Onyria 1 Le Labyrinthe: romance sur fond de dystopie (French Edition)

Chapitre 19

 

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Elaheh

 

— Bonjour…

La jeune femme qui me fait face baisse le regard, intimidée. Je la salue en retour, mal à l’aise. Je porte la robe qu’elle m’a offerte. Elle le remarque et un sourire discret lui étire les lèvres, illuminant son beau visage. Je retire ce que j’ai dit. Je n’ai pas encore visité les galeries, et je découvre avec stupeur que finalement, ses habitants ne nous ressemblent pas tous. Mahin, si j’ai bien retenu son prénom, arbore de magnifiques yeux noisette et un teint plus clair. Ses cheveux bouclés tirent davantage sur le caramel que sur le brun, véritable crinière de lionne. Elle exhibe un haut court qui dévoile l’intégralité de son ventre plat et musclé, et une jupe fendue des deux côtés qui lui permet de se mouvoir avec aisance. Une série de bracelets en bois orne son poignet gauche, cliquetant à chacun de ses déplacements. Je la trouve superbe. Je confirme, Paiman a de la chance.

— Elaheh, Mahin. Mahin, Elaheh, intervient Kaveh face à notre gêne évidente. Maintenant, vous avez le droit de parler, sinon je me charge moi-même d’expliquer comment les Lunes se gèrent ici. Pas sûr que ma version te plaira, Ela.

Jahan l’attrape par la tresse et le tire vers lui.

— Fous-leur la paix, gronde-t-il. On sort.

Il joint le geste à la parole, embarquant le blessé par la porte ouverte pour l’occasion. Paiman est arrivé peu avant, sa femme dans les bras, un bandeau sur les yeux. Il semblerait que le chemin de cet endroit doit demeurer secret, raison pour laquelle la jeune fille n’ose sans doute pas regarder autour d’elle. J’inspire et prends les devants, consciente qu’il est ridicule d’être embarrassée pour si peu.

— Ravie de te rencontrer. Je suis heureuse de pouvoir te remercier en personne pour ta gentillesse. C’était agréable d’enfiler une tenue féminine après tout ce temps.

Elle bat des cils en redressant le menton pour me scruter, puis hoche doucement la tête.

— Ça m’a fait plaisir. Je suis désolée pour ce que tu as vécu.

Je grimace à cette vague évocation.

— Ah… c’est la vie, comme on dit. Et j’ai eu de la chance de tomber sur Jahan. Sans lui, je ne serais plus de ce monde, je ne vais pas me plaindre.

Ses prunelles ambrées me sondent, exprimant une multitude de pensées nébuleuses.

— Oui, Jahan est… un homme juste, déclare-t-elle en hésitant sur les mots.

Son attitude en prononçant cette phrase m’intrigue.

— Tu ne l’apprécies pas ?

— Si si ! s’empresse-t-elle de me répondre. Mais disons que, comme tout chef, il doit savoir se montrer cruel. Il peut être effrayant, parfois…

Elle se détourne, le menton toujours incliné vers le sol, mal à l’aise avec ce sujet. À l’instar de Paiman et Kaveh, Mahin dévoile beaucoup de choses dans son langage non verbal. Elle craint vraiment mon hôte, mais le respecte néanmoins. Je fronce les sourcils.

— Il tue souvent ?

— Uniquement quand c’est nécessaire.

— Il est violent ?

— Pas vraiment.

Je la contemple, perplexe.

— Je ne comprends pas pourquoi tu as peur.

Elle esquisse une moue contrite.

— C’est un mâle dominant et imprévisible. Il impressionne beaucoup d’entre nous, tu sais.

Je plisse le front, analysant ses propos. Mâle dominant. Cette expression lui correspond en effet. Cependant, pas au point de me tétaniser. Je découvre une autre facette de Jahan à travers la description de Mahin. Oui, c’est vrai qu’au départ, j’étais méfiante en sa présence. Néanmoins, à force d’échanges et d’attentions muettes et régulières, j’ai intégré son fonctionnement et fini par m’y habituer.

— Paiman et Kaveh sont à l’aise avec lui, souligné-je, rationnelle.

— Ils ont une relation spéciale. Ils se connaissent depuis longtemps.

