Névrosée

Jeanne Loiseau · Chapitre 6 sur 17

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Névrosée

Chapitre VI ............................................................................. 73

Chapitre VI

 

 

Malgré les prévisions contraires du faubourg Saint-Germain et de Suzanne Gerbier elle-même, le marquis et la marquise d’Épeuilles accordèrent sans hésiter la main d’Étiennette à Maxime Dulaure. La personnalité originale et supérieure du jeune savant les séduisait d’une façon telle que ce mariage était devenu leur plus cher désir.

Quant à Lucien, il éprouva une profonde surprise lors-qu’il dut voir dans Nénette la mystérieuse inconnue dont Maxime s’avouait jadis amoureux. Quoi ! l’idéal de son grave ami, c’était sa petite belle-sœur ! L’industriel avait conservé l’habitude de la traiter en enfant, et s’étonna longtemps que cette gamine, avec sa natte dans le dos, ses allures d’écolière, et son petit portefeuille sous le bras, eût inspiré une si violente passion à l’austère philosophe. Il s’en montra d’ailleurs enchanté. Puis, quelle belle occasion de retourner plaisamment contre Maxime les théories amères dont celui-ci l’avait abreuvé ! « J’avais bien prédit ta conversion !… » répétait-il.

Tous les matins, Maxime envoyait un bouquet blanc à sa fiancée. Il avait voulu choisir, tout seul et sans conseil, la bague, signe de leur promesse mutuelle. Il déclina égale-ment, pour les bijoux de la corbeille, les avis obligeants de Suzanne. Ces préoccupations, toutes nouvelles pour lui, le charmaient. La sûreté de son goût suppléait à son inexpé-rience. Ne pouvant souffrir la banalité nulle part, et surtout dans de tels présents, il indiquait lui-même à la fleuriste des groupements bizarres de roses, de muguets, de lilas, et des-

 

– 73 – sinait pour les bijoutiers des modèles d’une étonnante fantai-sie. Ses inspirations, tirées de son propre fond ou fournies par des spécimens rares et merveilleux de l’art antique, plongeaient les joailliers dans le ravissement. Mais il leur in-terdisait formellement de s’en servir dans la suite, préférant payer n’importe quel prix pour obtenir un travail unique.

Étiennette se sentait grandie par les délicatesses infinies d’un pareil amour. Tous les rêves de son âme altière se trou-vaient réalisés quand cet homme incomparable, dont l’éclatante supériorité brisait même les préjugés aristocra-tiques de ses proches, s’inclinait devant elle, tout bouleversé par la passion. Et quand elle le voyait – lui ! – délaisser la science pour s’occuper de la forme d’un bracelet, qu’elle le surprenait craintif de la traiter comme une femme ordinaire, inquiet de ne pas l’élever, la distinguer assez, dans les moindres choses, elle se réjouissait d’être aimée comme elle avait souhaité de l’être.

Une après-midi – la veille du contrat – Maxime donnait un dernier coup d’œil à l’appartement dans lequel, bientôt, il allait amener Étiennette.

Cet appartement doublait, à l’étage supérieur, celui qu’il avait occupé jusque-là, et qu’il conservait. Sa bibliothèque, son cabinet de travail, son laboratoire, demeuraient tels quels. En haut serait le nid du jeune ménage ; au-dessous l’asile du savant.

Une pièce avait été parée par Maxime avec une sollici-tude, une coquetterie particulières. C’était le petit salon d’Étiennette. Il était tendu, meublé tout entier, jusqu’aux moindres détails, dans le goût du dix-huitième siècle, pour servir de cadre à ce délicieux Fragonard vivant qui allait y vivre, y sourire… C’était dans une chambre toute pareille,

– 74 – sans doute, que l’aïeule avait posé, sous sa fraîche parure de bal, pour l’illustre peintre, il y avait cent ans. Le tableau, d’ailleurs, y devait trouver sa place, car Suzanne, devinant le plaisir qu’elle ferait à Maxime, l’offrait à sa sœur comme ca-deau de noce. « Et la robe, chère madame, vous nous donne-rez aussi la robe, » avait dit le jeune homme, qui voulait en habiller sa femme, un soir, et compléter l’étonnante illusion. – « Vous aurez la robe aussi, sage philosophe trop heureux de devenir un peu fou, » répondit en souriant Suzanne.

