Névrosée
Chapitre VIII ........................................................................ 114
Chapitre VIII
— Voyons, ma chère Étiennette, vous ne me ferez jamais croire que vous avez aussi peu d’influence sur votre mari. Chacun sait bien que M. Dulaure était amoureux fou lorsqu’il vous a épousée, il n’y a pas un an.
— Amoureux et fou, dit Étiennette, en interrompant son amie, la toute jeune comtesse Philippine de Berval. Amou-reux de moi, fou de la science. Oh ! il n’a pas changé.
Elle mit dans ces quelques mots une amertume hautaine que Mme de Berval ne voulut pas remarquer.
— Petite sournoise ! reprit la comtesse. Allons, soyez gentille. Intercédez pour nous. Puisque vous ne commandez pas – à ce que vous dites – eh bien, suppliez.
— Mais vous pensez donc qu’on s’amuse, chez nous ? s’écria Nénette. Ma pauvre Philippine, vous ne savez pas ce que vous demandez !
— Je n’ai pas envie de m’amuser. Ce que je désire, c’est de voir de près vos gloires, et tâcher d’en entraîner quelques-unes à mes vendredis. Quelle chance, dites, si je faisais ac-cepter une invitation à ce grand voyageur…, comment l’appelez-vous ?… Masseran. Un homme qui a été perdu pendant dix mois dans les régions de l’Afrique centrale !… Est-ce précieux, hein, dans un salon !
Cette idée, exprimée avec un accent de convoitise et des yeux écarquillés d’enfant qui va saisir un jouet nouveau, fit éclater de rire Étiennette.
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Sans se déconcerter, la petite comtesse poursuivit :
— Et Berger-Ricard, qui vient d’opérer si heureusement l’archiduc… Comme j’aimerais causer avec lui ! On dit qu’il refuse énergiquement d’être interviewé par aucun journaliste. Mais il me donnerait des détails sur la cour de… Il me dirait ce qu’il y a de vrai dans ce roman à clef dont le Figaro parlait l’autre matin, et qui serait écrit, à ce qu’on raconte, par l’impératrice elle-même.
— Tu serais bien fine, dit Étiennette, si tu tirais un mot de vérité de ce vieux sac à malices qui s’appelle Berger-Ricard.
Ce n’était pas la première fois que la jeune femme tâ-chait d’éluder des sollicitations de ce genre. On savait au faubourg Saint-Germain que M. et Mme Dulaure, n’acceptant pas d’invitations et ne recevant pas eux-mêmes, donnaient cependant des dîners sans cérémonie, six ou huit couverts au plus – et que ces dîners, aux menus très raffinés d’ailleurs, réunissaient les sommités de l’art et de la science.
Ces petites fêtes, plus intellectuelles que mondaines, et d’une scrupuleuse intimité, faisaient les délices de Maxime. C’était sa joie d’être parvenu à créer, pour lui, pour Étien-nette, un milieu tellement d’élite, en dépit de mille difficul-tés.
Les vrais savants, les vrais artistes sont, en général, peu sociables. Ce qu’on appelle le monde n’a rien à leur offrir d’intéressant, en dehors de sa curiosité maladroite et de ses admirations factices. Ils sont vite blasés sur l’encens de pa-cotille qu’on leur y fait respirer. D’un autre côté, ce n’est pas chose aisée de les réunir, de les mettre en contact, de les faire se supporter. Même lorsqu’on les juge exempts de ja-
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On ne peut demander à un amant de découvrir chez au-cune femme des charmes supérieurs à ceux de sa maîtresse, ni à un penseur de courtiser une autre muse que la sienne.
Maxime, en donnant ses « dîners de grands hommes » – ainsi qu’on les nommait au faubourg – accomplissait donc un véritable miracle. Deux choses lui permettaient de le réali-ser : la grâce fière et spirituelle de sa jeune femme, et aussi, il faut bien le dire, le mérite de sa cuisinière. « Bas-bleu et cor-don-bleu, voilà ses talismans, » disait avec finesse le vieux Berger-Ricard, le maître de la chirurgie moderne, le sauveur titré, décoré, pensionné, des majestés et des altesses.
