Névrosée

Jeanne Loiseau · Chapitre 10 sur 17

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Névrosée

Chapitre X ............................................................................ 150

Chapitre X

 

 

Lorsque Étiennette et son mari se retrouvèrent seuls dans leur chambre, cette nuit-là, Maxime fit à sa jeune femme les plus graves représentations.

Ses pénibles impressions de l’après-midi, un instant ef-facées, se trouvaient réveillées et accentuées par celles du soir. Ce n’était certainement pas la place de Nénette de se montrer au Bois dans des toilettes voyantes, sur les coussins d’un équipage trop luxueux pour sa situation, aux côtés d’une femme trop élégante, ayant la réputation d’une co-quette. Il n’était pas plus convenable pour elle de flirter aux yeux de tout Paris, dans l’avenue des Acacias, avec cette sorte de don Juan de salon qui s’appelait Norbert d’Épeuilles. Son cousin encore !… Le mot seul faisait sourire si l’on songeait au mari, courbé sur ses analyses chimiques et perpétuellement enfermé dans son cabinet de travail.

— J’ai confiance en toi, Étiennette, une confiance abso-lue… Mais j’ai souci de ta réputation et de ma dignité.

— Cependant, dit la jeune femme, je ne peux pas ne pas me promener, ni garantir qu’en me promenant je ne rencon-trerai pas mon cousin.

— Pourquoi ne te promènes-tu pas dans ta propre voi-ture ? Qu’en as-tu fait aujourd’hui ?

— J’ai renvoyé le cocher quand j’ai rencontré Philippine. Ma propre voiture !… Un louage.

 

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— Mais, Étiennette, tu n’as pas été élevée dans ces idées de luxe. Je ne te les connaissais pas quand je t’ai épousée.

— Il paraît que ça pousse tard, comme les dents de sa-gesse.

— Enfin je ne puis pas les satisfaire.

— Pourquoi pas ? On dit partout que vous êtes l’un des esprits transcendants de notre époque. Découvrez quelque chose !… La direction des ballons, par exemple. Perfection-nez le phonographe. Inventez un remède universel… Et nous deviendrons millionnaires.

Maxime la considérait avec stupeur. Elle n’eut pas l’air autrement impressionnée de ce regard chargé d’un doulou-reux étonnement, mais, se posant devant la glace, elle se mit à retirer les épingles de ses beaux cheveux blonds.

Le savant s’écria, dans son indignation :

— Au quartier Latin, quand j’étais étudiant, j’ai connu une petite blanchisseuse… Elle me parlait absolument comme toi.

— Ça prouve qu’elle avait du bon sens.

— Décidément, murmura Maxime, elles sont toutes les mêmes : celle qui ne sait pas lire et celle qui résout des équa-tions. Toutes… toutes…

Il y eut un silence, puis le jeune homme reprit :

— J’ai cru jadis que tu t’intéressais véritablement à la science.

— Mais, fit Nénette en se retournant, c’est de la science, je crois, la direction des ballons, le phonographe… Ce n’est

– 151 – pas de la biologie, c’est vrai… La biologie, vois-tu, je m’aperçois, ça ne rapporte pas grand’chose, ni comme gloire, ni comme revenus. Ce n’est pas avec les nerfs du cer-veau que tu feras fortune.

— Veux-tu que je te dise, ma pauvre Étiennette. Eh bien, tu n’es qu’une orgueilleuse. Jadis tu étudiais par orgueil… C’est par orgueil que tu m’as épousé. Maintenant que tu vois les lenteurs et les difficultés de ma carrière, tu songes aux fa-ciles succès mondains de tes amies et tu commences à en-vier leur luxe. Tu es comme les autres femmes… Tu n’as au-cun fond en toi-même… Ton caractère oscille sur sa base, constamment… La vanité seule peut lui donner un semblant de consistance, d’unité. La vanité est, pour toi, ce qu’un vio-lent amour est pour les femmes passionnées : une boussole, un guide, un mobile. Mon Dieu ! mon Dieu ! – ajoutait-il en pressant son front dans ses deux mains. – N’y a-t-il pas moyen de croire entièrement à une de ces créatures ? Qu’ont-elles donc au dedans d’elles de si étrangement insai-sissable ? J’avais cru étreindre celle-ci avec toute mon âme, la posséder jusqu’à sa dernière pensée, et voici que je ne sa-vais rien d’elle, et qu’elle est une inconnue pour moi !…

