Névrosée
Chapitre XIV ........................................................................ 229
Chapitre XIV
Maxime, après le départ de sa femme avec Suzanne et Lucien, était demeuré seul dans son cabinet de travail, perdu dans ses réflexions. Toute préoccupation scientifique restait loin de sa pensée. Il n’avait pas repris son labeur interrompu, et laissa même s’avancer la nuit sans demander de la lu-mière.
Vers une heure du matin, un lourd sommeil vint le sur-prendre, et lui procura un moment d’inconscience et d’oubli.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, il faisait presque jour. Une âpre fraîcheur entrait par la croisée restée ouverte. En face de lui, les massifs du Luxembourg se détachaient, encore sombres et sans couleur distincte, sur le ciel, qui se rosait du côté du Panthéon.
« Où suis-je ? » se demanda Maxime avec un frisson.
Pendant une seconde, il eut la sensation du réveil en voyage, le divan de cuir où il se trouvait étendu figurant pour lui la banquette d’un compartiment de chemin de fer dont il aurait relevé l’accoudoir. Mais l’absence de trépidation, l’immobilité des objets autour de lui, dissipèrent cette illu-sion. Et, au premier mouvement qu’il fit, la réalité le reprit, avec un élancement de douleur morale – comme il arrive au blessé, étourdi par sa chute, mais qui sent sa fracture aussi-tôt qu’il remue.
Son angoisse lui étreignit le cœur avant même qu’il eût le temps de s’en rappeler la cause.
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« Ah ! c’est vrai !… » murmura-t-il quand son esprit eut recouvré sa complète lucidité.
Il se leva pour monter dans la chambre à coucher, pen-sant trouver sa femme rentrée, et, sans doute, endormie. Un pénible sentiment s’empara de lui lorsqu’il aperçut le lit ju-meau du sien, les draps entr’ouverts, mais vide. Passant pré-cipitamment dans le cabinet de toilette, il n’y vit qu’une femme de chambre, sommeillant sur un siège bas, la tête ap-puyée contre la muraille.
— Couchez-vous, dit-il quand elle se fut réveillée avec un grand sursaut. Madame passera sans doute la nuit chez Mme Gerbier. Ou, si elle rentre, c’est moi qui l’aiderai.
La femme de chambre ouvrit un bec de gaz, qui brûlait au bleu, et dont la flamme jaillit, large et claire, puis elle dis-parut en se frottant les yeux.
Maxime regarda autour de lui, pour trouver un indice qui lui apprit si Nénette comptait rentrer ou non. Jamais Mme Dulaure ne faisait veiller sa femme de chambre aussi tard. Elle devait avoir annoncé son retour pour une heure beaucoup moins avancée, car l’eau chaude préparée pour sa toilette était maintenant complètement refroidie dans la bouilloire de nickel.
« Elle n’est pas au bal, » se dit Maxime. « Une représen-tation de cirque, cela ne dure guère plus de deux heures, et l’invitation était pour dix et demie. »
En temps ordinaire, il ne se fut pas inquiété. Il aurait tra-vaillé, ou dormi, sachant Nénette sous la protection de son beau-frère et de sa sœur. Mais, après l’ébranlement de la journée, dans l’éveil douloureux de toutes ses jalousies, de
– 230 – toutes ses méfiances, il ne pouvait rien considérer simple-ment.
La première idée qui lui vint fut pourtant une idée rai-sonnable.
« Lucien et Norbert les auront menées souper, » pensa-t-il. « Rien n’amuse les femmes honnêtes comme de manger des écrevisses à deux heures du matin en cabinet particu-lier. »
Mais non, cependant : Suzanne était trop soucieuse des moindres convenances pour accepter cette partie fine avec Nénette lorsque lui, Maxime, se trouvait absent. Cela ne res-semblait pas à Mme Gerbier. D’ailleurs Lucien n’éprouvait jamais le besoin de s’amuser avec sa propre femme et sa pe-tite belle-sœur. Auprès d’elles, ils se reposait généralement d’avoir fêté les autres.
