Onyria 1 Le Labyrinthe: romance sur fond de dystopie (French Edition)
Chapitre 30
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Elaheh
Sa jouissance manque de me faire basculer à nouveau. La façon dont il se tend, les muscles bandés à l’extrême, animal dans son orgasme… je ne me lasse pas de cette vision. De son visage qui porte une balafre similaire à la mienne, à l’opposé. Ma joue droite, sa joue gauche. Comme si on se complétait dans nos tourments.
Il se laisse retomber entre les draps, toujours aussi félin, l’œil posé sur moi pour me surveiller même dans cette situation. Je tressaille sous l’intensité de cette simple inquisition. Sa massue tressaute entre mes jambes, réceptive à ma réaction. Je couine et me tortille pour éviter de lui céder derechef. Bon sang, le sexe est tellement merveilleux avec lui. C’est presque un crime. Impossible de résister à la chaleur qui se propage sous ma peau lorsqu’il m’aimante à lui. À cette pensée, j’ai soudain mal. Mal en songeant devoir encore le quitter. C’est une étreinte pour mieux se séparer…
Il remarque mon changement d’humeur et m’attire entre ses bras, m’obligeant à plonger au cœur des ténèbres de son regard.
— Qu’y a-t-il ?
Sa voix est si grave après notre corps à corps qu’elle me couvre de chair de poule.
— À quoi ça rime ? murmuré-je en baissant le menton.
Mauvaise idée. Je me retrouve face à son torse brûlant contre lequel je repose, avec un naturel si loin de notre relation de départ. C’est officiel. Je me suis habituée à Jahan. Beaucoup trop. Au point de souffrir en songeant qu’il ne dormira pas ici, dans ce lit avec moi. C’est absurde.
— À nous deux, réplique-t-il en me caressant les cheveux, humant mon parfum à pleins poumons.
— Et où ça nous mène ?
Il s’interrompt, les doigts figés entre mes mèches.
— Trop loin de là où je devrais être, marmonne-t-il en retirant sa main.
Ses mots, cumulés à son geste, me lacèrent la poitrine. Pourquoi ça m’irradie le cœur de l’entendre me rappeler une évidence ?
Je le sais. Je l’ai intégré. Nous avons pris nos distances et j’ai respecté ses responsabilités. J’ai accepté de voir mon père décliner alors qu’il dépérissait pour soutenir ses idéaux. Mais je ne parviens pas à supporter de voir Jahan repartir. Imaginer d’autres journées à nous épier en silence. Ça devient trop pesant.
Je ne me reconnais plus. Je ne me comprends plus. Mon ventre se noue et mes poumons déraillent. Je me sens oppressée et acculée contre un mur.
— Ne t’en vas pas, prononcé-je avec une détresse qui ne me ressemble pas.
Il me fixe, sombre et mystérieux. Bien trop secret. Puis, sans me répondre, il s’empare de mes lèvres avec une douceur peu commune. D’abord, en les pressant des siennes, longuement, inspirant comme pour humer mon parfum tandis que je me gorge du sien. En les goûtant ensuite avec une sensualité qui lui est propre. C’est doux et douloureux à la fois. Intense, trop fort et trop peu. Je me perds au milieu de ce baiser si différent de nos échanges enfiévrés. Des mots traversent l’air dans nos silences lourds de sens. Fusent et me désintègrent le cœur.
J’ai soudain peur. Car avec lui, tout prend des tournures déstabilisantes. J’ai l’intime conviction que je suis en train de chuter au fond d’un puits. D’un gouffre sans fin. Et cette fois, aucune corde ne pourra me sauver. Je le sais à la façon dont ça palpite partout en moi. Aux soubresauts dans ma poitrine et dans mon ventre.
Il m’a piégée.
Enfermée dans une grotte à ses côtés, me conditionnant pour demeurer mon unique lumière. Je me croyais libre à présent, mais ce n’est qu’une illusion. Des liens inextricables me retiennent à lui. M’empêchent de remonter à la surface.
