Onyria 1 Le Labyrinthe: romance sur fond de dystopie (French Edition)
Prologue
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Elaheh, 12 ans
— N’oublie pas ce qu’on s’est dit, d’accord ?
— Oui, papa, approuvé-je avec un sérieux qui le rassure à peine.
Son visage élégant au bouc parfaitement taillé s’agite d’un tic nerveux. Sa mâchoire virile tressaute imperceptiblement, ses grands yeux noirs me sondent, à la recherche d’une faille. De celles que je ne dois pas laisser filtrer. Ma vie en dépend. Il n’est question que de ça, après tout : de vie ou de mort. De place, aussi. Surtout de place. Car c’est ce dont nous manquons, ici, sous l’immense coupole qui nous maintient à l’abri des UV nocifs et tueurs. Il paraît qu’à cause d’eux, des gens meurent. Développent des maladies incurables, à l’origine de l’extinction de l’humanité. Hormis nos ancêtres. Les uniques rescapés du drame survenu sur notre planète.
C’est tout du moins l’histoire qu’on nous conte depuis la petite enfance, dès notre plus jeune âge, à l’aide de livres illustrés, pour nous expliquer que nous devons rester derrière ces immenses parois translucides. Ne pas aller au-delà du dôme au-dessus de nos têtes, majestueux, nous protégeant des rayons du soleil et de sa chaleur harassante. Il est si beau, pourtant… Lorsqu’il se couche le soir sur le grand canyon, nimbant les roches d’un éclat rougeoyant avant de s’éteindre pour laisser place au scintillement des étoiles. Le matin, j’aime guetter son retour, admirer son éveil dans le ciel, dessinant des couleurs irréelles. Quand c’est comme ça, ça cogne quelque part dans ma poitrine, me déclenche des envies d’évasion. D’aller visiter le monde…
— Tu perds déjà en concentration, me sermonne mon père en fronçant les sourcils.
Je lève le menton vers lui et percute ses pupilles d’obsidienne, aussi sombres que les miennes.
— Je n’échouerai pas.
J’emprunte son ton quasi militaire pour me donner de l’aplomb malgré ma taille, minuscule face à la sienne. Il me surplombe, imposant, impressionnant. Ses traits sont durs, pourtant, je lis au travers du masque qu’il façonne au quotidien. Celui que j’ai appris à imiter pour avoir le droit d’exister. Il s’inquiète.
Ma mère émerge de leur chambre, ses pas effleurant le parquet. Elle me sourit, mais je devine les larmes qu’elle espère me cacher. Elle a pleuré. Elle a peur. Sans rien dire, elle me presse contre son cœur, avec une tendresse incomparable, ses longs cheveux cascadant sur ses épaules pour me caresser, m’enivrer de son parfum que j’aime tant.
— Tout va bien se passer, murmure-t-elle, autant pour elle que pour moi.
J’acquiesce, le front contre le sien, tandis qu’elle me prodigue son amour à sa façon, dans ses gestes, sans plus de mots.
Elle a la gorge nouée, et je comprime les poings pour contenir ce qui gronde dans mon ventre, menace de remonter pour me broyer de ses griffes impitoyables. Le monstre de mes angoisses… Je ne dois pas être effrayée. Je ne peux pas les décevoir. Je vais réussir ce test, et revenir ce soir à leurs côtés.
— À tout à l’heure.
Ça sonne comme une promesse, les dents serrées, l’allure un peu fière. Je tourne les talons pour me diriger vers l’ascenseur, accompagnée par mon père dont la démarche est plus raide que de coutume. Je ressens trop de choses. Perçois trop de discours silencieux. Ça fait partie de mon héritage. De mon apprentissage. Je descends de deux lignées d’élite ayant marqué l’histoire d’Onyria par leurs prouesses et leur intelligence. Cependant, ce haut potentiel a un prix. Une légère défaillance dans notre système de pensées. Nous ne suivons pas les règles sans les analyser. Nous ne nous conformons pas à toutes les attentes de la société. Dans la cité des rêves, ce comportement possède un nom.
La dissidence.
Les portes de la cage d’acier se referment, et je pivote vers le paysage qui se déploie sous mes yeux à travers les parois vitrées. Tout de verdure, de bleu et d’ocre. Le canyon s’ouvre sur une forêt qui a mis des siècles à renaître, si belle, si mystérieuse. Au loin, on devine un fleuve qui serpente pour se perdre à l’horizon et se mêler à l’azur infini. Je me gorge de cette vision, en tire un peu de force et de courage. Grâce au statut de mes parents, nous vivons au soixante-dixième étage et pouvons contempler à souhait ce tableau naturel si envoûtant. C’est à la fois un privilège et une torture. Car il nous est impossible de sortir de la coupole. Nous ne pouvons qu’admirer la cime des arbres, tout en sachant que nous sommes condamnés à ne jamais les toucher.