Puis, même en supposant la chose possible, n’était-ce pas intolérable pour Maxime de songer à Norbert assis aux côtés d’Étiennette, riant avec elle – de lui, du mari peut-être – et la ramenant ensuite, c’était probable, car Suzanne, si pure elle-même, ne s’aviserait d’aucun soupçon et confie-rait sans crainte sa sœur à leur cousin ?
Après un quart d’heure de patience, qui lui sembla d’une longueur infinie, Maxime, torturé par ses suppositions, en-dossa un pardessus, saisit son chapeau, et sortit.
À peine eut-il posé le pied sur l’escalier, qu’il sentit ren-trer en lui-même le calme des grandes résolutions. Du moins il le crut. Dans l’état d’esprit où il se trouvait, toute détermi-nation d’agir, même pour une démarche insignifiante, amène un soulagement subit que l’on ne manque jamais de croire définitif.
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Au bout de quelques marches, il remonta, pour prendre son revolver, s’assurant que les six coups étaient chargés. Mais il sourit de cette précaution. Le seul fait de s’être mis en mouvement l’apaisait.
« Que je suis fou ! » pensa-t-il. « Je vais trouver ma pe-tite Étiennette paisiblement endormie chez Suzanne. »
Dehors il ne rencontra pas tout de suite une voiture. Qu’importe ! Il marchait plus vite qu’un fiacre de nuit. Enfin, sur le quai, il vit un horrible véhicule à quatre places et à ga-lerie, qui s’en allait, vers quelque gare, la caisse inclinée en avant, avec des soubresauts grotesques.
Maxime le prit, sentant, à mesure qu’il approchait, son énergie momentanée s’affaiblir dans une recrudescence de ses pires angoisses. Il arriva rue du Château-d’Eau, devant l’hôtel de son beau-frère.
Tout y semblait plongé dans un profond sommeil.
Aux premiers mots du concierge, qui vint ouvrir, tout ef-faré, sa marmotte à carreaux de travers sur l’oreille, Maxime comprit qu’Étiennette n’était pas là.
— Faites réveiller madame, dit-il. Il faut absolument que je lui parle.
Mais déjà Suzanne, qui ne dormait pas, ouvrait sa fe-nêtre au bruit. Elle vit son beau-frère, et devina tout.
— J’y cours… Ne viens pas, ne viens pas ! cria-t-elle à son mari qu’elle entendit remuer dans la chambre voisine.
Elle descendit, cherchant à nouer son peignoir de ses doigts qui tremblaient.
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— Suzette, attends-moi ! Qu’est-ce qui se passe ? criait Lucien derrière elle.
— Pour l’amour de Dieu… Au nom de nos enfants !… remonte !… lui dit sa femme à voix basse. Tu perdrais tout… Je t’expliquerai…
Elle eut un tel accent qu’il n’osa pas la suivre. Seulement il demeura à moitié de l’escalier, penché sur la rampe, très inquiet.
Suzanne, puisant une force surhumaine dans le senti-ment du danger que courait sa sœur, répondit à Maxime d’une voix presque naturelle.
— La représentation du cirque Laurencie, expliqua-t-elle, était suivie par une fête offerte aux intimes et par un souper. Nénette avait insisté pour rester jusqu’au bout.
— me Nous l’avons laissée, ajouta M Gerbier, avec votre voisine, Mme de Cerny, qui a offert de la chaperonner jusqu’à la fin et de la ramener dans sa voiture. Vous avez dû vous croiser avec elle en venant ici. Retournez chez vous ; elle y est. À moins que les divertissements ne finissent très tard, ce qui est possible. En ce cas, Nénette se trouverait encore au cirque.
— Suzanne, dit Maxime, dont la pâleur et le calme paru-rent effrayants à sa belle-sœur, jurez-moi que vous dites la vérité.
— Je vous le jure, mon ami. Que croyez-vous donc ? Pourquoi mentirais-je ?