Je m’agrippe à ses mèches rebelles et approfondis notre étreinte pour tenter d’oublier. De noyer cette sensation qui me malmène et m’écorche l’âme. Je me trompe forcément. La vie va reprendre son cours, et tout ira bien…
Je vais survivre à l’absence de Jahan, comme je survis à l’absence du Soleil depuis que j’ai rejoint le Labyrinthe.
Ses bras puissants m’encerclent et me pressent davantage contre son torse. Je gémis face au plaisir qu’il me procure avec sa bouche si sensuelle. J’ignorais qu’on pouvait éprouver tant de choses à travers un baiser. Vibrer à ce point contre quelqu’un qui nous prend tout. Car Jahan me vole bien plus que mon souffle. Je le devine, mais refuse de l’admettre et d’affronter cette misérable vérité…
Nous nous embrassons longtemps, recouvrons notre respiration à l’unisson avant de nous perdre un peu plus l’un contre l’autre. Très vite, il finit à nouveau entre mes cuisses. Cette fois, au-dessus de mon corps qui s’enflamme sous le sien, guidé par son rythme. Même dans ses coups de reins, Jahan demeure félin. Souple, vif et percutant. Je m’égare dans un nouvel ailleurs redessiné par le plaisir qu’il m’inflige, les poignets noués autour de sa nuque l’instant de cette étreinte qui sonne comme un ultime adieu.
Les tourments dans ses iris d’un noir abyssal ne mentent pas. Ils me terrassent à mon tour. J’ai le sentiment qu’il s’agrippe à moi pour effacer ce qu’il a vu, ou ce contre quoi il devra lutter. Serai-je là pour y assister ?
Soudain, une pensée me lamine les entrailles.
— Tu vas partir en mission pour la ville morte Lyvia ? ahané-je en encaissant un coup de boutoir qui me fait toucher les étoiles.
— Plus tard, Ela, grogne-t-il en me mordant la clavicule. Juste toi et moi. Offre-toi à moi ce soir…
J’obéis sans vraiment savoir comment ni pourquoi. Je me déconnecte de mes angoisses parce qu’il joue avec mes terminaisons nerveuses mieux que personne. Parce que ses prunelles hématite luisent de secrets qui lui pèsent, et que je veux lui ôter une partie de ce poids, là où je suis restée impuissante pour aider mes parents. Plus jamais ça.
Alors, j’accueille ses mouvements de bassin en basculant le mien au même tempo que le sien, je cueille ses râles sauvages du bout des lèvres et y mêle mes gémissements de bonheur. Vivre. Ressentir. Éprouver.
C’est ce qu’il m’a enseigné.
J’y fais honneur en savourant notre corps à corps comme si c’était le dernier. Et lorsqu’il se répand bruyamment en moi, je me niche dans son cou pour me gaver de son odeur virile et apaisante, la seule qui parvienne à m’apporter un sentiment de plénitude et de sécurité depuis que j’ai quitté la Cité.
***
Je me suis assoupie. Quand je me suis réveillée, Jahan n’était plus là, et Kaveh dormait sur mon matelas, allongé en chien de fusil. Ils ne m’ont pas déplacée. Ils m’ont laissée sur ce lit, enveloppée de ces draps imprégnés de l’odeur de nos ébats.