Maxime, tout seul dans ce petit salon, regardait l’heure pour la vingtième fois, car le moment venait où il pourrait se présenter rue de Lille. On le dérangea de sa rêverie pour lui annoncer M. Gerbier.

— Faites entrer, dit-il, non sans quelque impatience.

L’exubérance de Lucien gênait parfois l’intime profon-deur de sa félicité.

— M. Gerbier attend monsieur dans la bibliothèque, ajouta le domestique. Faut-il le prier de monter ?

— Non, j’y vais.

Devant les rayons chargés de livres, entre les calmes sta-tues, autour des lourdes tables, Lucien promenait vivement une irritation peu d’accord avec sa joyeuse humeur habi-tuelle. Maxime n’eut qu’à le regarder pour éprouver une commotion d’inquiétude.

— Qu’arrive-t-il ?… Étiennette ?…

— Nénette va bien… Mon Dieu ! que les amoureux sont égoïstes !

— De qui s’agit-il donc ?

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— De moi, parbleu ! Descends un peu de ton Olympe jusqu’à mon humble personne. Je viens te demander un ser-vice…

Il s’arrêta devant Maxime pour ajouter avec emphase :

— Un très grand service.

Son ami dit simplement :

— Tu ne peux pas me faire plus de plaisir.

Mais Lucien cherchait vainement ses mots. Un récit con-fus, dans lequel il était question de lui-même, de sa femme, d’une autre personne, d’un télégramme ouvert par erreur, n’apprenait absolument rien à Maxime. Des exclamations sur la sottise des femmes, le souhait répété de les voir toutes au diable, embrouillaient encore son explication.

— Laisse-moi te questionner, fit Dulaure, autrement nous n’en sortirons jamais. Est-ce que j’ai bien compris ? Tu as une maîtresse ?…

— Oui.

— Ah !…

Il y eut un instant de silence, puis Maxime répéta sur un autre ton :

— Ah !…

— Mais, reprit-il en regardant Lucien, et ce bonheur con-jugal que tu me vantais ?… dont le spectacle devait me con-vertir ?…

— Bon ! Tu ne vas pas me faire de la morale ? s’écria l’autre avec un geste d’impatience.

 

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— Ma foi, non. Je me demande seulement pourquoi tu m’as tant parlé de ton amour pour Suzanne.

— Je t’ai parlé de ce que je sens réellement. J’adore ma femme.

— Ah !… Bien… Il ne s’agit que de s’entendre…

— Maxime ! cria Lucien en bondissant, quitte ce ton persifleur avec moi, ou je n’ajoute pas un mot. Je te répète que j’adore Suzanne. Elle a tout découvert, et si elle ne me pardonne pas, je me tuerai.

— Tu veux que j’aille lui parler pour toi ?

— Précisément.

— Tout de suite ?

— À l’instant même.

— Elle est chez vous ?

— Non, à la scierie.

— Que fait-elle donc toujours à la scierie ? Ce n’est pas la place d’une jolie mondaine.

Lucien rougit.

— Mais… Elle me rend de grands services. Si tu savais comme elle a de la tête ! Il n’y a qu’elle qui ait de l’influence sur les ouvriers. Moi, je ne sais pas commander. Je suis trop doux, ou alors je m’emballe…, je me mets dans des co-lères !…

— Cependant, chez les d’Épeuilles, chez toi-même, vous avez tous l’air de faire passer Suzanne pour une bonne per-

 

– 77 – sonne un peu sotte, de trouver que son opinion ne compte pas.

— Elle n’a pas l’intelligence d’Étiennette. Elle a échoué en essayant d’obtenir son brevet supérieur.

— Enfin, dit Maxime, tâche d’être clair. Que s’est-il pas-sé au juste ? Que désires-tu que je fasse ?