Étiennette nattait ses longs cheveux d’un air absorbé. Elle n’écoutait pas ce que Maxime disait. Toute cette scène l’ennuyait parce que c’était une distraction à son idée fixe. Depuis un moment, en effet, elle revoyait, dans sa pensée, Norbert baisant l’oreille de la comtesse. Tout ce qui détour-nait de cette image son regard intérieur l’excédait. Mais si son mari commençait à monologuer sur les femmes, tant mieux ! Elle pourrait s’isoler à son aise, s’hypnotiser pour ainsi dire en face de ce petit acte, si rapide, à peine entrevu, et qui bouleversait pour elle tout ce qu’elle croyait connaître de la vie.

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Tout à coup, elle tressaillit. Maxime lui parlait de nou-veau directement.

— Voulez-vous être assez bonne pour me répondre, ma chère amie ?

Il employait plus fréquemment et plus naturellement ce vous, dont il avait horreur avec elle autrefois.

— Oui…, quoi ?… Qu’est-ce qu’il y a ?… fit-elle, comme sortant d’un rêve.

— Consentirez-vous à prendre un jour pour vos récep-tions et à me laisser un soir de la semaine où je pourrai réu-nir mes amis sans les voir mettre en fuite par les vôtres ?

— Certainement. Voyons, ne me gronde plus, cher Maxime. J’ai commis une étourderie… Philippine insistait tant ! Ce n’est pas un crime, après tout. Je ne recommencerai pas.

Son ton agressif s’était modifié, prenait des inflexions câlines. Elle s’approcha de son mari pour l’embrasser. Lui, stupéfait, tout ému, s’en voulut aussitôt de sa sévérité. Il ne lui tint pas rigueur, et bientôt la réconciliation fut complète. Mais tandis que le jeune homme s’endormait un instant plus tard dans une lassitude heureuse et une détente bienfaisante de l’esprit, Nénette, délivrée enfin des remontrances, des discours et des caresses, revenait à sa vision.

« Il l’a embrassée, » se disait-elle, « il l’a embrassée, je l’ai vu. Derrière le dos du mari… Est-ce étrange !… Lui, Nor-bert…, et elle, la comtesse de Berval. Mais il est donc son amant !… Son amant !… »

Elle se représentait Philippine dans les bras du vicomte ; puis elle la voyait rentrant chez elle après un rendez-vous,

– 153 – parlant à son mari, s’asseyant à table en face de cet homme qu’elle trompait.

Nénette s’étonnait de ne pas ressentir plus d’indignation, de songer à Philippine sans dégoût, mais plutôt avec un inté-rêt tout nouveau, une très vive curiosité. Elle se sentait impa-tiente de revoir son amie.

« Comme c’est drôle ! » se disait-elle, « j’aurais prévu ce-la que je me serais crue capable de me brouiller avec Philip-pine et de ne plus la recevoir. Et j’ai la plus grande envie de me retrouver en face d’elle, au contraire. Je voudrais qu’elle eût assez confiance en moi pour me dire ce qui en est, pour me raconter les détails… »

Cependant Étiennette doutait encore. Elle avait peut-être mal vu. Ce n’était, après tout, probablement, qu’une es-pièglerie de Norbert, et Mme de Berval n’avait pas voulu y donner de l’importance en se fâchant. Le vicomte avait tant de hardiesse avec les femmes !… Il avait pu se permettre une galanterie aussi risquée sans que rien l’y autorisât. Cepen-dant un baiser, fort appuyé, sur l’oreille, presque dans le cou, et les bras serrant cette mantille autour du buste…

Une circonstance caractéristique vint, très peu de jours après, donner une réalité foudroyante aux soupçons d’Étiennette.

Un matin, elle était sortie sans la voiture, commandée seulement, ce jour-là, pour l’après-midi. Comme il faisait très beau et pas trop chaud, elle entreprit ses courses à pied. Vers onze heures, elle se trouvait aux environs de la gare Mont-parnasse, rue Littré, – une rue neuve, très déserte, très fraîche, et presque à toute heure pleine d’ombre.

 

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Il n’y avait pas de passants dans cette rue. Quelques ménagères seulement, le panier débordant de légumes au bras, rapportaient les provisions du déjeuner. Vers le milieu, un fiacre isolé stationnait le long du trottoir.

