Névrosée

Jeanne Loiseau · Chapitre 15 sur 17

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Névrosée

Chapitre XV .......................................................................... 245

Chapitre XV

 

 

Lorsque Étiennette entendit rentrer son mari, elle était couchée, et faisait semblant de dormir.

Elle reconnut son pas, sur l’escalier, puis le long du cor-ridor. Il ouvrit la porte et pénétra dans la chambre à coucher. Elle sentit la présence de cet homme – autrefois tant aimé et son regard, qui pesa sur elle, longtemps. Elle ne remua pas. Il ne dit rien. Après être demeuré un moment près du lit, im-mobile, à la contempler, dans le demi-jour des persiennes rabattues, il s’en alla.

Alors elle ouvrit les yeux, s’assit sur son séant, et, fixe-ment, regarda sans voir, dans le vide.

Maxime ne la tuait pas, ne la chassait pas. Donc, les su-blimes mensonges de Suzanne réussissaient jusqu’au bout. Rien de tragique ne s’était passé entre lui et Norbert, puisqu’il revenait calme, qu’il ne la réveillait pas pour lui dire : « Madame, votre amant est mort. » Ou bien : « Je vais me battre demain à cause de vous. Si je meurs, soyez mau-dite. »

Toutes ces horreurs, qui la hantaient depuis le coup de sonnette de Suzanne chez Norbert, s’évanouissaient donc, comme un effroyable cauchemar qui se dissipe au réveil. Elles n’avaient eu d’existence que dans la probabilité ter-rible. Maintenant, elles étaient finies, dispersées, disparues. La peur, l’atroce peur, étreignant le cœur d’Étiennette, lâ-chait prise. Et ce cœur se reprenait, s’interrogeait ?… Que re-trouvait-il au fond de lui-même ?

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Ah ! l’amer dégoût ! Les odieux souvenirs !

Avec quelle brutalité l’existence s’en vient briser les pauvres songes au moyen desquels on tente de lui échapper un instant !

Car, enfin, ce n’était qu’un songe…, moins qu’un songe, son aventure de cette nuit… Ce n’était même pas une pas-sion, pas même une faute. C’était une griserie de haschisch, une envolée dans l’inconnu… Quelque chose de subtil et de complexe, venu de l’ennui lamentable, de la folle soirée, des costumes étranges, du vice entrevu, de l’aube pâle comme cette pâle fille qui chantait cette nuit sous les lustres… Et parce que, soutenue par tant de complicités, on cherchait sous un baiser une sensation nouvelle, dont le désir brûlait la chair et l’imagination, il fallait voir un revolver braqué, en-tendre des menaces de mort, fuir sous la protection d’un co-cher de hasard, exigeant et gouailleur, et, par-dessus tout, contempler – reproche suprême ! – le douloureux visage d’une sœur, évanouie de tristesse et d’effroi.

« Que va-t-elle me dire, quand je la reverrai ? » se de-mandait Étiennette en songeant à Suzanne.

Et elle traversait de nouveau tous les incidents de l’horrible promenade. Sa sœur évanouie ; elle-même perdant la tête ; et ce marchand de vins, entr’ouvrant ses volets, de-vant lequel on s’était arrêté pour demander un peu d’eau…, du vinaigre… Oh ! les coups d’œil échangés entre cette brute et leur cocher, en face du désordre moral et matériel de ces deux belles jeunes femmes… Quelle honte ! mon Dieu, quelle honte !

Alors Nénette envisageait l’avenir : les sermons de Su-zanne, les soupçons perpétuels de cette sœur vertueuse, les

 

– 246 – railleries sanglantes de Lucien, la froideur autoritaire de son mari, dont elle avait, sans doute, à jamais perdu la confiance.

— Oh ! misère…, murmurait-elle.

Et, pour ne pas sangloter dans sa détresse, elle serrait ses doigts jusqu’à se faire mal, ou déchirait son mouchoir entre ses dents.

Tout à coup, au milieu de ses amertumes, de ses humi-liations, elle se rappela Norbert, qui, jusque-là, lui apparais-sait vaguement, comme une cause fatale, mais insignifiante, de tous ses maux.

« Et je ne l’aime pas !… » songea-t-elle, « Je ne l’ai ja-mais aimé ! »

Elle fut obligée de se dire aussitôt : « Mais, lui non plus, il ne m’aime pas. »

Cette conviction s’imposait si clairement à sa pensée, qu’elle se tordit de rage sur son lit.