— Vous ne soupçonnez pas, dit-il en plongeant dans ses yeux des regards terribles, qu’Étiennette puisse être partie avec…
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Il fit un effort.
— … Avec le vicomte d’Épeuilles ?
— Je suis sûre que non, répondit cette noble femme qui, de sa vie entière, n’avait altéré la vérité. Norbert s’est légè-rement blessé dans un exercice, et il a quitté le cirque avant nous.
Elle mentit si bien – pour la première fois ! – que Maxime, trop heureux de l’entendre, s’y trompa, et la crut.
— Je vais voir à la maison, dit-il. Mais si elle n’y est pas !…
— Si elle n’y est pas, reprit Suzanne, vous la trouverez avec tout notre monde chez M. de Laurencie, où l’on danse peut-être encore.
Dès que Maxime l’eut quittée, Mme Gerbier s’élança dans sa chambre.
— Un manteau !… un manteau !… aide-moi !… cria-t-elle à son mari. Ô mon Dieu ! ajouta-t-elle en sentant ses jambes fléchir… Pourvu que j’aie la force ! !…
— Mais qu’y a-t-il donc ?… Où veux-tu aller à cette heure-ci, presque en chemise ? demanda Lucien, qui, machi-nalement, l’enveloppait d’une grande pelisse par-dessus son peignoir.
Elle l’embrassa éperdument.
— Ô mon Lucien ! ne me questionne pas… Tu sauras tout à l’heure. Il s’agit de l’honneur…, de la vie… de ma pauvre petite Nénette !
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Il n’essaya pas de l’arrêter, paralysé qu’il était par la stupéfaction. Si quelqu’un eut pu le voir, immobile et déso-rienté au milieu de la chambre, dans sa tenue des plus som-maires, Lucien eût offert à ce spectateur la note comique qui se mêle toujours aux plus sombres drames de notre exis-tence. Il ne bougea de nouveau qu’en entendant retomber la porte extérieure de l’hôtel.
— Ah ! les satanées femmes !… murmura-t-il alors. Et il se dirigea vers son lit.
Dans la rue, déserte encore, sous le jour blafard, Su-zanne fut terrifiée de n’apercevoir aucune voiture. Elle n’avait guère eu l’occasion de constater combien les fiacres sont rares en été, à trois heures du matin. Elle se mit en marche ; mais l’émotion l’empêchait d’avancer. Un moment même, elle crut se trouver mal.
— Mon Dieu !… mon Dieu !… gémit-elle, obligée de s’appuyer contre un mur.
Une image pleine d’horreur, venant se présenter à son esprit, lui rendit une force factice, et la jeta en avant, dans une course rapide, affolée, qu’elle parvint à soutenir pendant quelques minutes.
C’était chez Norbert qu’elle allait. Y arriverait-elle avant Maxime ?
Car – elle en était certaine maintenant – sa sœur était chez l’officier. Elle se rappelait le regard surpris par elle au cirque dans les yeux d’Étiennette… Elle comprenait la ruse employée par Norbert, et concertée sans doute d’avance entre les deux amants. L’évidence éclatait dans son esprit. Comment ne s’était-elle doutée de rien ? Ah ! si elle avait pris la main de Nénette à la sortie… Si elle n’avait pas quitté sa
– 235 – sœur ! Elle voulait encore la chercher dans la foule…, la ra-mener à la maison. Mais Lucien, fatigué, ne demandait pas mieux que de laisser à d’autres cette corvée ; il avait entraîné sa femme, dès que leur cousin avait parlé de M me de Cerny, la voisine obligeante de la rue du Luxembourg. Et qui eût soupçonné le mensonge ? Pouvait-on se douter d’une pa-reille infamie ?
L’indignation, chez Suzanne, ne put d’ailleurs éclore, car son âme tout entière, pour le moment, appartenait à la plus poignante inquiétude.
Au faubourg Poissonnière, elle eut le bonheur inespéré de rencontrer une Victoria de remise, attelée d’un bon che-val.