Comme Étiennette approchait de ce fiacre, une femme soigneusement voilée sortit d’une maison, dit deux mots au cocher, ouvrit la portière et disparut derrière les stores bais-sés. Le fiacre s’éloigna dans la direction que suivait Mme Dulaure, et, par conséquent, ne croisa pas la jeune femme.

— C’est Philippine, murmurait Étiennette. Je l’ai parfai-tement reconnue malgré son voile. Que fait-elle dans ce quartier, sans ses domestiques, sans ses chevaux ?… On au-rait dit qu’elle se cachait.

Une émotion saisit Nénette comme si elle-même avait commis quelque chose de mal et pût être surprise. Ses jambes tremblèrent. Mais une ardente curiosité domina tout. Elle ralentit le pas devant la maison d’où était sortie son amie, en regarda l’aspect, observa le numéro.

Tandis qu’elle examinait la façade banale, semblable à toutes les autres dans cette rue neuve et sans caractère, elle fut presque heurtée par un monsieur qui sortait précipitam-ment. Il recula en soulevant son chapeau, et elle se trouva face à face avec Norbert.

L’officier rougit de surprise et de contrariété.

— Pour qui viens-tu ici ? s’écria-t-il brutalement.

Sa colère amusa Nénette.

— Mais, comme ce n’est apparemment pas pour toi, ré-pondit-elle, ce doit être pour Philippine de Berval.

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— Fi ! s’écria Norbert, tu dis des horreurs, sans t’en dou-ter.

— Toi tu en fais, mon cher, ce qui est pire.

— Tu sais, fit-il en reprenant l’air bon enfant, ce n’est pas joli de nous épier, Nénette. Non, vrai, ce n’est pas propre de moucharder comme ça dans les rues.

— Je ne vous épiais pas. Je passais par hasard.

— C’est un hasard bien extraordinaire. Avoue que tu nous épiais. Maintenant, pourquoi ? C’est ce que je me de-mande. Serais-tu jalouse de moi, par hasard ?

— Quelle impertinence et quelle fatuité !…

— Aimes-tu mieux que je te croie jalouse d’elle ?

— Je ne suis jalouse de personne. C’est honteux ce que tu fais, Norbert. Détourner une femme de ses devoirs !

— Ah ! ah ! ah !… Mais Philippine est détournée de tous ses devoirs par le seul fait qu’elle est au monde. C’est une vocation chez elle de se détourner de ses devoirs, comme tu dis. Vraiment, tu la croyais vertueuse ?… Elle a d’autres qua-lités, – oh ! beaucoup d’autres – mais pas celle-là !

— En tout cas, ce n’est pas à toi, son complice, à lui je-ter la pierre.

Norbert rit de plus belle.

— Son complice !… Non, écoute, Nénette, il faut te dé-faire de ces expressions-là. On parle comme ça dans le Deu-téronome et en police correctionnelle, pas ailleurs. Crois-en un homme jeune, mais qui a beaucoup pratiqué.

 

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Tous deux s’étaient mis à marcher côte à côte, se diri-geant vers le Luxembourg. Ils atteignirent bientôt les grilles et pénétrèrent dans la partie du jardin dessinée à l’anglaise. La verdure des pelouses, la pluie fraîche des arrosages, le parfum des arbrisseaux fleuris, la profonde verdure des mar-ronniers dans les allées étroites, les tentèrent. Ou plutôt, ce qui les tenta, l’un aussi bien que l’autre, la jeune femme comme l’officier, ce fut de prolonger cette conversation d’une délicatesse tellement scabreuse. Tous deux – Étien-nette sous ses reproches, Norbert sous ses plaisanteries – ca-chaient une très vive, une très âpre curiosité. Son imagina-tion, à elle, occupée depuis plusieurs jours par le mystère de cette passion coupable, voulait en toucher la réalité, pour ainsi dire, en évoquer les angoisses et les joies. Lui, de son côté, eût, dans cette minute, beaucoup donné, pour savoir au juste ce qu’une telle aventure éveillait dans l’âme de sa belle cousine ; ce que cette jeune femme, récemment mariée et sans doute fidèle encore jusque dans le secret de ses pen-sées, éprouvait en cette brusque et brutale rencontre avec l’adultère.