« Il allait me prendre… Il allait me prendre !… Je con-sentais… Et, à ce moment-là même, il croyait superflu de jouer seulement la comédie. Il ne prononçait pas le mot d’amour… »

Qu’y avait-il, en effet, dans la vie, pour cette pauvre femme, à qui un orgueil funeste avait enlevé de bonne heure ce qui fait à la fois le charme et la joie de son sexe : la ten-dresse et les illusions ?

« Ce sera ainsi toujours… jusqu’au bout, » se disait-elle… « Et puis, après, il y aura la mort… Et puis après… rien. »

 

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Car son petit cerveau, nourri des aliments trop forts de la science moderne, et impuissant à en assimiler la substance vivifiante, n’en avait retenu que les négations, qui, mainte-nant, pénétraient peu à peu tout son être, finissaient par lui empoisonner le cœur.

Ce qui fait vivre le penseur tue la femme, l’enfant, l’homme du peuple. L’excès de civilisation amène ces dé-sordres, parce qu’on ne peut doser les idées dangereuses, ni les livrer sur ordonnance, comme on le pratique pour les poi-sons dans les pharmacies.

Vers l’heure du déjeuner, Étiennette se leva. Un seul couvert était mis dans la salle à manger. Les domestiques lui dirent que monsieur, ayant affaire dehors, la priait de l’excuser.

Elle achevait ce triste repas lorsqu’elle vit entrer Su-zanne.

Les deux sœurs s’enfermèrent dans le petit salon. Mme Gerbier ouvrit la bouche pour parler, mais les mots lui manquèrent. Elle saisit la main de Nénette, et regarda lon-guement, d’un intraduisible regard, le joli visage, volontai-rement dur et glacial, de la révoltée. Puis ses yeux pleins de pitié, de tendresse et de supplication, se mouillèrent. Elle fondit en pleurs.

— Allons, voyons… À quoi cela sert-il ? dit Étiennette avec impatience.

— Je sors de chez Norbert, put enfin dire Suzanne – qui ne formula aucun reproche. – Il m’a donné sa parole d’honneur qu’il allait faire obtenir par le général d’Épeuilles son changement de-garnison.

 

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— C’est toi qui l’y as forcé ? demanda Nénette, les yeux étincelants.

— Je l’en ai supplié…, reprit Suzanne. J’ai même obtenu de lui qu’il s’absenterait immédiatement de Paris, sous le prétexte de cette blessure… Il paraît que c’est possible, avec un peu de complaisance de la part du médecin-major et de ses chefs.

— Et… n’a-t-il présenté aucune objection avant de con-sentir à cette… retraite ?

— Il ne voulait s’éloigner à aucun prix. Mais je l’ai me-nacé de tout dire au général…

— Tu l’aurais fait ?… s’écria Étiennette furieuse. Tu au-rais déshonoré ta sœur ?…

— Le général d’Épeuilles est le seul être au monde qui pouvait m’aider à te sauver, répondit Suzanne avec fermeté. C’est notre oncle ; il a été ton tuteur. D’ailleurs, je ne lui au-rais pas tout dit ; je lui aurais seulement tout fait craindre. Il connaît bien son fils.

Étiennette entra dans une effrayante colère. Les humilia-tions qu’il lui fallait subir l’affolaient, elle reprocha à sa sœur de s’être mêlée de ses affaires.

— Pourquoi es-tu venue ce matin ? lui dit-elle. Je serais morte heureuse…

— Ah ! tu l’aimes donc à ce point ?… s’écria Suzanne.

— Oui, je l’aime, répondit Étiennette, qui aurait voulu braver l’univers. – Je l’adore !… Et, malgré vous tous, je le suivrai… Je le rejoindrai.

 

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— Mais il te repoussera, ma pauvre enfant. Tu ne peux lui plaire qu’en représentant pour lui le plaisir… Dès que tu deviendras un devoir, il ne pourra plus te souffrir. Tu ne connais donc pas Norbert ?… Tu ne connais donc pas les hommes ?…

Étiennette, qui savait cela aussi bien qu’elle, en ce qui concernait son cousin, se tut.

— Il n’y en avait qu’un, reprit Suzanne, il n’y avait qu’un homme capable de t’aimer d’un de ces amours complets et profonds que nous rêvons, nous, pauvres femmes… Mais ce-lui-là, tu l’as éloigné, tu l’as découragé…, tu l’as trahi.

— Maxime n’aime que la science, déclara Nénette.