— Voici : Ce matin, à la scierie, comme il lui arrive sou-vent, Suzanne décachetait mon courrier. On lui apporte un télégramme… Tu sais, un de ces petits bleus qui ne circulent que dans Paris. Elle croit que c’est une commande, et, tout naturellement, l’ouvre… le lit… Oh ! elle a eu tout le temps de le déchiffrer, d’en considérer l’écriture, car je ne suis arri-vé qu’une bonne heure après. Quand j’entre, je la vois toute pâle. Elle me tend ce télégramme, et dit tranquillement : « Tiens, M. Dulaure te fait souvenir que vous déjeunez en-semble. Mais il faut deviner ce qu’il dit. C’est illisible. Quelle écriture ont ces savants ! » Je regarde, tout étonné, puisque, toi et moi, nous n’avions pas de rendez-vous. Elle mentait. Le mot était de Mme de Brionne, une de ses meilleures amies.

— C’était signé ?

— C’était signé d’un diminutif dont je la nomme quand nous sommes ensemble : « Zina. » Elle s’appelle Thérésine. Tu comprends qu’il n’y a pas moyen de confondre cela avec ton gros parafe.

— Alors tu crois que ta femme feignait l’ignorance ?

— C’est impossible autrement.

— Mais si elle se refuse à l’évidence, c’est qu’elle compte fermer les yeux.

 

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— Je ne puis pas croire cela non plus. En tout cas, je suis sûre qu’elle souffre. Cela me fait de la peine. Elle est en train de réfléchir. Quelle décision va-t-elle prendre ? Nous ne pouvons pas en rester là. Cette Mme de Brionne, songe donc, est sans cesse à la maison. Tu l’as bien vue à nos soirées ?…

Maxime eut un geste vague.

— Voyons, souviens-toi… Une petite brune, pas préci-sément jolie, mais très piquante. Au dernier dîner, chez nous, elle se trouvait assise à ta gauche.

— Oh ! pas possible !… Cette laideron prétentieuse !… C’est elle que tu préfères à Suzanne.

— La préférer !… cria Lucien, presque en colère.

— Dame !…

— Mais pas du tout ! Tu ne comprends rien. Elle s’est je-tée à ma tête. Elle me faisait porter des billets par ses propres domestiques, à l’usine, au cercle. Elle m’en glissait entre les doigts jusque dans mon propre salon, sous les yeux de ma femme…

— Et c’est cela que tu trouvais engageant ? C’est pour cela que tu risquais la paix de ton ménage ?

— Tu es ridicule, Maxime, avec tes étonnements. Tous les hommes à ma place eussent fait la même chose que moi.

— Mais, certainement, fit Dulaure. Et toutes les femmes, à la place de la tienne, prendraient un amant pour se venger. Je connais tout cela de longue date. C’est ce qui m’éloignait du mariage. Seulement, ce qui me semble bizarre, c’est que toi, l’apôtre du bonheur conjugal, tu me donnes cet exemple,

 

– 79 – tandis que moi, le sceptique, je suis tout prêt à devenir le plus amoureux et le plus fidèle des époux.

— Nous verrons cela dans deux ou trois ans, dit Lucien.

Il en coûtait beaucoup à Maxime de renoncer à voir Étiennette cette après-midi-là, pour se charger de la délicate mission que lui confiait son ami. Ne pouvait-il parler plus tard à Suzanne ? Il valait mieux attendre de savoir ce que pensait la jeune femme et quelle résolution probable elle pourrait prendre.

— Non, dit Lucien, je ne m’assiérai pas ce soir en face d’elle, je ne dormirai pas à ses côtés toute une nuit dans une pareille incertitude. D’ailleurs, c’est demain la soirée de ton contrat. Mme de Brionne ne manquera pas d’y venir. Qu’arriverait-il si ma femme lui faisait quelque avanie pu-blique ?

— Je ne l’en crois pas capable, fit observer Maxime.

— Avec ces créatures concentrées, tranquilles, on ne sait jamais, reprit Lucien.

— Mais enfin, s’écria le savant, il faut envisager l’hypo-thèse de l’ignorance réelle et sincère de Suzanne. Si vraiment elle a regardé superficiellement le billet ?… Si elle n’a pas re-connu l’écriture ?… Mes discours gâteraient tout au lieu de rien arranger.