Déjà, les couleurs s’évanouissent pour laisser place à l’obscurité. Nous approchons du rez-de-chaussée. Un tintement nous indique que nous avons atteint notre destination. Les battants s’ouvrent et je suis mon père dans l’immense hall de notre immeuble. D’autres teintes me mitraillent les rétines. Je m’imprègne des murs en mosaïque et des plantes exotiques qui décorent les lieux. Je ne les reverrai peut-être pas ce soir. Alors, je photographie chaque détail pour les emporter avec moi. Nous marchons vite et franchissons la porte d’entrée. Un dernier échange de regards silencieux, et nous nous engouffrons dans les rues bondées du centre-ville. Nous résidons dans les quartiers chics, bien trop près de l’école et du ministère à mon goût. Les gratte-ciel administratifs nous surplombent, abritant la plupart des élites pensantes de notre société. Un jour, si je survis, je ferai partie de ces gens.
La haute stature de mon père se fige devant moi, me masquant la lumière du soleil. Ses cheveux coupés court aux boucles foncées et son teint hâlé accentuent cette impression d’ombre. Sa toge en satin ondule quelques instants en vagues chatoyantes. Son éclat luxueux révèle son poste. Un des douze ministres d’Onyria. L’un des plus influents de la Cité.
— Tu connais le chemin, déclare-t-il avec gravité.
— Oui.
Il inspire et ses épaules se soulèvent, puis il bifurque en direction de ses bureaux.
— Bon courage, Ela.
Je hoche la tête, mais il ne se retourne pas pour le constater. Il part travailler, et moi, je dois me débrouiller. C’est une première partie du test. Une première démonstration de ma maturité et de mes capacités cognitives. Je relâche tout l’air de mes poumons et me dirige d’une démarche assurée vers le centre d’examen. Je croise plusieurs adultes, certains murmurent sur mon passage.
— C’est la petite Ali. Sacré brin de fille. Ce serait du gâchis qu’elle échoue aujourd’hui.
— Elle a vraiment pris toute la beauté de sa mère.
— Oh, c’est l’enfant du ministre Ali. Que Senen la protège !
Que Senen pourrisse en enfer, oui ! C’est lui qui est à l’initiative des bilans d’aptitude instaurés il y a cinq cents ans. Même si je suis habituée à ce type d’attention soutenue, l’atmosphère spéciale de cette journée met à mal ma façade imperturbable. La réputation de mes parents me précède et fait peser une certaine pression sur mes épaules. Les gens chuchotent en me voyant me rendre à l’échafaud, accentuant mon malaise. Néanmoins, une fois face à l’édifice académique, je laisse mon cerveau vagabonder pour apaiser mes pulsations cardiaques. D’autres adolescents pénètrent dans le bâtiment avec moi, seuls, eux aussi. Le réceptionniste lève les yeux vers nous et nous déclinons notre identité à tour de rôle. Lorsque je parviens à hauteur de son guichet, je prononce sans trembler :
— Elaheh Ali.
Il hausse un sourcil appréciateur à peine discret et griffonne quelque chose sur un papier. Sans doute que je suis arrivée sans accompagnateur.
— Salle 9, m’indique-t-il en me tendant un stylo et un plan.
Je m’en empare et glisse le crayon dans ma poche. Je sais grâce à mon père qu’il est équipé de capteurs de sudation pour mesurer nos réactions lors du test. Autant reculer le moment où je serai jugée par ce biais. D’un rapide coup d’œil, j’enregistre les explications et m’oriente dans le dédale des couloirs. Je me sens épiée. J’évite de lever le nez en direction des caméras qui ceinturent l’espace et capturent nos moindres mouvements. Une fois devant la porte correspondante, je m’installe dos au mur à côté d’adolescents de mon âge, le visage fermé et inexpressif. Contrairement à moi, certains font preuve de signes de nervosité évidents. Je reconnais deux garçons et trois filles séparés de leur famille et envoyés en centre après le premier examen passé ici, il y a six ans. Leurs résultats n’étaient pas satisfaisants, alors on les a isolés afin d’essayer de les conditionner, de les façonner selon un moule. S’ils échouent à nouveau aujourd’hui, cette fois, ils n’en réchapperont pas… Je clos les paupières pour éviter d’y songer et laisser mes émotions me submerger et me trahir. Je me concentre pour réinventer les couleurs de la forêt que j’ai admirée un peu plus tôt. Je m’imagine parcourir ces bois, vagabonder librement au milieu des arbres majestueux… Tout sauf penser à ce qui va suivre.