— Tu crois cela, ou tu veux le croire, parce que tu ne l’as jamais compris.

— Mais, reprit Étiennette – qui voulait encore poétiser devant sa sœur la banalité de son aventure, – qu’est-ce qui te fait penser que Norbert ne m’aime pas ? Tu vois bien qu’il se refusait à quitter Paris, à me quitter, moi.

Suzanne eut un sourire de mélancolique ironie.

— Ne crois pas cela, dit-elle. Il n’a pas eu un mot d’inquiétude ou de tendresse pour toi. Il paraît t’en vouloir, au contraire. Il t’accuse d’extravagance, de coquetterie…

— Moi ?…

— Oui, toi… Je ne voudrais pas être cruelle en te répé-tant ce qu’il m’a dit…

— Si… Répète… Il faut que je sache… Qu’a-t-il pu dire ?

— Il m’a dit… Tu le veux, ma petite Nénette ?

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— Je t’en supplie !

— Il m’a dit, avec cette façon, – j’emploierai le mot : – blagueuse, que tu lui connais : « Oh ! mon Dieu, pourquoi te-nir tant à m’éloigner ? Si ce n’est pas moi, ce sera un autre… Une détraquée pareille ! Du moins, avec moi, cela ne sortait pas de la famille. »

— Oh !… Quelle infamie !…

— Il n’avait qu’une raison pour ne pas partir, reprit Su-zanne. Maxime l’a menacé ; Norbert ne voulait pas avoir l’air de le craindre, et tenait absolument à se battre avec lui. Mais je lui ai démontré qu’un semblable duel serait un crime contre ton mari, dont il n’a pas à se venger, puisque, lui, Norbert, est l’offenseur ; contre toi, qu’il perdrait de réputa-tion ; contre toute notre famille, qu’il plongerait dans le dé-sespoir. Enfin, après quelques façons, il a cédé, heureux, sans doute, au fond, d’en être quitte sans un scandale gê-nant.

— Quelle infamie ! quelle infamie ! répéta sourdement Nénette.

Sa colère, ses révoltes, son orgueil, ne soulevaient plus son âme qui se repliait, inerte, écœurée, lassée. Toute son at-titude trahit tout à coup un si morne découragement, un abandon si navré d’elle-même, que Suzanne, le cœur déchiré de compassion, ne songea qu’à la consoler.

Il n’était plus question de reproches, d’explications, de remords, ni de faute. Dans le petit salon Louis XV, dans ce jo-li décor de soies claires, de bois doré, de bibelots futiles, où souriait le portrait d’aïeule, peint par Fragonard, les deux sœurs se tenaient enlacées, mêlant leurs larmes, et retrou-vant l’une pour l’autre les mots mignards et caressants, les

– 251 – gestes câlins, dont elles apaisaient mutuellement leurs dou-leurs, lorsque, toutes petites filles, l’une d’elles avait été pu-nie, et que l’autre, pour ne pas la quitter, venait partager ses privations.

Maxime entra, qui les vit ainsi.

Leur attendrissement ne l’étonna pas. On ne l’avait aveuglé qu’à demi. Il savait bien qu’eux tous, ils avaient, la nuit dernière, frôlé quelque chose de terrible. Lui-même, en dépit de sa force d’âme, se sentait parfois traversé d’un fris-son, croyant encore tenir sous son doigt la détente de son revolver.

Il regarda d’un singulier regard cette femme qu’il avait failli tuer… Eh quoi ! c’était bien elle…, c’était son Étien-nette ! Voilà bien les soyeux cheveux blonds, les beaux yeux sombres, et cette peau fraîche et lumineuse, que sa balle au-rait pu transpercer.

Voilà donc où elle avait marché, de son pas si léger, mais si résolu, depuis cet angle du square, au Collège de France, où il l’avait saluée pour la première fois. Voilà où elle l’avait amené, lui, l’homme fort.

Il ne s’émut de pitié ni sur elle, ni sur lui-même. L’amour était mort. La confiance était morte. Avec une tranquillité dont il s’étonnait, il se demandait seulement ce que cette frêle créature détruirait encore en lui. Serait-il possible que, parmi les préoccupations où elle allait le faire vivre, elle vînt jeter le trouble et le désordre jusque dans la retraite inacces-sible, sereine, où il s’efforçait d’abriter sa pensée ?

Lorsqu’il pénétra dans le petit salon, Étiennette repoussa vivement sa sœur, essuya ses yeux débordants de larmes, et les leva, fermes et hautains, vers son mari.