Ce fut d’un mouvement involontaire et simultané qu’ils s’assirent l’un près de l’autre dans un coin très retiré, sur deux chaises dont l’attitude semblait trahir un récent et furtif tête-à-tête. Et ils causèrent de cet amour, avec des réti-cences, des regards soulignant les mots… Ils en causèrent avec un singulier mélange d’hostilité et de camaraderie, de méfiance agressive et d’aveux un peu trop sensuels. Cette conversation, si étrange entre eux et si étrangement amenée, les captiva, d’une façon ou de l’autre, assez fortement pour leur faire oublier l’heure. Le carillon de midi s’élevant de Saint-Sulpice, de Saint-Étienne-du-Mont, de Notre-Dame-des-Champs, de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, vint rappeler à Étiennette le moment du déjeuner, qu’elle eût laissé passer

– 157 – sans ce concert de cloches. Elle se leva vivement pour re-monter chez elle.

— Heureusement je demeure à côté, dit-elle, sans cela j’eusse fait attendre Maxime. Mon Dieu, comme nous avons été bavards !

— Et pourtant je ne t’ai rien dit de ce que j’ai vraiment dans le cœur, fit Norbert, qui devint sérieux tout à coup.

— Dans le cœur ?… Mais il n’en a pas été question un instant de ton cœur… Je te connais, va ! Cette pauvre Phi-lippine se fait de fameuses illusions si elle s’imagine que tu l’aimes.

— En effet, dit Norbert, dont le joyeux visage prenait peu à peu une expression de gravité mélancolique.

— D’abord, tu ne sais pas ce que c’est qu’aimer.

Norbert ne répondit que par un regard.

— Tu m’as dit cent fois que tu étais sûr de toi auprès des femmes, sûr de rester le maître de tes caprices, de ne jamais te laisser dominer par une passion.

— Tous les hommes disent cela jusqu’au jour où ils sont pris, corps et âme… Et alors…, ils ne disent plus rien.

— Ah çà ! Norbert, plaisantes-tu ? Qu’est-ce que tu veux me faire entendre ? Deviendrais-tu romantique à présent, après avoir été si « fin de siècle ? »

Elle riait de sa figure assombrie, ne l’ayant jamais vu grave cinq minutes de suite ; mais il la regarda d’un air de douloureux reproche, et, lui offrant le bras, dit brusquement :

 

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— Allons, c’est assez, Nénette. Tu vas être est retard… Partons. Mais, tiens, je t’en supplie, ne parlons plus jamais de ces choses-là ensemble. Tu me ferais dire des paroles qu’ensuite nous regretterions tous les deux.

Il la ramena jusqu’à sa porte sans ajouter un mot de plus. Et elle, prise auprès de lui d’un vague sentiment de trouble tout à fait nouveau, n’osa pas le questionner davan-tage.

Elle essaya, en lui disant adieu, de lui décocher une der-nière plaisanterie à propos de son roman avec Philippine de Berval ; mais, rencontrant les yeux de son cousin, elle sentit, sans s’expliquer pourquoi, que le ton léger sonnerait faux maintenant sur ses lèvres, et elle se contenta de lui serrer la main.

Arrivée à la première marche de l’escalier, machinale-ment elle tourna la tête en arrière. Norbert était toujours là, debout dans le grand vestibule dallé de cette ancienne mai-son, et il la regardait encore.

Qu’y avait-il donc, dans ce regard – dont elle emporta au fond d’elle-même la sensation aiguë – qu’y avait-il donc pour que tout lui semblât changé entre elle et son cousin, pour que les années de camaraderie s’effaçassent tout à coup dans l’ombre d’un très lointain passé, et pour que ce beau jeune homme, qui la tutoyait comme une sœur, lui parût soudain presque inconnu ?

Durant les jours qui suivirent, elle pensa constamment à lui, tantôt avec colère, tantôt avec une invincible sympathie, tantôt avec une sorte d’effroi, dans un mélange de senti-ments opposés qu’elle ne démêlait pas elle-même.

 

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« Que signifiaient ses derniers mots, » songeait-elle, « et pourquoi m’a-t-il regardée ainsi ? Oserait-il me faire entendre qu’il m’aime, et cela quand je suis mariée et qu’il a pour maî-tresse ma plus intime amie ? Quelle abomination !… Ah ! je lui montrerai quel écœurement sa conduite m’inspire… Je n’écouterai plus ses confidences. Il ne me verra plus sourire de ses professions de foi cyniques… »

Mais, au fort de son indignation, Étiennette se sentait l’âme comme transpercée tout à coup par l’étrange regard de Norbert.