— Vous aurez cent francs, dit-elle au cocher, qui refusait de la prendre. – Courez, faites l’impossible… J’ai une pa-rente qui se meurt…
Elle avait l’air si sincère, si désespérée, et, en même temps, si évidemment femme du monde, que l’homme eut confiance, et mit sa bête à fond de train.
— Plus vite !… Je vous en supplie !… Plus vite !… disait à chaque instant Suzanne.
Quelques fenêtres s’ouvraient sur leur passage. Des gens sautaient du lit au fracas de cette voiture bondissant sur les pavés sonores, dans le grand silence du matin. Et l’on s’étonnait de voir, en cet équipage, derrière un cheval em-porté, que fouettait encore le conducteur, cette jeune femme aux cheveux défaits, au visage mortellement pâle, envelop-pée d’une grande pelisse de bal en broché de soie vieux rose, dont la bordure de chinchilla frissonnait au vent.
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« Si Maxime avait une bonne voiture, » se disait Su-zanne, « il aura mis un quart d’heure pour rentrer chez lui, vingt minutes pour aller rue François er I, au cirque Laurencie, et il lui faudra encore vingt minutes pour arriver chez Nor-bert. Je peux compter une heure environ. S’il a suivi le pro-gramme que j’ai tâché de lui suggérer, j’aurai gagné le temps nécessaire, et je sauverai Nénette. »
Elle se répétait follement :
« Sauver Nénette !… Sauver Nénette !… »
Puis elle recommençait son calcul :
« Un quart d’heure… Oui, il faut bien un quart d’heure pour aller de la rue du Château-d’Eau au Luxembourg… Et vingt minutes, cela fait trente-cinq… »
Enfin, elle atteignit la rue Legendre. Tout paraissait tranquille dans le pavillon du vicomte d’Épeuilles.
— Relevez la capote de la voiture, cria-t-elle au cocher en sautant à terre. Je reviens à l’instant.
— Mais, madame…
— Attendez-moi, et vous aurez ce que vous voudrez…, le prix de votre cheval…, ce que vous demanderez…, je vous le jure !
Elle poussa vivement la grille ; la sonnette s’ébranla avec ce tintement brusque et clair, qui vint terrifier Étien-nette entre les bras de son cousin.
À ce bruit, aux coups désespérés frappés contre la porte, l’ordonnance de Norbert parut à sa fenêtre, au milieu du pi-
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— Ah ! c’est vous, madame ! Je descends, ajouta-t-il d’un ton moin me s rude en reconnaissant M Gerbier.
Norbert, entendant cette exclamation, ouvrit lui-même à sa cousine, et renvoya le hussard à son somme.
Suzanne se précipita dans l’atelier.
— Étiennette !… Où est Étiennette ?
— Mais… pas ici, je suppose…, répondit son cousin, en essayant de ricaner.
— Écoute-moi, Norbert, s’écria Suzanne en se tordant les bras. Si elle se cache ici, rends-la-moi ! Son mari vient… Il se doute… Il accourt fou de colère… Il n’y aura pas de ca-chette pour lui… Ce sera terrible !… Mais vite…, vite !… mon Dieu !… J’ai à peine un quart d’heure d’avance.
— Tu es sûre qu’il va venir ici ? demanda Norbert, qui se troublait.
— Sûre !… Sûre comme je le suis qu’il vous tuera tous les deux. Si tu avais vu sa figure !… Et il est armé… J’ai bien remarqué la crosse de son revolver entr’ouvrant une poche de son pardessus.
— Ah ! sauvez-moi ! sauvez-moi ! cria Nénette, égarée d’épouvante, et qui sortit en chancelant de derrière une ten-ture.
Suzanne s’empara d’elle avec un cri dont Norbert fris-sonna. Les deux sœurs se hâtèrent vers la porte.
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— Un mot ! dit le jeune homme. Que dirai-je, Suzanne ? Qu’as-tu inventé ?
— C’est vrai ! dit-elle. Couche-toi… Tu as mal à la jambe…, des compresses d’eau froide… Tu as posé le pied à faux en sautant de cheval… Ah ! n’oublie pas… Tu as quitté le cirque avant nous.