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Il lui dit d’une voix glaciale :

— Ne préparez pas vos grands airs ni vos phrases de bravade. Je n’ai pas l’intention de vous prendre au piège de vos propres paroles. Je n’attends pas de vous la vérité : donc tous les mots sont inutiles. Seulement, si je ne parle pas, j’agis. Je suis mieux préparé maintenant. Je serai plus prompt. On ne me joue pas deux fois.

Elle se leva en s’écriant :

— Vous vous repentirez de vos insultes.

Puis elle s’élança hors de la chambre.

Suzanne se jeta aux pieds de Maxime, les mains jointes.

— Que faites-vous ? dit-il en la relevant.

— Ayez pitié d’elle ! Ne la poussez pas à bout.

— Mais, reprit-il, vous l’entendez : c’est elle qui me me-nace. Ah ! Suzanne, – reprit-il au bout d’un instant, d’un ton pénétré, – que pouvais-je faire de plus pour cette enfant ? Vous qui savez tout… Vous qui avez vu… même ce que je n’ai pas vu…, je vous laisse juge.

Mme Gerbier ne répondit pas.

— Elle est si jeune !… murmura-t-elle enfin. Mais, je vous assure, elle sent ses torts. Elle deviendra plus raison-nable.

— Je l’espère, dit froidement Maxime.

— Après tout, qu’a-t-elle fait ? continua Suzanne. Elle aime s’amuser… Elle s’est montrée étourdie…, impru-dente…

 

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La pauvre femme s’arrêta, s’apercevant que, loin de rien réparer, elle empirait la situation, car elle se sentait rougir sous le regard scrutateur de Maxime.

Ils se dirent tristement adieu.

En sortant de chez sa sœur, Suzanne eut l’idée d’entrer un instant dans le jardin du Luxembourg. L’air frais et par-fumé, que de légers souffles agitaient autour des pelouses et des pièces d’eau, ferait du bien à sa tête malade, à ses pau-pières fiévreuses, à ses nerfs surexcités. Car elle n’osait mon-trer son visage défait, à travers les rues, à l’heure la plus éclatante de cette belle après-midi de juin.

Comme elle s’avançait au hasard, les yeux à terre, dans une allée déserte, elle se heurta positivement contre Berger-Ricard, qui marchait à petits pas, lisant une revue.

— Comment, chère madame, c’est vous qui usez de pa-reilles violences contre un passant inoffensif ? dit-il en sou-riant dès qu’il eut reconnu la jeune femme.

Elle balbutia quelques mots, et voulut le quitter. Mais lui, avec sa pénétration de vieux praticien retors, vit tout de suite qu’elle avait quelque chose, suivant l’expression fami-lière.

— Personne n’est malade chez vous, j’espère ? deman-da-t-il.

— Personne, je vous remercie.

— Ni chez Dulaure ?

Elle hésita.

— Ma sœur n’est pas très bien.

 

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— Allons, bon ! Qu’est-ce qu’elle a encore, cette pauvre petite femme ?

Suzanne le savait si excellent, si habile, si dévoué, qu’elle ne pouvait se retenir de lui montrer en partie l’inquiétude qui la dévorait. Mais elle donna à cette inquié-tude une cause exclusivement physique.

— Étiennette est tellement délicate, si nerveuse ! La moindre émotion lui fait mal.

Il la regardait, d’un œil perçant et narquois, attendant qu’elle s’expliquât davantage.

Et elle, avec cette superstition des esprits simples à l’égard des savants illustres, des guérisseurs fameux, pensant qu’il était un peu magicien et connaissait des remèdes à toutes les douleurs, voyant d’ailleurs qu’il la devinait presque, s’écria :

— Ah ! docteur, vous qui la connaissez si bien, dites-moi pourquoi elle se gâte ainsi l’existence ? Qu’est-ce donc qui est malade en elle ? Qu’y a-t-il à faire ? Est-ce là cette mysté-rieuse névrose dont on parle tant ? Je vous en supplie, don-nez-moi un conseil !

— Ma pauvre enfant, dit le vieillard, je n’ai pas de con-seil à vous donner.

— Mais vous savez bien ce que je veux dire ?

— Parfaitement.

— Vous avez remarqué combien Étiennette est diffé-rente des autres femmes ?

 

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— Non, pas cela. Elle est comme beaucoup d’autres, au contraire.

— Mais enfin qu’a-t-elle ?

— Si je vous l’expliquais, vous ne comprendriez pas.