— Combien donneraient la princesse de X*** et la du-chesse de Z*** pour exhiber votre petite ménagerie ? disait à Dulaure le célèbre voyageur Masseran, dont la crinière mou-vante faisait penser aux fauves qu’il avait affrontés.
Sur quoi, l’octogénaire Dufournel, secrétaire perpétuel depuis vingt-cinq ans d’une des classes de l’Institut, et popu-laire par son étonnante laideur, répliquait avec un sourire :
— Ménagerie, monsieur Masseran ? Vous en parlez à votre aise, vous qui en êtes le lion ; mais ne me faites donc pas penser qu’il y a aussi le singe.
Maxime ne craignait rien tant que de voir la bonne har-monie de son petit cercle troublée par l’intrusion de bour-geois ou de mondains, le tour des conversations changerait. Cette entente à demi-mot qui existe entre gens très supé-rieurs s’alourdirait dans la banalité des phrases. Ses amis ef-farouchés cesseraient peut-être de venir.
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Aussi eut-il contre Étiennette un véritable mouvement d’irritation, lorsqu’elle lui rapporta les reproches, formulés pour la vingtième fois, de la petite comtesse Philippine de Berval.
Étiennette déclarait renoncer à la lutte devant l’insistance de son amie. Elle ne savait plus que répondre. Pouvait-elle empêcher la comtesse de monter un soir à l’improviste, avec son mari, leur demander une tasse de thé ? Tant pis si cela tombait le jour du « dîner des grands hommes ! »
— Voyons, mon ami, qu’est-ce que cela peut te faire que M. et Mme de Berval viennent ce jour-là plutôt qu’un autre ? Je ne puis plus leur refuser sans me brouiller absolument avec eux.
Maxime lui répondit pour la première fois, d’une voix impérative et dure. Elle connaissait déjà cette voix ; elle l’avait entendue dans des dialogues avec des étrangers, des importuns, jamais encore il ne l’avait prise en lui parlant à elle.
— Je désire que tu ne reviennes plus sur ce sujet, ma chère enfant, disait le jeune homme. La liberté que je te laisse de voir tes amis quand bon te semble doit te suffire. Seulement, ne pense pas que tu me persuades jamais de leur offrir sur un plateau, à côté de leur tasse de thé, et comme des bibelots curieux, des hommes tels que Berger-Ricard, Masseran et Dufournel.
Il se tut un moment, puis ajouta :
— Surtout aux Berval, ce petit couple de perruches mondaines…
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— Comment ! s’écria Nénette indignée ; tu appelles mes meilleurs amis des perruches ?
— Tes meilleurs amis ?… Oh ! Étiennette !
— Je connais Philippine depuis mon enfance.
— Oui, mais depuis ton enfance, ma chère amie, tu t’es mariée. Tes meilleurs amis, désormais – après ta famille, que tu oublies – ce seront, si tu le veux bien, les gens que j’aime, que j’apprécie, que je groupe avec tant de soin, tant de solli-citude, autour de toi.
— Eux, des amis ?… fit Nénette. Pour moi ?… Mais, voyons, tu plaisantes. Il n’y en a pas un seul au-dessous de cinquante ans.
— Masseran n’en a pas quarante.
— Oh ! Masseran… Ses voyages l’ont rajeuni peut-être !… Il n’a plus d’âge, tellement il s’est tanné à tous les so-leils.
— Que tu es inconséquente, ma pauvre petite ! Tu dé-nigres une société dont tes amies se montrent jalouses, et juste au moment où tu me supplies de les y faire pénétrer.
— Mais, s’écria Étiennette exaspérée, c’est que mes amies ne savent pas ce qu’elles demandent. On désire tou-jours ce qu’on ignore. J’en ai fait déjà l’expérience dans ma vie.