— Tu ne parleras pas tout d’abord ouvertement, dit Lu-cien. Tu la sonderas. Tu excelles à tirer du fin fond des cœurs ce qu’on croit le mieux enfoui. Tu ne te tromperas ni à son air, ni au son de sa voix, ni au sens de ses moindres pa-roles. Elle a confiance en toi. Elle finira par tout te dire.

 

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— Soit, dit le fiancé d’Étiennette avec un soupir. Où te retrouverai-je ?

— Ici. Je n’ai la tête à rien d’autre. Je ne vivrai pas jusqu’à ton retour.

M. Dulaure chargea son domestique de porter rue de Lille un mot d’excuses désolées qu’il écrivit à la hâte, puis il serra la main de Lucien, promettant de revenir le plus tôt possible.

— Dis que tu viens pour visiter la scierie, lui cria son ami comme il était déjà sur l’escalier. Ces jours-ci encore, tu en exprimais le désir.

 

Le trajet n’est pas très long du Luxembourg à la rue Jeanne-d’Arc, où se trouve la grande scierie mécanique de Henri Gerbier Lucien Gerbier, fils et successeur.) Pourtant, aus-sitôt après le boulevard d’Italie, la physionomie de Paris change absolument. D’interminables rues, à maisons très basses, s’alignent et se croisent, grisâtres et poussiéreuses par ce brillant jour de juin où Maxime les parcourut dans une Victoria de louage. Des trottoirs réguliers s’étendent à perte de vue, dominés par des murs monotones. Les passants y sont rares. Mais, au-dessus des dalles désertes, l’air vibre de la trépidation des machines. Des usines sont là, côte à côte, mêlant les fumées, les bruits, l’activité de mille travaux diffé-rents. Leurs cours, noircies par le poussier de charbon, ou-vrent toutes grandes leurs portes charretières. On y entrevoit des tonneaux de toute dimension, des monceaux de tan, des bonbonnes d’huile, des sacs, des caisses en bois, des paquets de ferrailles. Toujours, près de la loge du concierge, verdoie

 

– 81 – un maigre lilas. Et les immenses cheminées s’élèvent, ou-vrant sur le ciel leur gueule souillée de suie.

À tous les angles des rues, on rencontre un cabaret, peint en rouge, qui montre ses tables de bois vert sous ses tonnelles sans feuillage. Durant les heures de travail, tout ce-la paraît dépeuplé, silencieux, comme endormi. Le labeur de fourmilière se cache derrière les longues murailles. Mais trois fois par jour, le triste décor s’anime comme par enchante-ment. Si on le traverse de grand matin ou vers une heure de l’après-midi, on a les oreilles déchirées par les coups de sif-flet prolongés et stridents lancés par la vapeur pour appeler les ouvriers au travail.

— Faut-il entrer, monsieur ? dit le cocher à Maxime, de-vant la porte béante de la scierie.

— C’est inutile.

Le visiteur mit pied à terre et pénétra dans une vaste cour, encombrée de billes de bois en grume, de pièces déjà équarries et de planches disposées en pile.

— M. Gerbier ? demanda-t-il innocemment au concierge qui s’avança.

— M. Gerbier n’est pas ici en ce moment, répondit l’homme.

— Et madame ?

— Je vais voir.

Un instant après, un jeune homme assez bien mis, qui se présenta lui-même comme le contre-maître, vint demander à Maxime ce qu’il désirait.

 

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— Je voudrais parler à madame Gerbier. Voici ma carte.

— Madame Gerbier se trouvait ici il y a un moment et va certainement revenir. Elle est allée tout près visiter un de nos ouvriers dangereusement malade. Voulez-vous l’at-tendre ?

— Certainement.

— Je vais vous faire asseoir dans le bureau, monsieur.

— Je préférerais visiter la scierie. M. Gerbier possède, à ce qu’il paraît, des machines curieuses.

Le jeune contre-maître eut une hésitation.

— C’est que…

— Quoi donc ?

— Les machines sont curieuses, en effet. Nous en avons une qui est unique. Mais nous ne la faisons voir aux étran-gers que sur une permission écrite du patron.