Après de longues minutes d’attente au cours desquelles d’autres appelés nous ont rejoints, une voix féminine résonne dans le couloir.
« La salle 9 va ouvrir. »
Nous nous rangeons en file indienne, disciplinés. Puis, tel un troupeau de moutons se rendant à l’abattoir, nous progressons les uns après les autres jusqu’à ce lieu chargé de déterminer si nous sommes dignes ou non de vivre au sein de la merveilleuse Cité d’Onyria, ultime vestige de l’humanité.
4 heures plus tard
Rassemblés dans une grande pièce aux vitres immenses, nous attendons le verdict. En tout, nous sommes une trentaine. Trente et un, exactement. Seize filles et quinze garçons. J’ai eu le temps de compter, à force de patienter. On s’occupe comme on peut. Nous étions répartis dans trois salles différentes, et nous nous sommes regroupés une fois notre tâche achevée, certains plus pâles que d’autres. J’arbore toujours mon masque, celui enseigné par mes parents afin de camoufler mes émotions et mes pensées. Il m’a suivie tout au long de l’épreuve, que ce soit lors des tests de QI ou lors du bilan de personnalité. Les premiers étaient faciles, intuitifs. J’ai atteint le meilleur score à six ans, et je ne m’inquiète pas pour celui-ci. La seconde partie, en revanche, s’est avérée beaucoup plus complexe. Mon père m’a entraînée très tôt à déjouer les détecteurs chargés de mesurer notre sincérité et notre spontanéité pendant cet examen déterminant. Aucun système n’est infaillible. Ma mère et lui, leurs parents avant eux, sont passés à travers les mailles du filet, nous permettant de survivre jusqu’à ce jour en nous fondant dans la masse. Cependant, le corps s’exprime souvent en dépit de notre volonté. Des tics faciaux, des signaux cérébraux instinctifs envoyés aux récepteurs dont on nous a équipés. Rythme cardiaque, respiration, sueur. Tout a été enregistré au cours des quatre dernières heures. Dans la Cité d’Onyria, les places sont chères, alors rien n’est laissé au hasard. Actuellement, une technologie de pointe nous évalue et synthétise nos actions et nos réponses pour nous accorder ou non le droit de vivre à l’abri sous la coupole. Des experts nous ont observés en parallèle et seront les juges finaux, les grands maîtres de notre destin. Je hais cette impression d’impuissance. Ce sentiment d’être une pièce, un robot déshumanisé. Devant nous, sur le mur, est placardé en grand le slogan qui nous régit.
« Chacun à sa place ».
Ai-je encore la mienne ici-bas ? J’évite de regarder autour de moi les visages des autres appelés. La plupart sont des camarades de classe. Parmi eux, j’entends des souffles lourds et anxieux, des jambes qui tressautent sans discontinuer. La salle est chargée d’électricité et de tension. L’air devient étouffant. J’occulte les sons et notre environnement aseptisé pour demeurer sereine jusqu’au bout. Pourtant, je devrais m’angoisser. Selon la loi d’Onyria, je suis une usurpatrice. Je ne devrais pas retourner chez moi ce soir, car, tout comme ma famille, je réfléchis avec beaucoup trop d’indépendance. Je ne mets pas mon intelligence au service de la communauté sans mesurer mes choix, je conserve une conscience de nos actes, des remords et des regrets pour ce que nous sommes contraints de faire pour survivre. Je n’ai tout simplement pas perdu mon sens moral et mon empathie pour autrui… Je suis une dissidente. Une dissidente au QI élevé, le plus grand danger pour la paix d’Onyria. Une ennemie de la Nation. Un être à tuer.
« Les résultats vont être dévoilés. Veuillez vous lever à l’appel de votre nom et quitter la salle pour rentrer chez vous. Nous félicitons chaque nouvel élu de la Cité. Que Senen veille sur vous. »
D’un timbre monocorde, la voix féminine récite la liste tant attendue. Des chaises raclent le sol tandis que les premiers chanceux s’échappent de l’abattoir. Des bruits de pas précipités. Je compte le nombre de survivants pour m’apaiser. Un. Deux. Trois…
Lorsque j’atteins le chiffre dix-neuf, je commence à douter. Me suis-je suffisamment métamorphosée ? Ai-je réussi à masquer ma véritable personnalité ? Et si j’avais échoué ? Je sens gronder le monstre de la peur, alors je m’évade aussitôt dans la forêt. Ses arbres centenaires. Ses oiseaux multicolores. L’eau paisible qui s’enfuit vers l’horizon…
Vingt-neuf.
« Elaheh Ali ».