À ces mots, Maxime fixa sur elle un regard si douloureu-sement étonné, qu’elle frémit de la portée qu’il pouvait prê-ter à sa dernière phrase. Elle l’avait dite presque involontai-rement. Pour en détourner le sens, elle se lança dans une cri-tique des savants en général et des amis de Maxime en parti-
– 118 – culier. Critique pleine de malice et d’autant plus facile qu’elle portait exclusivement sur de petits travers extérieurs.
Berger-Ricard, par exemple, commettait, à cause de ses mauvais yeux, toutes les bévues agaçantes des myopes. Dès l’antichambre, il plantait sa canne dans un parapluie entr’ouvert dont il crevait la soie ; au fumoir, il jetait sa ciga-rette dans la tasse de café d’un confrère, la prenant pour un cendrier ; à table, il plongeait son nez dans son assiette, s’emparait du pain de sa voisine, et, comme il était en outre un peu sourd, faisait répéter trois fois au domestique le nom des vins.
Et Masseran, donc ! Le fameux Masseran, dont les pro-fanes supposaient la conversation si prodigieusement inté-ressante… Ce Masseran qui était parvenu jusqu’au cœur du continent mystérieux, dont les yeux avaient contemplé des climats, des types, des mœurs inconnus de l’homme civilisé, il n’ouvrait la bouche sur ses voyages que pour laisser échapper des fumisteries énormes… Il se plaisait à mystifier ses auditeurs comme le premier commis-voyageur venu, qui aurait passé par la Canebière.
— Avec cette différence, dit Maxime, que le commis-voyageur invente par fatuité ; Masseran, par goût de l’ironie, du paradoxe, peut-être aussi, je te l’accorde, par un secret dédain de ceux qui l’écoutent. D’ailleurs, il ne cultive ses « fumisteries, » comme tu les appelles, qu’avec les indiscrets, les gens qui l’accablent de questions ridicules. Quel merveil-leux causeur dans l’intimité ! Mais tu me fais de la peine, Étiennette, quand tu juges de si grands hommes, des hommes que j’aime, que je respecte, par leurs petits côtés.
— Et ce vieux satyre de Dufournel, tu le respectes aus-si ? demanda Nénette imperturbablement.
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— Dufournel !… s’écria Maxime, c’est le maître des maîtres. Toute la chimie moderne est basée sur ses décou-vertes. Et non seulement la chimie, mais la physiologie, la biologie, qui en découlent…
— Ah ! fit la jeune femme sans aucun enthousiasme. Ce n’est pas ce qu’il me raconte lorsqu’il est assis à table à côté de moi.
— Qu’est-ce qu’il te raconte ?
— Des inconvenances.
Cette conversation laissa Maxime sous une impression pénible, impression qu’il éprouvait maintenant presque tou-jours lorsqu’il abordait avec Étiennette des sujets un peu im-portants. Sentant qu’il n’arriverait pas avec elle à une véri-table intimité d’esprit, il prit le parti de ne plus lui répondre qu’évasivement quand elle insistait sur des questions graves. Étiennette s’aperçut de cette tactique. Elle y vit une offense à son esprit. Ce n’était que du dédain pour son jugement. La jeune femme conçut contre son mari une irritation secrète.
D’ailleurs sa nervosité s’impatientait des petites manies qu’elle découvrait maintenant chez Maxime. Manies inévi-tables pour les êtres dont la pensée est constamment en tra-vail.
« Est-ce que, » pensait Nénette, « dans quelques années, il deviendra maladroit comme Berger-Ricard, paradoxal comme Masseran ou égrillard comme Dufournel ? »
Elle ne se rendait pas compte de la tension perpétuelle de l’esprit, qui, laissant le corps à lui-même, cause la mono-tonie ou la gaucherie des habitudes extérieures.
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En somme, tandis que les mois s’écoulaient, un désen-chantement, accompagné d’un sourd ennui, se produisait chez Étiennette.