— Vous craignez qu’on ne la copie ?

— Oui, monsieur. Il y a le brevet, c’est vrai. Mais on fait un petit changement insignifiant, et le tour est joué. L’Amérique, déjà, en a une presque semblable.

— Soit, mon ami, je ne veux pas vous faire enfreindre la consigne.

— Nous avons les scies ordinaires, les étuves, les collec-tions d’échantillons, si monsieur veut les voir ?…

— Allons.

 

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Le contre-maître lui fit traverser des terrains dans les-quels gisaient des troncs d’arbre entiers, dont quelques-uns n’avaient pas moins d’un mètre vingt de diamètre. En pas-sant auprès, le jeune homme indiquait à Maxime leur es-pèce : « Eucalyptus, acajou, peuplier, cédrat, camphrier. »

Sous des hangars, le long de ces terrains, manœuvraient les scies à ruban et les scies circulaires. Les premières équar-rissaient les billes de bois que débitait ensuite en planches le fameux tranchard, la merveille de l’usine Gerbier.

On conduisit ensuite Maxime aux étuves. C’étaient des chambres dans lesquelles arrivait l’excès de vapeur exhalé par la machine motrice. On étendait les pièces équarries dans ces étuves, puis on les y laissait vingt-quatre heures à se saturer d’humidité.

— Vous ne sciez pas votre bois mouillé, cependant ? demanda Maxime. Je viens de voir les scies opérer sur du bois sec.

— Les scies, oui, monsieur, mais pas le tranchard.

Le contre-maître fit ouvrir devant le visiteur une des étuves. Des tourbillons de vapeur blanche en sortirent. Lors-qu’ils furent un peu dissipés, Maxime put apercevoir les longues silhouettes des pièces de bois.

— C’est là qu’il est arrivé un accident, dernièrement ? dit-il, se rappelant un récit de Suzanne.

— Oui, monsieur, un petit enfant qui se cachait dans l’étuve a reçu un jet de vapeur. Ce qu’il y a de fatal, c’est que ce jet fut envoyé par mégarde, puisque l’étuve était ouverte et ne servait à rien pour le moment.

— Est-il mort ?

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— On l’a sauvé, monsieur. C’est un des miracles ordi-naires de Mme Gerbier. Elle seule, durant les premiers jours, a su panser, manier assez délicatement ce pauvre petit corps à vif.

— Elle est très bonne, Mme Gerbier ?

— C’est notre providence à tous, ici, monsieur, dit le contre-maître avec un accent pénétré. Il n’y a pas un de nous qui ne lui doive quelque bienfait. Au moment d’une grève, elle est allée voir les hommes, dans leurs familles, les a per-suadés, les a ramenés au travail. Si vous l’entendiez leur par-ler !

— Et M. Gerbier ?… C’est un bon maître, lui aussi ?

— Oh ! on ne peut pas dire qu’il est dur, répondit le jeune homme, d’un ton indifférent.

Maxime s’intéressait vivement à ce qu’il voyait, et sur-tout à ce qu’il déduisait des brèves paroles de son guide. Il ne se figurait pas auparavant que la scierie de Lucien eût une telle importance. Il se représentait encore moins la part qu’une femme ignorante et simple avait dans la prospérité d’un tel établissement.

En traversant de nouveau la première cour pour aller voir les échantillons de bois découpé, il l’aperçut elle-même, qui, la carte de son visiteur à la main, s’en venait à sa re-cherche.

— Madame…, dit-il, s’inclinant avec un respect ému qu’elle ne lui avait jamais encore inspiré.

— Puisque je vais être votre sœur, vous pouvez bien m’appeler Suzanne, dit-elle. Je croyais que vous commenciez à en prendre l’habitude.

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Maxime l’observait avec étonnement, ne voyant rien de changé dans la gracieuse douceur qui lui était naturelle.