— Essayez toujours, docteur, je vous en prie.

— Il faudrait remonter au déluge.

Suzanne ouvrit ses grands yeux tristes avec un si ex-pressif étonnement que l’illustre vieillard ne put s’empêcher de sourire.

— Asseyez-vous là, chère madame, dit-il en lui montrant une chaise, puis en se plaçant auprès d’elle. Je vais essayer d’être clair. Vous vous rappellerez peut-être mon explication quand vous ferez instruire votre fille. Savez-vous pourquoi tous les hommes ne sont pas civilisés ?

— Mais, dit Suzanne, parce que les sauvages demeurent loin, dans des contrées souvent inaccessibles.

— Vous imaginez donc qu’il suffit d’être en contact avec la civilisation pour l’adopter ?

— Je croyais…

— Pensez-vous que la brute qui tue son père pour le vo-ler, comme cela arrive même en France, soit supérieure au sauvage qui scalpe le crâne de son ennemi ?

— Assurément non, mais quel rapport ?…

— Sans aller si loin, croyez-vous que ce grand gaillard en blouse bleue qui transplante ces arbustes, là, devant nous,

 

– 256 – serait capable de comprendre un des mémoires qu’écrit Du-laure ?

— Jamais de la vie… Mais moi non plus.

— Je le crois bien. Nous y voilà. Apprenez donc, chère madame, que lorsque l’on dit d’un pays qu’il est civilisé, cela veut dire simplement qu’il est dirigé, moralement et maté-riellement, par un très petit nombre de gens civilisés, domi-nés eux-mêmes, au point de vue intellectuel, par une élite encore plus restreinte de gens extrêmement civilisés. Au-dessous de ces couches supérieures, s’en trouvent une foule d’autres, toujours plus nombreuses à mesure que l’on des-cend, et qui vont d’une culture moyenne jusqu’aux derniers degrés de l’extrême sauvagerie. Quand je parle de couches graduées, je ne veux pas indiquer les couches sociales pro-prement dites. Il y a des sauvages près des trônes et des êtres fort raffinés dans les mansardes. Tout cela se trouve en contact, et cependant les civilisés n’influent guère sur les barbares, malheureusement. On le voit dans les crises révo-lutionnaires, où tous les bas-fonds rompent leurs digues. Par sa constitution héréditaire, un cerveau naît apte à s’assimiler un certain degré de civilisation, et il reste réfractaire, quoi qu’on fasse, à tout ce qui dépasse ce degré-là. Pour gagner seulement un échelon, il faut des siècles, et c’est le travail de plusieurs générations. Mais je vois que vous ne me suivez plus…

— Je crois que si, murmura Suzanne.

Être suivi ou n’être pas suivi, n’importait plus d’ailleurs à Berger-Ricard, qui s’emballait.

— La grande faute de notre temps, s’écriait-il, – et c’est le chimérique dix-huitième siècle qui nous y a fait tomber, –

 

– 257 – la grande faute de notre temps est de croire qu’on établit un niveau intellectuel supérieur en répandant l’instruction, en égalisant les droits sociaux, en proclamant tous les hommes aptes à toutes les fonctions de l’intelligence. Au lieu d’équilibrer, on démoralise par ces lamentables utopies… Car on agit comme un père qui mettrait des armes dange-reuses entre les mains de ses petits enfants. Il y a, dans toute civilisation très avancée, des éléments morbides, et ce sont les seuls, – pour des raisons trop longues à développer ici, – ce sont les seuls que peuvent assimiler les cerveaux infé-rieurs.

Berger-Ricard s’arrêta, comme entravé dans son élo-quence par la foule des raisonnements et des points de vue surgissant dans son esprit. Il regardait devant lui, les sourcils rapprochés par l’effort de sa réflexion, parfaitement oublieux d’Étiennette et même de Suzanne.

— me Mais, pardon, docteur, hasarda M Gerbier, après un moment de silence, – je croyais que vous vouliez me parler de ma sœur.

— Votre sœur… Ah ! sans doute… Eh bien, vous allez voir tout de suite… Votre sœur, c’est le sauvage.

Malgré sa docilité devant l’oracle, Suzanne ne put ré-primer un haut-le-corps.