L’exaltation systématique du cerveau, très malsaine chez la femme, avait déformé de bonne heure ses concep-tions de la vie, de l’amour, du mariage, et même de la science. La réalité lui paraissait comme la banqueroute de ses rêves.
Son orgueil naturel et les besoins de son imagination n’avaient été satisfaits que momentanément, durant la pé-riode ravissante des fiançailles et les transports du voyage de noce.
Même sa passion de connaître s’éteignait maintenant en face des véritables difficultés, surtout devant la spécialisation à outrance et la rigoureuse minutie des méthodes expérimen-tales, qui rendent impossible la création des romanesques synthèses.
Elle parcourait d’un œil dédaigneux et distrait les courts mémoires par lesquels son mari fixait au fur et à mesure le résultat de ses travaux. Chaque phrase, dans ces mémoires, offrait une portée considérable, résumait une nouvelle con-quête sur le terrain obscur de la biologie. Mais que cela pa-raissait peu de chose ! Quoi ! trois pages imprimées…, voilà tout ce qui restait après plusieurs mois d’âpres recherches ! La fonction de telle cellule nerveuse enfin définie, la rapidité de tel acte réflexe enfin mesurée à un centième de seconde près…, il n’y avait pas là de quoi faire jeter des cris d’admiration. Et d’ailleurs, à peine le mémoire avait-il paru qu’on n’en entendait plus parler. La petite brochure tombait dans l’activité universelle comme un caillou dans l’Océan. Trois ou quatre des vieux membres de l’institut, amis de
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Maxime, lui serraient la main avec des airs pénétrés ; l’Argus de la Presse envoyait quelques articles de journaux alle-mands, anglais et suédois ; puis c’était tout.
« Je m’étais donc trompée, » pensait Nénette, « en croyant que son génie allait révolutionner le monde. Per-sonne, à Paris, ne connaît l’existence de ses petits opuscules. Du reste, pourquoi s’en étonner ? Ils sont si mal écrits. Ce pauvre Maxime n’a pas de style. »
Elle conçut le projet de lui corriger ses épreuves.
Ce fut, pour le savant, une joie profonde le jour où il vit sa jeune femme s’asseoir en face de lui, la plume à la main, dans son cabinet de travail. Des placards d’imprimerie s’étalaient devant elle. Avec son rire clair et de fins mouve-ments des narines, elle respirait leur âcre odeur d’encre.
— Il faut que tu me donnes d’abord une leçon, Maxime, disait-elle. Tous ces petits hiéroglyphes que tu inscris dans les marges pour indiquer les corrections à faire, me parais-sent bien compliqués. Je ne sais pas si je les apprendrai ja-mais.
Elle les sut très vite, au contraire avec cette facilité, cette sûreté de mémoire, qui constituait sa faculté domi-nante.
— Tu es étonnante ! dit à ce propos son mari. Dans une classe où nous serions tous les deux, tu obtiendrais certai-nement de meilleures places que moi.
— Je le sais bien, répliqua-t-elle avec une tranquille as-surance. Tous tes travaux, je les ferais comme toi si j’avais étudié pendant autant d’années.
Maxime sourit.
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— Je n’ai pas dit cela.
— Qu’est-ce que tu as donc dit ? fit-elle naïvement.
Elle ne comprenait pas la différence qui existe entre ap-prendre par cœur et penser, entre la science des livres – l’érudition – et la rare puissance intellectuelle qui permet l’association des idées.
Maxime ne jugea pas à propos de blesser son susceptible orgueil en la lui démontrant.
De temps à autre, il levait les yeux de son propre travail et l’examinait avec curiosité. D’un air entendu, elle barrait des lignes entières sur les épreuves, griffonnait dans les marges.
— Méfie-toi, lui dit-il doucement. Ne touche qu’au style. L’argumentation scientifique est un peu dure, un peu serrée pour toi dans ces pages…
— Voyons, Maxime, c’est très simple, au contraire. Ce sont des vérités que tout le monde connaît.
