Onyria 1 Le Labyrinthe: romance sur fond de dystopie (French Edition)
Chapitre 28
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Elaheh
Mon pouls tambourine dans ma poitrine. Mes oreilles bourdonnent sous l’excitation et face à la tension qui me parcourt le corps. Je sais que j’agis sous une impulsion quasi malsaine, toutefois, je ne parviens pas à me raisonner. Mon intuition me pousse à braver l’interdit, voire la terreur que m’inspire la brigade devant les ascenseurs.
Vont-ils me canarder si j’avance ? Ils ont laissé Jahan et les autres filer sans souci. Nerveuse, j’observe de loin les soldats équipés de fusils d’assaut bien plus sophistiqués que ceux qu’arborent les Dragons à l’extérieur. Une pensée me traverse tandis que j’étudie avec intérêt les canons rutilants des gardes, différents de ceux que j’ai vus dans les galeries. De la récup. Bon sang, j’aurais dû y songer plus tôt ! Soit la milice possède des armes à la suite d’échanges avec la Cité, soit Jahan et les siens ont fouillé des bunkers la nuit ou lors de ces fameuses expéditions de chasse… cela me semble tellement logique, désormais !
La question, c’est quelle quantité ont-ils été en mesure de récolter, et où ils les cachent. Pendant les entraînements, nous ne pouvons pas utiliser de balles réelles, nous ne pouvons qu’essayer d’appréhender la prise en main des pistolets mis à notre disposition. Je présume donc que les munitions ne sont pas légion. Ils les économisent. Le Réseau existe depuis une dizaine d’années, et ils partent en excursion une fois par mois… combien de kilomètres de territoire ont-ils pu couvrir ?
Des réminiscences de mes cours d’histoire surgissent dans mon esprit. La forêt porte les stigmates des affrontements entre Onyria et les envahisseurs qui souhaitaient se réfugier sous la coupole. Des cadavres de chars, des cimetières naturels enfouis sous la végétation… et combien d’armes encore en état de fonctionner ? Mon cerveau en ébullition m’envoie des signaux de détresse. Quelque chose se trame dans le Labyrinthe, et je crois que je n’envisageais pas l’ampleur des secrets des Dragons.
Un bruit me force à émerger de mes élucubrations mentales. Les ascenseurs. Les portes de celui de droite s’ouvrent, et six hommes en sortent. Mon cœur bondit lorsque je reconnais la toge luxuriante de l’un d’eux. Un ministre ! Je plisse les paupières pour l’identifier, et mon sang ne fait qu’un tour. Aksel Demir, chargé du budget de la Cité. La brigade se met au garde-à-vous, puis se positionne pour les protéger, examinant les alentours. Je me plaque contre le mur au moment où ils regardent dans ma direction, les mains moites. Ça ne rigole plus. Je n’ai repéré que des dignitaires, l’élite d’Onyria. Que font-ils ici ? Je pensais que nous avions l’interdiction de descendre ? J’ose à peine bouger, de peur d’être abattue sans sommation. Après une durée indéterminée, le souffle laborieux, je m’autorise un rapide coup d’œil discret. Les soldats sont de nouveau campés au même endroit, et j’aperçois les silhouettes masculines s’évanouir dans le tunnel emprunté par Jahan, Pai, Kav et l’ours des cavernes.
Je recule, abasourdie par cette découverte. Mes neurones s’agitent, cherchent une explication, mais tout s’embrouille dans mon esprit. Je ne retiens qu’une chose : je dois m’éloigner d’ici. C’est plus sérieux que toutes mes suppositions. Et si Jahan portait la double casquette ? Je suis perdue. Il fréquente les hautes sphères d’Onyria ? Comment ? Pourquoi ?
Je repars me fondre dans les souterrains obscurs du Labyrinthe, chambardée, la poitrine douloureuse. À qui me fier ? Depuis le début, tout m’échappe. Des complots fomentés par mes parents sans que j’en aie connaissance, à cette nouvelle révélation, alors que j’avais accordé ma confiance à Jahan. Le seul en qui j’avais foi après ma descente aux enfers.
Je retrouve Zareen au bout d’un périple jalonné de soupirs et d’insanités. J’ai juré comme un charretier sur le chemin, de mauvais poil. Aussitôt, elle lève le nez vers moi et paraît deviner mes humeurs tandis que j’ôte mon chèche.
— Ils ont tué quelqu’un, n’est-ce pas ? m’interroge-t-elle avec un timbre lugubre.
— Oui.
— J’ai entendu le chant. Cemile souffrait. Elle n’a jamais accepté la perte de son enfant.