La première action que j’ai réalisée en me levant a été de les laver, par respect pour Kaveh. Chose surprenante, il ne m’a toujours pas charriée, lui pourtant si prompt aux remarques graveleuses. Cependant, l’ambiance qui règne dans les galeries ne semble pas propice au rire. Jahan a recruté les nouveaux sacrifiés…
J’ai été soulagée d’apprendre qu’il ne prendrait pas part à cette mission. Il ne peut pas quitter le Labyrinthe, m’a vite rassurée Zareen avec sa clairvoyance habituelle. Cela ne l’empêche pas de porter le fardeau de sélectionner les condamnés. Un rôle terrible auquel il se plie, écoutant les revendications des uns et des autres, tout en jugeant ceux qui sont indispensables au Réseau et à qui il refuse le départ. Je comprends mieux ses ténèbres d’hier soir…
Ce matin, l’atmosphère morose sur le terrain d’entraînement ne s’allège pas. Les visages et les corps sont marqués par la tension. C’est la première fois que je me retrouve sans Kaveh. Paiman et lui ont accompagné Jahan pour escorter les sacrifiés auprès de la brigade. Je m’échauffe dans mon coin, le cœur lourd et l’inquiétude grandissante. Et si ça dégénérait encore ?
Un long frisson me parcourt soudain la colonne vertébrale. Pas de ceux déclenchés par Jahan. Non, cette fois, mes poils se hérissent et mon alarme interne rugit.
Discrètement, je pivote vers l’origine de ce malaise, et percute deux pupilles d’un noir infernal. Je frémis encore. L’ours. Le colosse d’hier. Impossible de m’y tromper malgré son foulard. Sa taille, l’épaisseur de ses bras et les cicatrices en forme de griffes qu’il arbore m’indiquent que c’est bien lui. Il m’observe sans se cacher, le regard inquisiteur. J’ai l’impression de passer au bistouri, qu’il me dépèce à distance.
Par instinct, je me rapproche des filles non loin de là. Defne m’adresse un salut de la main. Je la reconnais à ses iris vert et ambre, si différents de ceux des gens que j’ai côtoyés à Onyria.
Je lui signe un bonjour, puis, brûlante de curiosité, j’ose lui demander qui est le nouveau avec des gestes approximatifs. Elle saisit et jette un œil en direction du concerné. Tout comme moi, sa peau se couvre de chair de poule. Il déstabilise tout le monde.
— C’est Kaan, le père de Jahan, chuchote-t-elle en se positionnant à côté de moi pour effectuer des pompes, elle aussi.
J’écarquille les yeux sous le coup de la surprise.
Son père ?
Je devine un sourire derrière le voile de Defne.
— Il est rentré d’excursion depuis peu. Il est souvent parti. C’est un de nos plus gros voyageurs. Il va très loin, jusqu’au sable et à la mer.
Cette fois, je suis estomaquée par ses révélations. Le sable et la mer ?! Tout seul ?
— Oh, il vient par ici ! glapit Defne en se redressant, comme électrocutée.
Elle détale avec les filles sans demander son reste, me laissant seule face au colosse qui fond sur moi d’une démarche assurée à l’instar de celle de son fils. Je sais désormais de qui Jahan a hérité son aplomb et son aura.
J’hésite à suivre Defne et les autres, mais quelque chose me retient sur
place. Comme un défi. Kaan, qui porte son prénom à merveille[5], se poste à mes côtés, s’allongeant au sol pour enchaîner les exercices avec des mouvements bruts et incisifs. Précis. Il dégage une bestialité encore plus exacerbée que celle de Jahan. Un prédateur dont l’aura opprime ses semblables. Un serpent paraît me garrotter la trachée, sinuer le long de ma nuque d’où perle une sueur froide, m’empêchant de respirer correctement en sa présence. Je refuse de me démonter et de céder à la pression qu’il établit sans un mot. Alors, je poursuis mes séries et l’ignore du mieux que je peux.
Tout comme avec Jahan, je m’inspire de sa force animale pour puiser des ressources au fond de mon mental et me dépasser. Ils me fascinent par leur puissance, et je rêve de leur voler un peu de cette énergie et de ce feu qui brasille dans leurs iris fuligineux.
Kaan se redresse et me surplombe, humant l’air en plissant les narines, le front barré de rides de contrariété. J’essaie d’occulter son attitude et me dirige vers la corde pour la grimper, montant et descendant à toute vitesse sous ses pupilles incendiaires. Lorsque mes pieds touchent le sol, il se déplace dans mon dos et me masque la luminosité artificielle des néons.