En l’entendant, je réalise que ce que je prenais pour la norme représente en fait une exception.

— Tu es courageuse, me complimente-t-elle. Tu lui parles en le regardant dans les yeux. La plupart d’entre nous n’y arrivent pas.

J’ouvre la bouche sous la surprise. Qu’on me dise que je suis courageuse pour m’être enfuie d’Onyria et avoir bravé ma peur du noir, pourquoi pas. Mais alors ça…

— Jahan est un homme dangereux, murmure-t-elle en plongeant ses prunelles lumineuses au fond des miennes. Et c’est pour ça qu’il tient le rôle de chef ici.

Son timbre solennel, presque chevrotant, me fait tiquer. Je suis enfermée à ses côtés depuis deux mois, me sentant davantage à l’abri avec lui que sans, surtout après l’épisode de la dernière fois, avec ces hommes… Mon avis serait-il biaisé par la situation ?

— Enfin, je ne suis pas là pour Jahan, rit-elle en se frottant les bras. Enfin si, il m’a demandé de t’expliquer des trucs de femmes. Tu veux savoir quoi ?

Je me ressaisis et l’interroge sur les solutions à disposition dans les galeries. Sa première réponse me surprend totalement.

— Certaines d’entre nous se retiennent et lâchent tout dans la grille en se lavant.

— Comment ça ? Elles retiennent quoi ?

— Elles serrent, et ça reste bloqué.

Bon sang… elles contractent le périnée pour éviter leur flux ? Je suis incapable d’une telle prouesse.

— Vous n’avez pas de protections ? m’alarmé-je.

— Si. Les autres utilisent soit des culottes qu’elles nettoient beaucoup, soit des éponges, mais elles coûtent cher.

— Des éponges ? répété-je, perdue.

— Elles sont difficiles à trouver, donc il y en a peu sur le marché. Ça vient de la mer. On l’enfonce pour qu’elle garde le sang. On en change souvent et on la lave.

— La mer ? m’écrié-je, abasourdie. Vous êtes déjà allés jusque-là ?

Impossible. Je ne la connais qu’à travers les livres et les écrits.

— Pas tout le monde, c’est pour ça que c’est cher. Certains voyagent longtemps pour obtenir des choses rares et faire fortune.

— Mais comment s’y prennent-ils pour éviter le soleil ?

— À l’aide de cartes dessinées au fil des expéditions. Beaucoup d’éclaireurs se sont sacrifiés pour trouver des zones d’ombre. Ceux qui partent se protègent la journée et vont de point de sécurité en point de sécurité, jusqu’à atteindre leur objectif.

Impressionnant… Hors de question de demander à Jahan de me dégotter ce système. Si des marchands risquent leur vie pour se rendre si loin des galeries, je n’ose même pas imaginer le coût de ces fameuses éponges. La seule solution reste les culottes réutilisables. Ça revient au principe d’Onyria, sauf que les nôtres exploitent un tissu qu’on ne fabrique plus de nos jours, et si j’ai bien compris, celles des souterrains n’en bénéficient pas. Ça va être un calvaire.

Mahin tressaille soudain, droite comme un i. Je repère alors Jahan dans l’interstice. Il nous observe tour à tour de ses iris noirs, fentes abyssales perçant son chèche. À force, je sais que c’est lui, même s’il est masqué. Mahin aussi, étant donné la réaction de son corps tendu.

— Vous avez terminé ? nous interroge-t-il en pénétrant dans la pièce.

La jeune fille acquiesce. Il adresse un signe à Paiman et celui-ci s’avance pour nouer le bandeau sur les yeux de sa compagne.

— Elle repart déjà ? demandé-je, sonnée par la rapidité de notre échange.

— Tu dois t’entraîner et son absence ne doit pas être remarquée, rétorque-t-il, sec et autoritaire.

J’ai à peine le temps de bredouiller un merci, au revoir, que Mahin disparaît dans les bras de son mari. Je fixe la silhouette massive qui me fait face, troublée par cette conversation fugace.