« Est-ce que je ne l’aurais jamais connu ? » se disait-elle. « Cacherait-il, sous ses dehors légers, une profondeur de sen-timents qu’on ignore ? Souffrirait-il vraiment d’un amour unique, impossible, et ses folies, ses bravades, ses caprices, ne viendraient-ils que d’un impérieux besoin de se donner le change à lui-même ? »

Puis les pensées de la jeune femme prenaient un autre cours. Elle se revoyait suivant le trottoir désert de la rue Lit-tré, et, de nouveau, elle apercevait cet affreux fiacre – inévi-table complice des amours clandestines. – Elle contemplait l’allée pleine d’ombre de cette banale maison d’où Norbert était sorti cinq minutes après Philippine. Son imagination gravissait les étages, ouvrait des portes, pénétrait dans des chambres. Les rideaux étaient baissés, et, dans un mysté-rieux boudoir de soie, au sein d’un tiède et voluptueux demi-jour, un couple qu’elle connaissait trop oubliait tout l’univers dans une extase insensée.

Mais, en sortant d’un pareil rendez-vous, quels senti-ments devaient bouleverser le cœur d’une femme ? Nénette essayait de se les représenter. « Moi, je ne saurais pas men-tir, » pensait-elle.

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Une ironique pitié la faisait sourire en songeant que Phi-lippine de Berval se croyait aimée. Pauvre folle !… Si elle avait entendu comment Norbert, dans le jardin du Luxem-bourg, à peine sorti de ses bras, s’était raillé d’elle et de l’amour !…

Mais était-il sincère en ses railleries ? Qu’il n’eût pas d’amour pour Philippine, c’était bien clair. Mais s’il en avait pour une autre ?… C’était dans des rêveries pareilles que s’enfonçait maintenant Étiennette, étendue pendant des heures sur le sofa de son petit salon, ne sortant plus guère, car elle se disait effrayée par la chaleur orageuse où s’alanguissait Paris dans ces dernières journées de juin.

Chaque fois que Maxime, brisé par l’effort de son travail, énervé par la pénible température, remontait de son cabinet pour se reposer en causant avec sa femme dans la fraîche et gracieuse petite pièce, Étiennette retenait avec peine un mouvement d’impatience en recevant cette visite qui la dé-rangeait de ses songes.

Le savant venait, régulièrement, du même geste tendre et lassé, s’asseoir sur le tapis à côté d’elle et poser contre les mains de la jeune femme son beau visage, pâli de fatigue, et tout moite, vers les tempes. Le contact de cette peau souple et fine calmait le pénible battement de ses artères sous son front. Combien plus efficace eût été le soulagement si les pe-tites mains eussent d’elles-mêmes caressé sa tête brûlante ! Mais elles se laissaient prendre et manier avec indifférence, pour retomber inertes aussitôt qu’il les lâchait.

— Je suis éreinté ! disait-il quelquefois. Mais si tu savais comme je suis content, et ce que je viens de découvrir !…

 

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— Ne m’explique pas, mon ami, c’est inutile, faisait la voix blanche d’Étiennette. Tu sais bien que je ne compren-drais pas.

— Oh ! je suis sûr que si, reprenait Maxime gaîment. Écoute une minute seulement…

— Non, non, je t’en prie !… Depuis que tu m’as montré que je n’étais pas à ta hauteur, j’ai complètement laissé la science, et je ne suis plus au courant.

— Qu’est-ce que tu lisais là ? demandait alors le mari, prenant un livre broché à couverture jaune, jeté tout ouvert sur la soie pompadour du sofa. Oh ! oh !… voilà un titre ! Au-tour de l’adultère, psychologie d’une névrosée. Dis donc, Né-nette, il me semble que ça sent un peu Charenton ou la Sal-pêtrière, ce titre-là.

— Comment, tu n’en as pas entendu parler ? C’est la dernière étude de ce profond analyste du cœur féminin qui s’appelle… ?

— Ah ! oui, je sais, ton romancier favori. Tu trouves qu’il connaît les femmes ? Est-ce parce qu’il les peint toutes comme des filles ?

Étiennette ne répondait que par un regard de superbe dédain.

— Et… – reprenait Maxime, en souriant – ça t’intéresse, la Psychologie d’une névrosée ?