« Lucien s’est trompé. Elle ne le soupçonne pas, » pensa-t-il. « Que j’en suis heureux ! »

— Ainsi, disait la jeune femme, on n’a pas voulu vous montrer le tranchard, le terrible monstre ?… On vous a cru capable de lui arracher son secret, à ce sphinx d’acier. Si sa-vant que vous soyez, mon cher Maxime, vous en seriez bien en peine. Venez, c’est moi qui vous le présenterai.

Ils entrèrent dans le bâtiment principal.

Au fond d’une sorte de grand hall, on voyait, derrière un châssis vitré semblable à une cage énorme, fonctionner la machine à vapeur qui distribuait la force motrice à toute l’usine. Le balancier gigantesque oscillait d’une façon ryth-mique, et la bielle semblait un bras de géant mettant en mouvement l’arbre de couche.

— Elle a une force de cinquante chevaux, dit Suzanne. N’est-ce pas qu’elle est belle ? Voulez-vous la voir de près ? Le tranchard est arrêté dans ce moment.

Mme Gerbier serra autour d’elle sa jupe de foulard pour grimper le petit escalier. Les ouvriers, se découvrant, la re-gardaient circuler parmi eux. Rien que de la voir passer si gentiment parmi les leviers et les cylindres, c’était une joie !…

— Je l’aime, cette machine, disait-elle. Il me semble que c’est une personne. Mais à présent, venez vite. Le tranchard va se mettre à l’œuvre.

Elle ramena Maxime vers le milieu du hall.

 

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Là se trouvait cette machine unique, inventée par le père de Lucien, orgueil de l’usine Gerbier et principal instrument de fortune pour son propriétaire.

Elle avait l’air terrible, informe et ramassé de ces monstres que l’imagination nous peint accroupis dans les fanges antédiluviennes.

Prise presque entièrement dans le sol, elle ne montrait à la surface qu’une gueule effroyable où brillait, comme une mâchoire, un couteau horizontal de trois mètres de long et d’un mètre de hauteur. L’ossature en fer qui formait cette gueule représentait une masse de plusieurs milliers de kilo-grammes. Sous terre vivait et palpitait le corps de cette bête de l’Apocalypse. Pour le moment, elle était au repos.

On apporta un tronc d’arbre équarri qu’une dizaine d’hommes ébranlaient avec peine. On le mit devant la gueule formidable.

— Vous allez voir, dit Suzanne, dont la voix s’étranglait un peu. Jamais je n’assiste à cela sans émotion.

Un coup de sifflet retentit.

Le sol frémit sous leurs pieds. C’était la bête d’acier qui mettait en mouvement ses organes monstrueux.

La mâchoire s’ouvrit. Le couteau de trois mètres carrés se souleva, se balança légèrement, puis s’abattit en ligne oblique, enlevant d’un coup net, avec un bref sifflement, une tranche de bois d’une surface à peu près égale à la sienne et d’un millimètre d’épaisseur. Puis il remonta, oscilla de nou-veau, retomba. En quelques minutes, il eut débité le tronc d’arbre, puis revint au repos avec la tranquille sûreté de la bête repue, fière de sa force.

 

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— C’est un admirable spectacle, dit Maxime, positi-vement impressionné.

Il s’émerveilla de la netteté du travail, de la régularité parfaite de ces planches si minces, que des hommes enle-vaient à mesure lorsqu’elles glissaient sous le couteau d’acier.

— Oh ! dit Mme Gerbier, je peux vous montrer mieux en-core.

Et elle tira d’un mignon portefeuille des cartes de visite au nom de son mari, faites avec une lamette de bois de luxe, fine et satinée comme du bristol.

— C’est lui qui les a découpées, dit-elle en montrant le tranchard.

Elle voulut que Maxime, pour être bien pénétré de la beauté de cette machine, descendît la voir par-dessous, quand elle fut remise en marche. La jeune femme elle-même l’y conduisit, précédée par un ouvrier qui portait une lu-mière. Et c’était très dangereux, car ils circulaient sur des échelons où le moindre faux pas les eût fait tomber parmi les courroies de transmission sur lesquelles poser un doigt c’est mourir. Entre le sinistre coup de bielle et le mur, ils avaient juste la place de passer un à un. Maxime tremblait pour sa compagne. Mais ils en furent quittes pour quelques taches d’huile et beaucoup de plâtre sur leurs habits.