Elles eurent le temps de monter en voiture.
— Rue du Luxembourg ! cria Suzanne au cocher. Et elle gardait encore assez de présence d’esprit pour lui faire pren-dre, en sortant de la rue, le côté opposé à celui par lequel ar-riverait probablement Maxime.
Précaution sans laquelle son dévouement n’eût servi de rien. Car, au moment précis où leur voiture tournait vers l’avenue de Villiers, celle de M. Dulaure débouchait par le boulevard de Courcelles. Il n’était plus dans le mauvais fiacre à galerie, mais dans une petite Victoria jaune, assez rapide, prise en chemin. Suzanne, qui se pencha légèrement, put donc l’apercevoir.
« Heureusement, » songea-t-elle, « que notre capote est relevée. »
— Presse le cocher, murmura-t-elle à sa sœur, sentant que ses forces l’abandonnaient.
Elle s’évanouit.
Maxime, portant tout d’abord les yeux vers la maison du vicomte d’Épeuilles, ne remarqua pas cette voiture qui fuyait.
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Il était retourné vainement rue du Luxembourg ; puis il s’était rendu au cirque Laurencie, où tout était fermé, muet, endormi depuis longtemps. Sans même s’attarder à réveiller les gens, à questionner, il accourait tout droit rue Legendre.
Il poussa doucement la petite grille, que secouait tout à l’heure la main affolée de Suzanne, et, cette fois, la sonnette ne tinta pas.
La porte en chêne à ferrures du pavillon était entrou-verte. Cela surprit Maxime. Il entra.
On franchissait le vestibule en deux pas, et, tout de suite, en soulevant une portière, on se trouvait dans l’atelier.
Comme il touchait la tapisserie, le malheureux, qui dou-tait encore, entendit la voix de Norbert.
— Ah ! j’avais donc bien deviné… Il n’est pas seul !…
Ses doigts se crispèrent sur la crosse de son arme.
« Six coups…, » se dit-il froidement. « J’ai la main sûre. C’est plus qu’il n’en faut pour faire trois cadavres. »
Il pénétra dans l’atelier, et s’arrêta, stupéfié par l’éton-nement.
Sur un divan bas, le vicomte d’Épeuilles était couché, à demi dévêtu. Une de ses jambes disparaissait, depuis le pied jusqu’au milieu du tibia, sous des linges imbibés d’un liquide brunâtre. À genoux, près de lui, sur le tapis, un grand garçon, en manches de chemise et pantalon rouge à basanes, déchi-rait des bandes et les trempait dans une cuvette. Une forte odeur d’arnica flottait dans l’air.
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— Ah ! c’est gentil, Maxime, d’être accouru me voir sitôt que vous avez su mon accident, s’écria l’officier. Mais cela n’en valait pas la peine. Je croyais même que ces dames n’avaient pas remarqué ma disparition, et ne sauraient rien de ma maladresse.
Dulaure, interdit, soupçonneux, ne répondit pas.
Le vicomte, qui jugeait à propos de ne pas voir l’attitude sombre et singulière de son visiteur, se mit à raconter, avec force détails, la façon dont il s’était sottement abîmé la che-ville. Il demanda même à Maxime des explications sur les osselets du tarse, et prétendit que sa plus vive douleur était dans le cou-de-pied.
— Je vous en supplie, mon cher ami, vous qui avez fait un peu de chirurgie, je crois, venez donc manier ma patte et me dire ce qui en est. Pierre, ôte cette cuvette, mon garçon ; laisse approcher M. Dulaure.
L’ordonnance aussitôt s’écarta respectueusement, avec son arnica et ses bandages. Force fut à Maxime de s’incliner vers le divan et de remuer en tous sens le pied de l’officier. Celui-ci poussait des : « Aïe ! aïe ! » et diverses exclamations plus soldatesques, signes irrépressibles d’une souffrance ai-guë.