Je tique. Comment sait-elle que cette femme a succombé ?
— Nous citons le prénom dans notre prière, m’explique-t-elle avant que je pose la question à voix haute.
— Dans quelle langue ? Je ne suis pas parvenue à comprendre les paroles…
— Un dialecte oublié, mélange de tous les peuples que le Labyrinthe a abrités.
— Il y en a eu tant que ça ?
— Oui. Contrairement à Onyria, nous n’avons jamais fermé nos portes. Nous avons accueilli des réfugiés de guerre venus parfois de très loin, dans l’espoir de trouver la protection du dôme. Ils ont fini parmi nous.
J’écarquille les yeux. Cette histoire-ci n’appartient pas à nos livres ni à nos manuels. Une pointe se fiche entre mes omoplates. Depuis le départ, je le sais. Zareen me le prouve encore. Les véritables survivants de l’humanité ne sont pas les habitants de la Cité, mais bel et bien ceux du monde d’en bas. Issus des quatre coins du globe pour combattre Senen ou le rejoindre. Ma gorge se noue en repensant à la brigade et à leur comportement vis-à-vis d’eux.
— Je dois te confier quelque chose, balbutié-je, assaillie par la culpabilité.
Elle ne me répond rien, guettant simplement mes paroles tout en poursuivant sa tâche.
— Onyria vous cache les dangers du soleil… amorcé-je en baissant le regard, honteuse de nos actes. La Cité vous envoie dehors à notre place pour se préserver.
L’avouer ne me soulage d’aucun poids. Au contraire, je me sens d’autant plus sale d’avoir cautionné notre opportunisme.
Zareen s’essuie les mains sur sa jupe fendue et me sourit tristement.
— Tu as une belle âme, petite déesse. Ton cœur demeure pur, alors ne rougis pas et redresse les épaules. Viens, suis-moi.
Elle se saisit de deux paniers en osier remplis de galettes de pommes de terre, m’en donne un, puis s’engouffre dans la chatière avec une souplesse toujours aussi surprenante. Je m’y faufile à mon tour, le pas lourd, la poitrine douloureuse. Je manque de renverser mon précieux chargement et peste entre les dents, le vague à l’âme. J’ai passé vingt-huit ans à taire cette part de moi torturée par le dégoût de notre système et de son fonctionnement robotisé. La laisser s’exprimer aujourd’hui me malmène. Je surfe sur une houle de remords, de honte et d’amertume.
Loin de partager mon état d’abattement, Zareen évolue avec célérité dans les tunnels, la démarche déterminée. Féline, la femme d’âge mûr slalome avec aisance dans le dédale, faisant fi des obstacles et de l’obscurité croissante. Sa silhouette se meut avec grâce parmi les ombres. Elle avance sans hésiter, ensorcelante. Elle interrompt notre périple devant une arche de pierre décorée de couronnes de fleurs. Les plantes distillent un parfum délicat qui embaume l’espace.
— Nous ne sommes pas stupides, Layla, m’indique-t-elle en me faisant signe de pénétrer avec elle dans la cavité.
Nous longeons un couloir où les effluves nous accompagnent, reproduisant parfois le mélange de senteurs de la forêt. Je perçois le bruit familier de l’eau et devine la proximité d’une source. La clarté naturelle augmente peu à peu, jusqu’à emplir les lieux dans une immense grotte clairsemée de cheminées, magnifiques puits de lumière. J’ouvre la bouche, ébahie par la beauté du spectacle. Ici, la végétation côtoie les faisceaux évanescents du soleil, les herbacées vivaces et la pierre rugueuse. Quelques arbres se déploient même parmi les roches, majestueux. Je repère des bosquets de myrte en floraison, au feuillage dense et sombre, et dont la multitude de pétales blancs voltige dans les airs, poétique. Ce n’est pas tout. Des tentes beiges sont érigées le long des parois, à l’abri des rayons brûlants. Nous nous trouvons au cœur d’un petit village traversé par un ruisseau. Un pont ouvragé relie les deux rives et ajoute au charme de la caverne.
— Bienvenue à Héliolite, déclare Zareen en inspirant à pleins poumons.
— C’est merveilleux, murmuré-je en l’imitant, apaisée par les fragrances enivrantes et l’atmosphère mystique qui règne.
— On appelle ces trous des cheminées de fées. Ça prend tout son sens ici, n’est-ce pas ?