Je ne sourcille pas. Lentement, je me redresse et marche sans me presser, refusant de dévoiler ma joie aux autres, ceux qui demeurent figés dans cet enfer. J’ai une boule dans la gorge. Un poids dans l’estomac. Les caméras sont toujours braquées sur moi donc je contrôle mes expressions et mon pouls. Cependant, une fois franchie la haute porte en bois, un déclic résonne dans le couloir, me glaçant d’effroi. Ils ont verrouillé derrière moi. Les deux derniers appelés sont enfermés. Mes paumes deviennent moites et un coup de tonnerre retentit dans ma poitrine. J’ai mémorisé mon chemin à l’arrivée, je m’oriente sans y réfléchir, tel un automate. Je ne perds pas de temps et rends le stylo au guichet. L’homme me sourit et me congratule chaleureusement, première figure humaine au sortir de cette épreuve terrifiante. J’étire les lèvres en retour, sans excès, par simple politesse. Comment peut-il tenir ce rôle ? Deux enfants vont périr ce soir. Deux condamnés à mort sont retenus prisonniers entre ces murs, et il est assis là, immobile. Je quitte les lieux avec une chape de plomb sur les épaules. J’avance dans les rues en effectuant le trajet de cet après-midi en sens inverse, parée de mon armure d’indifférence. Le soleil décline et teinte les façades d’un rouge et d’un doré qui m’évoquent désormais le malheur et la désolation.
Lorsque je parviens à l’entrée de notre immense gratte-ciel, je m’engouffre dans le hall et file vers l’ascenseur. Il n’y a plus de caméras, néanmoins, je maintiens le contrôle de mes émotions et de mes pensées. Je suis là, et ailleurs à la fois. Dans ces bois mystérieux qui s’invitent dans mes songes, à suivre le cours d’un ruisseau miroitant. J’appuie sur le bouton menant à notre étage et compose le code de sécurité. Bientôt, les parois vitrées me révèlent la splendeur du coucher du soleil. Si magnifiquement cruel, comme cette journée qui s’achève. Si beau, et en même temps si meurtrier. C’est grâce à lui que toutes nos machines fonctionnent, que je m’élève pour rentrer chez moi. Nous récupérons son énergie pour alimenter nos infrastructures. Il nous aide, et pourtant, à cause de lui, nous sommes enfermés dans cette prison transparente. Je plisse les paupières pour affronter son éclat, le cœur sur le point d’imploser.
Un soubresaut et je m’arrête. Je me retourne et croise les yeux brillants de ma mère. Derrière elle, la table est dressée pour trois couverts. Elle m’attendait. Elle m’espérait. J’effectue un pas pour m’extirper de la cage d’acier et m’effondre aussitôt. Elle se rue sur moi et m’ouvre grands les bras pour que je m’y niche, des larmes de soulagement ruisselant sur ses joues. Son parfum me happe, me ramène à la réalité de l’instant et fait disparaître les arbres de la forêt.
Je suis de retour. J’ai réussi. J’ai survécu. Toutes mes émotions me rattrapent et je lâche les vannes. Deux visages s’imprègnent sur mes rétines. C’étaient des filles. Deux des enfants placés en centre, à six ans, après le premier bilan. Yesfir et Shirin. Que je le veuille ou non, leurs traits et leur prénom se sont incrustés dans ma mémoire, m’obligeant à ressentir. À éprouver cette vive douleur qui me tiraille, me lézarde la poitrine et me force à ployer le genou à terre. J’ai envie de hurler face à cette injustice. Elles vont mourir, car elles ne pensaient pas comme il fallait, n’avaient pas d’utilité pour Onyria. Elles vont mourir à douze ans, ne reverront jamais leurs parents, parce que nous sommes trop nombreux sous le dôme, et devons faire des choix inhumains. J’étouffe un sanglot et relève le menton en sentant le poids d’un regard. Mon père. L’expression dure et sombre, il hoche la tête avec un sourire qui affleure à peine à la commissure de ses lèvres. Je n’ai pas besoin d’expliquer. Il a déjà compris. Tout comme moi, il souffre de cette nouvelle et ne parvient pas à se réjouir complètement de mon retour. Il ne supporte pas son impuissance, lui non plus. Ma mère devine, elle aussi, alors elle me berce contre elle, silencieuse. Je reste longtemps au creux de son étreinte, tirant un peu de force de notre affliction commune.
Tard dans la nuit, le nez collé à la fenêtre de ma chambre, je ne dors pas. J’observe sans fléchir le compteur de la ville. J’attends. Je veux être là quand il changera. Accompagner à ma façon leur départ. Prier pour qu’elles trouvent un monde meilleur dans l’au-delà. Enfin, l’écran lumineux bouge. Il se déleste de deux unités. Nous sommes 12 355, désormais. C’est officiel, Yesfir et Shirin ne sont plus…
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