Elle se tourna vers Maxime, tout en posant sa main sur le bras de l’officier.

— Mon cousin, le vicomte Norbert d’Épeuilles. M. Maxime Dulaure.

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Le lieutenant salua d’un coup de tête sec et bref, puis il alla s’asseoir entre deux jeunes femmes, tandis que le do-mestique rapportait pour lui une assiette de potage.

— C’est un d’Épeuilles, celui-là, un vrai. Il n’y a pas de Durand dans son affaire, dit Mme Gerbier suivant la direction du regard de Maxime.

— C’est votre cousin germain ? demanda Dulaure.

— Oui, le fils de mon oncle, le général comte d’Épeuilles, dont la femme était une Roquebrune.

— Et… c’est sa sœur qui porte un si drôle de nom ?… Manette ?… Nanette ?…

Suzanne Gerbier se mit à rire.

— Non, c’est la mienne…, ma jeune sœur Étiennette, que nous appelons entre nous Nénette depuis sa petite en-fance.

— Est-ce une d’Épeuilles, ou une Durand, cette made-moiselle Étiennette ?

— Oh ! une d’Épeuilles pur sang. Elle tient de ma mère, tandis que moi, j’ai pris toute l’écume bourgeoise de mes grands-parents paternels. Tenez, voulez-vous que je vous dise ?… Eh bien, Étiennette, c’est le portrait de Fragonard, que vous avez vu tout à l’heure. On croirait qu’elle a posé.

— Ah ! Et… ce beau lieutenant, c’est sans doute son fiancé ?

— Son fiancé ! Heureusement, elle n’est pas là pour vous entendre, car elle vous arracherait les yeux. Elle ne peut pas le souffrir. Vous le voyez, c’est un gentil garçon, mais si lé-

 

– 45 – ger ! Puis il fait la cour à toutes les femmes, il se moque du mariage et de l’amour. Oh ! Étiennette et lui sont suffisam-ment bons camarades. Mais… c’est tout.

— J’ai cru comprendre, cependant, qu’il devait amener ce soir mademoiselle votre sœur.

— Elle aurait pris sa femme de chambre jusqu’ici. En-suite, sous mon toit, c’est moi qui l’aurais chaperonnée. Étiennette va très peu dans le monde. Nos grands-parents, le marquis et la marquise d’Épeuilles, qui l’ont élevée, sont trop âgés pour l’y conduire. Moi, je fais ce que je peux. Mais ce n’est pas son goût.

— lle C’est donc une jeune fille b ien sérieuse, M Étiennet-te Durand-d’Épeuilles ?

— Oh ! monsieur… Vous la connaîtrez. Ma sœur est une créature d’élite, une femme tout à fait supérieure.

« C’est bien ce que j’avais deviné, » pensa Maxime, « Mais pourquoi l’appelle-t-on Nénette ? Et pourquoi ce petit officier parle-t-il d’elle avec tant de sans-gêne ? »

 

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