— Ta réponse me prouve que tu ne comprends pas.
— Tu es un peu pédant, mon pauvre ami, reprit Étien-nette. Ton principal défaut est de croire toujours les gens beaucoup plus bêtes qu’ils ne sont.
Elle lui lançait ainsi parfois des ripostes impertinentes, et Maxime trouvait cela plus drôle qu’offensant. La jeunesse de Nénette – jeunesse qui demeurait presque enfantine sur son joli visage – rendait piquante son irrévérence à l’égard du grave savant dont l’opinion, sur certains points, faisait loi en Europe, et qui, pourtant, se laissait morigéner par cette gamine.
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Au fond, Nénette n’avait pas du tout acquis près de Maxime le sentiment de sa propre infériorité intellectuelle. Au contraire, elle commençait à éprouver pour son mari une pitié un peu dédaigneuse. Quand elle raisonnait de travers et qu’il s’abstenait de lui répondre, elle se figurait avoir démoli tous ses arguments.
Il évita de relire les épreuves en présence d’Étiennette. Peut-être ne pourrait-il pas garder toutes les corrections, qui lui paraissaient abondantes. Il ne voulait pas la blesser en ra-turant à son tour trop largement dans les fioritures des marges, au moins devant elle.
Le soir, il prétexta un travail pressé, et, lorsqu’elle lui eut souhaité le bonsoir, il demeura tout seul, dans son cabinet de travail, en face des placards d’imprimerie.
Il les parcourut avec stupeur. Elle n’avait rien saisi de sa pensée. Sous prétexte d’améliorer le style, elle avait banalisé la forme et mutilé le fond. Toutes les idées neuves et frap-pantes se trouvaient dispersées, diluées, sous le déluge des mots. C’était un désastre, un massacre. On eût dit d’un champ dont les épis serrés, drus et nourris, venaient d’être hachés par la grêle. Tout l’enchaînement de l’argumentation restait en miettes. Ce n’était plus qu’un ensemble informe, un tas de fétus et de débris, un éparpillement lamentable.
Devant cette œuvre naïvement destructrice du génie fé-minin, Maxime demeurait pensif, la main sous le menton, l’œil dans le vide.
La nuit s’avançait, mais il n’y songeait pas. Le tic-tac de la pendule résonnait dans un silence profond. Un calme im-mense emplissait le grand cabinet de travail – le calme de la rue déserte, et du jardin obscur, de ce Luxembourg qui dor-
– 124 – mait entre ses grilles, séparant Maxime du reste de la ville par un abîme de repos. Bien souvent déjà, depuis des an-nées, le jeune savant avait prolongé sa veille laborieuse, dans cette même pièce, au sein de cette paix absolue, presque solennelle. Jamais il n’y avait éprouvé, même durant sa vie de garçon, le sentiment de la solitude. Et voilà que cette nuit, ce sentiment commençait à l’étreindre d’une fa-çon pénible, précisément alors qu’il songeait à la compagne de son existence endormie là, sous ce toit, si près de lui, et dont il était le maître, le possesseur, le mari, l’amant. D’où venait cette sensation, voisine de l’angoisse ? Qu’importait, après tout, pour son bonheur, la justesse ou la fausseté du petit cerveau de Nénette ? N’avait-il pas le cœur et la beauté de cette charmante créature ?
« Mais je suis fou ! » pensa-t-il soudain, « Je suis injuste ! Est-ce qu’on épouse une jolie femme comme elle pour la faire raisonner sur la psychophysique ! »
Brusquement, avec un entrain presque joyeux, il mit en morceaux les feuilles d’imprimerie restées là, sur son bureau, et jeta les débris dans sa corbeille à papiers.
Puis, avec la même pétulance d’étudiant, il grimpa quatre à quatre le petit escalier intérieur, et s’élança dans la chambre à coucher.
Ses pas, amortis par les tapis, ne réveillèrent pas Étien-nette. Sous la lueur de la veilleuse qu’une statue de bronze, représentant Psyché, soulevait au bout d’une chaîne, il re-garda dormir la jeune femme.