— Énormément, c’est d’une profondeur !… Vous autres gens de science, comment pouvez-vous comprendre les déli-catesses d’un cœur de femme ? Va, mon pauvre, Maxime, les subtilités infinies de notre âme échapperont toujours à vos instruments de précision.

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— Mais, disait Maxime, il me semble que mon ami Charcot connaît les névrosées aussi bien, au moins, que ton sublime auteur. Il a des moyens infaillibles pour mettre en ordre les subtilités de leurs âmes. À la Salpêtrière, quand elles s’exaltent, ont des crises, sanglotent et s’attristent sans cause, il les envoie sous la douche. Un bon jet d’eau froide… Tu ne te figures pas, Nénette, comme cela guérit le vague des aspirations, l’infini des désirs, et autres symptômes hys-tériques de ce genre.

Un silence profond suivait une telle plaisanterie. Malgré la chaleur du dehors, un frisson de glace passait à certains moments sur le cœur de ces deux êtres, qui s’étaient tant aimés, et que maintenant chaque mot, chaque insignifiante circonstance éloignait un peu plus l’un de l’autre.

Étiennette, vexée, se renversait en arrière sur ses cous-sins. Maxime se relevait et sonnait pour demander une bois-son froide. Quand on avait apporté le plateau d’argent, avec les verres de fin cristal où des tranches d’orange nageaient dans l’eau glacée, il restait un moment à remuer distraite-ment le mélange avec sa petite cuiller, l’esprit déjà parti bien loin, vers les grands problèmes avec lesquels il allait se me-surer de nouveau, dans cette lutte sans merci, dont son amour apaisé, déçu, n’avait plus le pouvoir de le distraire.

Quand il avait achevé son sorbet, il se levait, et, sans mot dire, quittait le petit salon.

Étiennette se retrouvait seule, en face du portrait de Fragonard, et se rejetait avec joie aux curiosités qui lui dévo-raient l’âme, à ces vivantes passions dont elle avait été comme frôlée, dont elle voulait interroger les mystérieux fan-tômes. Ou bien elle saisissait le livre inachevé et dévorait les scènes d’amour coupable, se représentant toujours les deux

– 163 – héros sous les traits de son cousin Norbert et de son amie Philippine de Berval. Elle les sentait bien de sa chair et de son sang, et tourmentés du même mal mystérieux qu’elle-même, ces amants parisiens que peignait le romancier, ces êtres nés sans illusion, sans naïveté, sans jeunesse, chez qui l’exaspération des nerfs remplace toutes les saines ardeurs de la vie, et dont les folies de la vingtième année ont quelque chose de morbide et de factice comme les froides débauches des vieillards.

Dans l’état fébrile d’imagination où se jetait volontaire-ment Étiennette, la jeune femme ne se sentait encore effleu-rée par aucune tentation amoureuse. Elle n’enviait pas les joies secrètes de Philippine : elle en était seulement curieuse. Elle ne craignait pas d’aimer jamais son cousin, le vicomte d’Épeuilles ; elle le verrait à ses pieds sans aucun danger pour elle-même, du moins à ce qu’elle croyait. Cependant elle eût voulu acquérir la certitude que cet homme, heureux possesseur d’une des plus jolies femmes de Paris, souffrait, jusque dans les bras de sa maîtresse, du désir qu’il pouvait avoir d’elle-même, Étiennette.

Ainsi, vaguement, rêvait cette jeune femme, dans le si-lence complice que faisaient autour d’elle les calmes après-midi d’été.

Les rideaux de soie, tirés devant les croisées, ne lais-saient filtrer dans la chambre qu’un jour très doux, où luisait le reflet pâli des étoffes anciennes garnissant les bergères Louis XV. Des bibelots rares et délicats ornaient les étagères et les consoles, formant pour Nénette un décor artificiel et capricieux comme sa propre fantaisie. Et l’aïeule, peinte par Fragonard, souriait dans sa robe à paniers, de son jeune sou-rire devenu séculaire.

 

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Son arrière-petite-fille, elle, ne souriait pas.

Est-ce que les vingt ans de l’une étaient donc moins frais, moins insouciants que les vingt ans de l’autre ? Ce por-trait vieux d’un siècle avait-il donc plus de candeur que cette jeune femme à peine entrée dans la vie ? Et serait-il possible que nos aïeux, dans la prodigue exubérance de leurs pre-mières années, eussent d’avance usé notre part de jeunesse ?

 

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