« Jahan est un homme dangereux. »

Au fond de moi, je le sais aussi. La question, c’est jusqu’à quel point ? Mes instincts défaillants m’auraient-ils empêchée de déceler la menace qu’il représente ? J’ai beau le scruter sous tous les angles, je n’éprouve plus de peur en sa présence. Juste l’angoisse de son départ…

Kaveh nous rejoint et Jahan roule la pierre derrière lui, m’enfermant de nouveau dans ses quartiers. Serais-je vraiment un lapin naïf capturé malgré lui dans la tanière d’un prédateur sadique ?

— Allez, au boulot maintenant ! s’enthousiasme mon entraîneur en me balançant un couteau en bois, arme factice pour imiter un affrontement réel.

Je l’attrape en plein vol, non sans suivre du regard son chef qui se dirige vers la cheminée, indifférent à mes doutes et mon malaise. D’un bond, il s’éclipse, nous abandonnant aux bons soins de son ami, mes questions par milliers et moi.

***

 

Le reste de la semaine a défilé à vive allure, rythmé par les enseignements de Kaveh puis des nuits agitées. Mes fameuses Lunes ont débarqué, moins contraignantes que prévu. Après m’avoir interrogée sur le système qui me convenait, Jahan est revenu avec des culottes en fibres absorbantes… d’Onyria. Encore. Encore un échange sorti de nulle part. Forcément, il a refusé de me préciser comment il se les était procurées, mutique et fermé à la discussion. J’ai fini par me faire à l’idée que ses secrets demeureraient des mystères insolubles pour moi, et que je devais me contenter de profiter de la chance qu’on m’offrait.

Oui, mais… mon statut de privilégiée va bientôt toucher à sa fin. Il part, et à son retour, il m’a promis de me laisser circuler dans les tunnels sous la surveillance de Kaveh. Ma nouvelle identité ? Layla, rescapée muette du monde extérieur, fille d’un couple de condamnés. Cette appellation désigne les criminels du Labyrinthe chassés hors des souterrains pour les punir de leurs méfaits. Certains parviendraient à survivre quelque temps dans des grottes avant de se faire dévorer par des animaux sauvages, m’ont-ils expliqué. Mon histoire : j’aurais vécu dans le bunker visité par Kaveh, et il m’aurait ramenée. Je suis censée être incapable de parler, stratagème pour m’éviter d’être démasquée en prononçant une phrase.

Magnifique. Heureusement, je ne suis plus à un mensonge près. J’ai passé ma vie à camoufler ma véritable personnalité, je devrais être en mesure de tenir ce rôle dans les galeries. Tant que ça me permet de sortir enfin et de découvrir le Labyrinthe…

— Tu te souviens du chemin ?

Je réponds d’un hochement de tête, plongeant les yeux dans ceux de mon sauveur. J’ai l’impression que c’est la dernière fois, qu’on ne se reverra plus après ça. Je déteste ne rien maîtriser, et l’avenir me paraît trop flou.

— Cette expédition sera moins longue que la précédente, normalement, reprend-il tout en faisant l’inventaire de mes rations d’un coup d’œil circulaire. Ne t’aventure pas dans les galeries. Si ça dégénère, file dans la grotte. Je t’y retrouverai.

— D’accord.

— Kaveh ne pourra pas venir te rendre visite, il endosse mon rôle en mon absence. Tu vas devoir te débrouiller.

Bon sang, je sais tout ça ! Il remue le couteau dans la plaie. Je ne comprends pas à quoi il joue…

— J’y vais, déclare-t-il de son timbre redoutable.

— Au revoir…

Je ne vois pas quoi dire d’autre en de pareilles circonstances. Il me tourne le dos pour rejoindre la corde, vêtu de sa tenue sombre tel que je l’ai rencontré lors de ma fuite. Un chèche, un haut déchiré aux manches, dévoilant ses bras puissants, et un pantalon assorti pour se fondre dans la nuit. Un chasseur de prédateurs…