— Votre sœur est une femme, n’est-ce pas ?… Comme vous, d’ailleurs. Eh bien, les femmes – dans la gradation in-tellectuelle que j’indiquais tout à l’heure – se trouvent au bas de l’échelle. La femme échappe à la logique, au raisonne-ment, à la démonstration géométrique : rien de tout cela ne peut avoir prise sur son petit cerveau. La femme est impul-sive, comme le sauvage. Eh ! il n’y a pas de mal, car le plus

 

– 258 – souvent ses impulsions sont bonnes ; elles sont même quel-quefois sublimes. Là où commence le mal, c’est lorsqu’on veut la soumettre au régime intellectuel de l’homme, et de l’homme supérieur… Alors on la détraque. La femme est tout entière là, – et le vieillard posa sa main sur sa poitrine. – On en fait un monstre quand on veut faire remonter sa person-nalité ici… – Il toucha son front.

— Je crois comprendre, dit Suzanne. Vous pensez qu’Étiennette a trop lu, trop étudié…

— C’est une des causes de son déséquilibre moral et physique, reprit le savant. Mais ce n’est pas la seule. Car les névrosées de notre temps n’ont pas toutes pris leur brevet de bachelier. L’excès de civilisation, qui se condense dans les livres, ne s’y trouve pas exclusivement renfermé. Il est par-tout : dans les conversations, dans les pièces de théâtre, dans l’air, pour ainsi dire… La femme des classes populaires et moyennes échappe généralement à cette influence, qui ne descend pas jusqu’à son milieu. Mais la femme des classes riches, éclairées, instruites, sceptiques, y baigne tout entière, s’en imprègne par tous les pores. Or, comme son crâne est développé à peu près autant que celui d’une Polynésienne, il en résulte qu’elle s’affole, la pauvre créature, qu’elle prend toutes nos grandes idées par leurs petits côtés, qu’elle dérai-sonne avec nos méthodes, qu’elle se corrompt ou se déses-père avec nos négations, sans être capable de saisir, pour s’y appuyer, nos trop rares affirmations. Ajoutez à cela les ef-froyables fatigues de la vie mondaine, l’excitation perpé-tuelle des nerfs, l’épuisement physique de nos vieilles races…

— Mais y a-t-il un remède ? s’écria Suzanne, tout effa-rée.

 

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— Mon Dieu, madame, de remède social et fondamental, je n’en vois guère. Mais l’éducation des filles fournirait, bien comprise, quelques adoucissements.

— Par exemple, vous recommanderiez ?…

— La vie au grand air, beaucoup d’exercice, très peu d’études, – oh ! le moins possible, – pas de brevet, pas un seul brevet !… Pas trop de musique, ni d’art, ni d’aspirations sublimes… La femme est sublime quand elle est simple, et même quand elle est, voyons…, un peu terre à terre. C’est compréhensible et pratique, ce que je vous dis là ?

— Oh ! oui, s’écria Suzanne… Car, figurez-vous, pour ma petite Simone, ma fillette, – eh bien, c’était justement un peu le programme que je comptais suivre.

— Vous voyez, madame, dit en souriant l’illustre doc-teur, que j’avais bien raison de dire : les femmes trouvent tout naturellement, dans leur cœur, les meilleures impul-sions. Vous n’avez rien compris à mes tirades, – avouez-le, – et cependant vous arrivez, grâce à votre exquis bon sens, que les livres n’ont pas gâté, exactement à la même conclu-sion que moi, – le vieux travailleur acharné qui vous parle.

Il regarda sa montre, tout en s’excusant de s’inquiéter de l’heure.

— Ah ! dit-il, je vous demande bien pardon. Mais j’ai juste le temps d’arriver à la Charité pour mon cours.

— Un dernier mot, cher docteur, dit Suzanne en se le-vant. Croyez-vous ma sœur gravement atteinte par ce mal dont vous parliez ?

Berger-Ricard hocha la tête.

 

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— Assez gravement… Je ne vous le cache pas.

— C’est la névrose ?

— Ça s’appelle quelquefois comme ça… Mais ça pour-rait s’appeler autrement.

— Et…, reprit Suzanne d’une voix tremblante, est-ce qu’on en meurt ?

— Mon Dieu, oui…, comme d’autre chose, répondit le savant, pressé et distrait.

Il la vit devenir toute pâle.

— Oh ! mais c’est très rare, chère madame, très rare…, se hâta-t-il d’ajouter. – Et puis, nous ne l’entendons pas dans le même sens.

Il lui serra les deux mains et la quitta, soulevant son chapeau à larges bords, sous lequel s’agitèrent les légères boucles neigeuses de sa chevelure, et Suzanne l’entendit qui répétait :

— C’est assurément très rare.

 

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