En remontant, Mme Gerbier montra encore les presses à vapeur, qui repassaient, pour ainsi dire, les lames de bois, et les empêchaient de gondoler en se séchant.

Puis elle fit passer Maxime dans une salle écartée, où ils se trouvèrent seuls.

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Des planchettes, toutes prêtes à être clouées en boîtes, y étaient empilées par monceaux symétriques. Un grand nombre, destinées aux marchands de fourrures, et faites de bois odorants, camphrier, cédrat, y exhalaient leurs parfums. Par hasard, dans un coin, traînait une vieille chaise. Suzanne s’y assit. Maxime vit par là qu’elle voulait causer avec lui. Il prit place auprès d’elle sur le rebord d’une croisée qui lui servit de siège. Et, tout de suite, avec un son de voix changé, mais très calme, la jeune femme lui dit :

— C’est Lucien qui vous a envoyé, n’est-ce pas ?

Cette question, d’autant plus inattendue après leur ex-ploration pleine d’entrain, surprit à ce point Maxime, que, malgré tout son sang-froid, il ne trouva rien à répondre.

— Il a donc peur de moi, reprit la jeune femme, qu’il ne m’a rien dit ce matin et qu’il prend un ambassadeur ?

— Suzanne, dit Maxime, Lucien n’a pas peur. Il est au désespoir. L’idée qu’il vous a fait souffrir…, qu’il va peut-être perdre votre confiance, le désole absolument. Si vous aviez vu…

Elle eut un si singulier sourire qu’involontairement le jeune homme s’arrêta.

— Si j’avais vu !… répéta-elle.

Un soupir de découragement gonfla sa poitrine.

— Mais j’ai vu, Maxime. Oh ! j’ai déjà vu… Souvent… Je sais très bien ce qu’il a pu vous dire.

— Quoi ! Ce n’est pas la première fois ?

Suzanne secoua doucement et douloureusement la tête.

 

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— À nul autre, fit-elle, je ne voudrais l’avouer. Mais à vous…

Dulaure se taisait, stupéfié. À la fin il murmura, comme se donnant à lui-même l’assurance qu’il exprimait :

— Mais il vous aime ! Cela n’est pas douteux.

— Je sais cela aussi. Il m’aime, oui… À sa façon. Il y a des hommes qui appellent cela aimer.

— Je vous jure qu’il vous adore. Lucien ne peut pas dis-simuler devant moi. Je le connais depuis l’enfance. Je vois ce qu’il a dans le cœur avant même qu’il me l’ait dit.

— Et moi donc ! reprit Suzanne. Je lis dans ses regards, dans le son de sa voix, mieux encore que dans ses paroles. Ah ! je voudrais ne pas le deviner si bien, ne pas suivre ainsi, nuance par nuance, toutes les phases de ses trahisons dans ses yeux !

Sa voix se brisa sur le dernier mot. Maxime la vit dé-tourner la tête et devina ses larmes. Il lui prit la main :

— Chère Suzanne…

Mais que dire à cette intime et irréparable douleur ? Le philosophe sentit son impuissance, et son cœur d’homme fort se tordit d’émotion. Puis, brusquement, un flot de colère soulagea sa souffrance. Il lâcha la main de Suzanne, et, se le-vant, frappa du pied la terre :

— Ah ! quelle lâcheté ! Quelle indignité ! s’écria-t-il.

— Chut !… fit-elle avec la douceur profonde qu’on met à cette syllabe auprès d’un malade endormi.

 

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— Vous lui avez donc toujours pardonné ? demanda Maxime.

— Toujours.

— Vous lui pardonnerez une fois encore ?

Elle tourna vers lui ses yeux humides qu’il trouva singu-lièrement beaux, dans la suavité de leur expression.

— Oh ! Maxime, dit-elle, comment pouvez-vous en dou-ter ? À quoi me servirait de me venger, puisque je l’aime ?… Et quelle vengeance trouverais-je qui ne retombât pas sur les têtes chéries, sur les têtes innocentes de mes petits enfants ?