J’ai la gorge serrée, le ventre noué, immobile à le contempler paré à disparaître pour de bon. Au lieu de ça, il effectue un brusque demi-tour et fonce vers moi à grandes enjambées. Sans prévenir, ses doigts calleux me capturent le menton et sa bouche s’abat sur la mienne avec violence. Il a tiré son foulard vers le bas sans l’enlever et le tissu me caresse en même temps que ses lèvres. Abasourdie, j’accueille son baiser sauvage avec le cœur sur le point de se décrocher de ma poitrine. Il me soulève et enroule mes jambes autour de sa taille, sa langue me conquérant pour rencontrer la mienne et l’entraîner dans une valse hypnotique. Je ne réfléchis déjà plus, glisse les mains partout sur lui, ahanant sous ses assauts féroces. Un grondement sourd vibre de son torse à ma colonne vertébrale, me faisant frémir en retour. La seconde d’après, je me retrouve plaquée sur son lit, son bassin cognant le mien pour me permettre d’éprouver sa raideur impressionnante. J’ai volé tellement vite que la tête me tourne un bref instant, vertige accentué par ses râles et ses paumes brûlantes se faufilant sous ma tunique. J’ai toujours mes règles, et il ne m’a plus prodigué ses cours étranges depuis qu’elles sont arrivées. Son contact m’embrase instantanément. Je m’arc-boute quand il s’empare d’un de mes seins pour le pétrir sans aucune douceur, brutal et empressé. La bosse gonfle encore et pousse contre le tissu de son saroual, frappant cette partie de mon intimité qui s’éveille uniquement avec lui. Notre étreinte paraît désespérée. Primitive. Je m’y perds, y déverse tous mes doutes sur l’avenir et ma frustration des derniers jours. Il y répond avec une ferveur et une bestialité auxquelles je me plie volontiers, étonnamment réceptive à ses morsures au milieu de ses baisers. Sans le voir venir, mon cou se retrouve marqué. Il y plonge et en aspire la peau tendre, allumant un feu d’artifice dans mon bas-ventre tandis que nos hanches bougent à l’unisson, en quête d’une délivrance qu’il ne m’offrira pas.

Les pupilles étincelantes, Jahan recule, les bras tendus. Son corps robuste surplombe le mien, m’enveloppe de cette aura mystérieuse et dangereuse tandis qu’il me transperce de ses yeux noirs. Essoufflée, échevelée, je me redresse sur les coudes, déboussolée par ce moment hors du temps et hors contexte.

— N’oublie pas que je t’ai sauvée, Ela, gronde-t-il de son timbre impérieux. Tu m’appartiens. Ne laisse personne d’autre toucher à ce qui m’appartient. Survis et attends-moi.

J’arrondis la bouche sous la stupéfaction, mais déjà, il repart, saisissant la corde pour de bon cette fois avant de disparaître à travers la cheminée.

Ses mots déflagrent dans ma conscience, s’éparpillant dans chaque recoin de mon cerveau pour sonner l’alarme. Non, je ne lui appartiens pas ! Il se trompe. Lui ai-je vraiment laissé croire ça ? Je m’assois, décontenancée par ce passage en tornade. La tempête Jahan…

J’ignore leurs coutumes et la place de la femme dans leur société. Mon entrevue avec Mahin a été trop brève pour m’en donner une idée. Il est grand temps que je sorte d’ici. Les murs de cette pièce cloisonnent ma pensée. Je veux juger par moi-même, et non plus à travers eux. Silencieuse, j’observe les trois couteaux posés sur la commode. De véritables lames aiguisées, et plus des jouets pour m’entraîner. Parmi elles, rutilante et plus travaillée, le cadeau de ma mère. Je la scrute intensément, la poitrine bouillonnant d’une fureur endormie. Elle revient et me happe, me rappelant mes plans de départ. Survivre pour me venger. Venger mon père et sauver ma mère à mon tour… De la pulpe du pouce, j’effleure la balafre sur ma joue, vestige de mon dernier moment à Onyria. À présent que je suis de nouveau seule et livrée à moi-même, la colère me remue les entrailles, plus vivace qu’autrefois. Je ne me sens plus démunie ni apeurée. Je suis lucide, j’ai grandi, appris, je me suis musclée et je sais désormais me défendre. Depuis, j’ai tué… dans un instant de panique, mais mon poing a porté le coup fatal. Je suis capable du pire par instinct de survie.

Tôt ou tard, Siba et les hommes du sous-sol de la torture paieront, j’en fais le serment sur cette dague et sur le sang que j’ai versé.

 

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