— Diable ! je ne m’y entends guère, mais ça me paraît grave, s’écria Maxime – du ton dont il aurait dit : « Ah ! quel soulagement, et que je suis heureux ! »
Mais, comme le savant se redressait en ajoutant :
— Faites donc venir votre major. Il verra mieux que moi ce qui en est…
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La phrase s’interrompit sur ses lèvres, et son regard prit une fixité redoutable.
Norbert vit ce qui arrêtait ce regard, et, sous un prétexte quelconque, il éloigna son ordonnance. Le soldat quitta l’atelier.
« Ça y est, pour le coup, » se disait le vicomte. « On ne peut jamais tout prévoir. »
Ce que Maxime avait aperçu, c’était l’écharpe de den-telle dont Nénette enveloppait sa tête quand elle sortait le soir. Elle la portait en le quittant la veille, il en était sûr. Il la prit et l’approcha de son visage. Oui, certes ; il ne pouvait pas s’y tromper : cette dentelle restait imprégnée du parfum d’Étiennette, et semblait participer un peu à sa chair vivante de femme.
— Vous m’avez donc menti ? dit-il à Norbert.
— Monsieur !… cria l’officier, qui bondit tout debout.
— Prenez garde, reprit Maxime, vous allez vous faire mal au pied.
Norbert abaissa les yeux vers sa cheville emmaillotée, et devint pourpre.
Il y eut, entre les deux hommes, un instant de silence terrible.
Puis ce fut le vicomte qui parla le premier.
— Maxime, dit-il – avec une gravité d’accent qu’il pui-sait dans son horreur pour tout ce qui devenait tragique et gênant, – Maxime, vous regretterez de me chercher querelle.
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Rappelez-vous qu’en m’insultant, vous insultez votre femme. Ne le faites donc pas sans des motifs plausibles.
— Mais cette écharpe ?… dit le savant, qui tordait la dentelle comme s’il en eût voulu faire un licou pour étrangler son rival.
— Cette écharpe !… Vous êtes fou, mon pauvre ami !… Au vestiaire du cirque, nos effets ont été mis sous le même numéro, puisque nous avions dîné ensemble, Lucien, Su-zanne, Étiennette et moi. Comme je partais en voiture, bles-sé, un domestique a couru après moi pour me remettre mon pardessus. Cette dentelle était prise dedans… Je ne m’en suis aperçu qu’en arrivant ici.
L’histoire était vraisemblable. Et d’ailleurs Norbert tou-chait juste en disant que Maxime ne pouvait la mettre en doute sans déshonorer sa femme. Si Nénette, vraiment, était innocente, quelle faute monstrueuse le savant venait de commettre en laissant entendre à cet homme :
« Je crois que vous êtes son amant. »
— Damnation !… murmura-t-il, en se dirigeant vers la porte.
— Un instant, mon cher, reprit l’officier d’un ton conci-liant. Ne me quittez pas ainsi. Vous m’avez donné tout à l’heure un démenti un peu brutal… Vous ne pensiez pas ce que vous disiez, n’est-ce pas ? Vous ne tenez pas à ce que je m’en souvienne ?
— Eh ! c’est vous qui avez raison jusqu’ici, répondit Maxime. On ne doit pas accuser sans preuves… Puis vous avez trouvé le meilleur des arguments pour ne pas vous
– 243 – battre avec moi : vous vous êtes abrité derrière la réputation de Mme Dulaure, que je ne peux pas compromettre.
Norbert eut un geste de rage et s’élança comme pour frapper Maxime. Mais il se contint, et lui dit :
— Monsieur, vous m’avez donné tout à l’heure un dé-menti. Aujourd’hui même vous recevrez mes témoins.
— Monsieur, dit Maxime, se croisant les bras et le re-gardant avec une haine froide et terrible, je retire mon dé-menti.
— Lâche !…
— Monsieur, reprit le savant, vous savez que je ne suis pas lâche, et, au surplus…, vous le verrez. Pour le moment, je n’ai rien de plus à vous dire. Bonjour.
Il sortit.
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