J’acquiesce, captivée par la clarté ambiante et les toiles de lumière. Du mouvement attire mon attention. Les voiles bougent, et bientôt, des personnes émergent des habitations. Au fur et à mesure de leur progression, un sentiment de malaise remplace la quiétude qui m’avait envahie. Des silhouettes pâles nous entourent, rachitiques, le visage émacié et les traits tirés par la fatigue. Des larmes me montent aux yeux, car je comprends enfin les mots de Zareen.
« Nous ne sommes pas stupides ».
Ces hommes et ces femmes sont rongés par un mal incurable. Et je sais exactement de quoi ils souffrent. Pas besoin d’explications. Des cancers de la peau à un stade avancé, fléau causé par la surexposition aux UV…
— Oh, quelle jolie créature ! s’extasie une dame dont je ne parviens pas à déterminer l’âge.
— Je ne t’ai jamais vue, tu es nouvelle, petite ? s’intéresse une autre en me caressant gentiment les cheveux.
Zareen salue tout le monde, presse les mains à sa façon comme pour les délester de leurs maux, puis distribue les rations.
— Elle est muette, les prévient-elle tout en partageant équitablement le contenu de son panier.
Je fais de même, chambardée par les tourments de mon âme. Autour de moi, les gens rient de bon cœur, discutent avec chaleur. Mon aînée ne se contente pas de leur apporter de la nourriture, elle disperse son aura de force et de bienveillance à la ronde, si belle dans son abnégation. J’essaie de me calquer sur ses expressions et son attitude, mettant de côté ma rancœur et la colère qui louvoie dans mes veines. La révolte gronde au creux de mon âme, de plus en plus vive à force de découvertes lugubres.
Les heures filent dans ce lieu hors du temps, auprès de ces êtres malmenés par la maladie, et pourtant si résilients et souriants. Lorsque nous repartons, je suis incapable de poser des mots sur le tumulte qui m’agite. Je suis saturée d’émotions multiples. Après plusieurs minutes de marche silencieuse, Zareen prend la parole.
— Nous les nommons les sacrifiés. Ils ont choisi d’aller en mission avec la brigade en connaissant les dangers, ou partent d’eux-mêmes pour nous permettre de tracer des itinéraires dans la forêt. Nous ne forçons personne. Certains d’entre nous éprouvent le besoin de se rendre à la surface pour vivre intensément, peu importe le coût à payer.
Je hoche la tête, abattue. Nous sommes tellement stupides de croire que les priver d’enseignements revient à les priver de leur faculté de jugement et de raisonnement… Forcément, après cinq cents ans, avec ou sans nos livres scientifiques, ils ont déduit l’affreuse vérité.
— Nous n’ignorons pas les risques, Layla, poursuit Zareen avec une détermination guerrière. Mais nous agissons pour les causes qui nous apparaissent les plus nobles. Les sacrifiés donnent leur vie pour la communauté. En échange, nous leur cédons le plus bel endroit du Labyrinthe et les accompagnons jusqu’à leur dernier souffle.
Une larme impromptue perle le long de ma joue. C’est injuste. Monstrueux. Et les habitants d’Onyria cautionnent ça… Nous nous glissons dans la chatière, et le passage me paraît soudain trop étroit. Les murs menacent de m’engloutir tant je me sens oppressée. La tête me tourne une fois debout au milieu de ce petit havre de paix.
— Où se situe la ville morte Lyvia ? demandé-je en me remémorant la destination de la prochaine expédition.
Le visage de Zareen s’assombrit et se voile davantage.
— Très loin d’ici… C’est la cinq plus quatre. Plus le chiffre est élevé, plus la distance à parcourir est grande.
Mon souffle se morcelle. Voilà pourquoi la foule grondait ce matin. Bon sang… Plus j’en découvre, plus je suis démunie et dépassée par l’ampleur de nos fautes.
Zareen plisse les narines, puis me décoche un sourire malicieux, tranchant avec sa morosité de l’instant.
— Va, petite déesse. Quelqu’un t’attend.
Je fronce les sourcils, perplexe. Sentiment accentué par son départ précipité tandis qu’elle fait marche arrière, rebroussant chemin par la chatière sans davantage d’explications. Je hume les lieux pour tenter de comprendre. Un frisson me dévale alors la colonne vertébrale. Le rideau de Kaveh ondoie légèrement, secoué par un courant d’air. Les battements de mon cœur s’accélèrent brutalement. Je perçois une présence. Et je crois deviner qui se cache dans l’autre pièce… Retenant mon souffle, j’avance avec prudence, le pouls chahuté. D’un geste lent, je fais glisser la toile sur le côté.
Des iris d’un noir incandescent me harponnent aussitôt, si vifs qu’ils me mettent à genoux en un instant.
Jahan.
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