Il éprouva l’envie de s’agenouiller devant elle. Mais il avait horreur des démonstrations théâtrales, et ce geste n’eût pas été digne de la simplicité extraordinaire avec laquelle parlait Suzanne. Il ne trouvait que le silence, tant la banalité de ce qu’il pouvait dire pour la consoler lui répugnait.

— Lucien est faible, reprit Suzanne. Puis il a toute la so-ciété pour lui. Quel mari ne se croirait ridicule de garder à sa femme la fidélité jurée devant Dieu et devant les hommes ? C’est peut-être moi qui suis arriérée…, vieux jeu. Mais, après tout, mon seul tort est de souffrir. Cela ne fait de mal à per-sonne.

Elle ne pleurait plus, s’efforçant même de sourire. Et sa pauvre voix mouillée, s’essayant à l’ironie – elle, ironique, cette tendre Suzanne ! – avait quelque chose de plus poi-gnant que les mots ne sauraient l’exprimer.

— Mais, dit Maxime, vous êtes son bon ange. Même dans son industrie, il voit en vous son meilleur auxiliaire…

 

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— Moi ?… Oh ! non… Je ne sais rien. Je pourrais lui être si utile avec l’intelligence de Nénette !

Ce nom, jeté ainsi dans une conversation pareille, donna une secousse au cœur de Maxime.

Un éclair soudain de la mémoire lui montra sa belle fiancée, douée d’un si rare esprit, si fière…

« Qu’elle soit bonne seulement comme sa sœur ! En faut-il davantage pour être heureux ? se dit-il involontairement.

— Il faut nous en aller, dit Suzanne tout à coup. J’ai promis de chercher les enfants à leur promenade…

— Cependant…, fit Maxime, qui, d’un geste parut vou-loir la retenir.

— Quoi donc ? Nous n’avons rien de plus à nous dire, il y a des choses qu’on empire en en parlant.

Il demeura stupéfait de sa fermeté, de son tact. Évi-demment ils n’avaient plus rien à se dire. Et toutefois, il éprouvait comme une déception de n’avoir pu rien faire pour elle.

Elle donna l’ordre d’atteler la Victoria, qui l’attendait dans la remise.

— Je vais vous remettre sur votre chemin, Maxime.

— Vous me ferez plaisir, chère Suzanne. Donnez-moi le temps de congédier mon fiacre.

— Quoi ! vous l’avez fait attendre deux heures dans ce quartier perdu ! J’espère bien que son cheval a mangé, au moins. Dites au cocher qu’il apporte la musette pour qu’on la remplisse d’avoine.

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Elle pensait donc au contentement de tous ? Même à ce-lui des animaux qui n’étaient pas les siens.

Comme leur voiture suivait, en revenant, l’avenue des Gobelins, Maxime demanda, non sans une hésitation :

— Comment comptez-vous agir à l’égard de… l’autre ?

— Qui donc ?

— Mais… cette dame.

— Ah ! Thérésine, mon amie intime – Suzanne appuya sur ce mot, puis, d’un air de pitié : – Ah ! la malheureuse !

— Mais enfin… Songez qu’elle sera demain à notre soi-rée de contrat.

— Elle y sera. Soit ! Je ne l’y verrai pas. Est-ce qu’elle compte pour moi ? Est-ce qu’elle compte pour Lucien seule-ment ?

— Cependant…

— Mais non, Maxime. Elle vient de lui occasionner quelques heures d’ennui. Elle l’embarrasse en ce moment… Je parie qu’il la voit laide, insupportable, grotesque. Ce n’est plus elle, allez, qu’il me faut craindre désormais. C’est…

— Eh bien ?

— C’est la prochaine. Mais nous voici devant votre porte. Au revoir, mon bon ami, et merci de vos excellentes intentions.

La Victoria filait de nouveau le long du Luxembourg, et Maxime demeurait encore sur le trottoir, à la regarder s’éloigner, se demandant ce qu’était, après tout, le cœur des

 

– 93 – femmes, et si toute sa philosophie lui en donnerait un jour la clef.

Lorsqu’il rentra dans sa bibliothèque, il trouva Lucien… qui dormait.

 

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