Elle avait, malgré ses paupières closes, cette expression d’enfant mutin qui contrastait jadis si curieusement avec ses graves études. Ses cheveux d’un blond doux, réunis en une
– 125 – seule natte, descendaient le long de son visage. Ses petites mains, égarées sur le drap, avaient la blancheur chaude des guipures dont il était garni. Tout ce qu’on voyait de sa per-sonne donnait une idée de grâce frêle, délicate, exquise, et d’extrême jeunesse.
Maxime, dans une crise d’attendrissement et de passion, se mit à genoux près du lit bas. Et il lui baisait le bout des doigts, en murmurant : « Pardon, » sans presque savoir pourquoi ce mot-là lui montait aux lèvres.
Elle s’éveilla.
— Ah ! te voilà enfin ! dit-elle en souriant.
Elle secoua sa jolie tête, puis d’un air de triomphe :
— Tu as lu les épreuves ?… Avoue que j’ai vu plus clair que toi-même dans cette démonstration que…
— Si tu veux bien, ma chérie, dit Maxime, qui se releva avec un soubresaut, nous ne parlerons pas de cela pour le moment.
— Pourquoi donc ? demanda-t-elle, vexée.
Elle attendait des paroles d’admiration, et s’était com-plètement trompée sur le sens de l’attitude où elle avait trouvé Maxime en ouvrant les yeux.
— Parce que, chuchota tendrement son mari, penché vers elle, j’aimerais mieux parler d’autre chose…
— Comme tu voudras, reprit-elle d’un ton sec, mais alors ce n’était pas la peine de me réveiller.
— Voyons, dit Maxime, encore câlin mais sans l’élan passionné de tout à l’heure, voyons, Nénette, tu crois sérieu-
– 126 – sement qu’on peut réveiller une ravissante petite femme comme toi dans le seul but de lui parler sur la biologie ?
— Tu peux au moins me remercier pour le travail que je t’ai fait…
— Je t’en remercie de tout mon cœur.
— Mais tu ne me dis pas ce que tu en penses.
— Ah !… elle y tient !… Quel enragé petit bas-bleu !… s’écria Maxime.
L’effervescence de son amour se calmait en écoutant ces paroles sèches.
— Bas-bleu ! cria Nénette qui dressa sur l’oreiller son buste souple, dans un mouvement de couleuvre irritée, je vous défends de prononcer ce mot-là.
Maxime lui en voulut d’oser lui dire : « Je vous dé-fends ! » Cependant il se contint pour ne pas lui répliquer avec dureté, et, se déshabillant, il se coucha sans lui adresser un mot de plus.
L’orgueil empêcha Nénette de le ramener par une douce parole ou par une caresse, ce qui pourtant lui eût été bien fa-cile.
Et tous deux, cette nuit-là, s’endormirent avec le senti-ment que, d’une façon inconsciente, involontaire, en trois ou quatre phrases, ils venaient d’accomplir quelque chose de presque insignifiant et cependant d’irréparable.
Le lendemain, durant la matinée, Étiennette entra dans le cabinet de son mari ; et, tout de suite, elle remarqua, dans la corbeille aux papiers, les épreuves qu’elle avait corrigées,
– 127 – déchirées en plusieurs morceaux. Elle ne dit rien. Maxime non plus.
À partir de ce jour, il ne lui parla pas de ses travaux, et elle cessa complètement d’y prendre le moindre intérêt. Mais, tandis qu’il ne paraissait pas souffrir de cet état de choses, se montrant au contraire plus affectueux envers sa jeune femme, plus préoccupé des petites questions d’intérieur, elle, dans le secret de son cœur, nourrissait une sourde rancune. Des mots amers lui échappaient maintenant de temps à autre. Il s’en étonna. Pas un instant il ne pressen-tit la profondeur de la blessure qu’il avait infligée à l’orgueil d’Étiennette.
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