— Suis-moi, m’intime-t-il avec une autorité implacable.
Je me raidis, aux abois. Mon alarme personnelle reprend du service et m’avertit d’un danger imminent. Son timbre sonnait clairement menaçant. Je me hérisse, sur la défensive, cherchant des yeux un soutien. Aucune trace de Kav ou de Jahan.
— Je déteste me répéter, gamine, grogne-t-il en me jetant un coup d’œil acéré par-dessus son épaule en constatant que je n’ai pas encore bougé.
Je contracte les poings et lui rends son regard avec suspicion. Il secoue la tête en laissant échapper un ricanement qui me glace l’échine.
— Tss, je comprends mieux ce qu’il te trouve, ironise-t-il. Cet idiot de rejeton de mes deux.
Une vague de colère déferle dans mes membres en entendant ces mots. Je n’apprécie pas qu’il parle ainsi de son fils. Quel genre de relation entretiennent-ils ?
— Soit tu viens, soit je t’emmène à ma façon. Choisis, et vite, ma patience a des limites, tonne-t-il avec animosité.
Son timbre est sans appel. Il ne me laisse aucune échappatoire. Alors, résignée, je lui emboîte le pas, non sans zieuter les alentours en quête de silhouettes familières pouvant me porter secours. J’ai un couteau dans ma ceinture. Cependant, je ne suis pas certaine que trancher la gorge du père de Jahan soit une option envisageable, même si je me sens vraiment dans une impasse.
Il m’entraîne dans les tunnels, jusqu’à m’acculer dans un coin sombre, se fondant dans l’obscurité sans décélérer, parfaitement à son aise au cœur des ténèbres. Mon pouls s’emballe et ma respiration se morcelle. Tous mes sens s’activent pour me maintenir aux aguets. Que cherche-t-il ? À m’effrayer ? Pire, à me tuer ? Soudain, une fulgurance jaillit dans mon esprit. Trop tard, je suis déjà à bonne distance du marché et des allées que je connais.
Et s’il m’avait simplement démasquée ?
Je déglutis en le voyant s’arrêter, le dos immense, la carrure imposante, occupant tout l’espace. Il inspire à pleins poumons sans se retourner, me laissant dans l’expectative, emplie d’une tension qui menace de me faire défaillir dans la seconde.
— Tu as une odeur très particulière, tu sais, susurre-t-il de son timbre de baryton.
Je me hérisse. Est-ce qu’il court plus vite que moi ? Il est lourd, j’ai peut-être une chance de le distancer…
— Et tu portes un parfum qu’un père ne peut oublier. Peu importe le temps que je passe loin du Labyrinthe, mon flair ne me trompera jamais.
Je pâlis. Je pressens déjà ce qui va suivre.
— Sans parler qu’il t’a marquée, cet abruti, ironise-t-il. Je connais les lubies de mon fils. Ton épaule exhibe l’empreinte de sa mâchoire. Il était avec toi hier soir, gamine.
Je recule d’un pas. Il n’y a rien de mal à ce qu’on a fait. C’est courant dans les galeries, il a le droit de me toucher pour assouvir ses besoins, non ? Je brûle de répondre avec virulence aux constatations de cet homme si sûr de lui. De le remettre à sa place, parce que je n’aime pas le ton qu’il emploie pour parler de Jahan.
— Ça pourrait ne pas être un souci, si les filles ne m’avaient pas dit qu’il ne les baisait plus depuis au moins deux de leurs Lunes, reprend-il avec une colère soudaine qui me scie en deux.
Les filles ? Quelles filles ? Mon sang ne fait qu’un tour. De l’acide me carbonise les entrailles en repassant en boucle ses paroles. Il ne les baise plus. Les. Elles. Plusieurs femmes. Je vais vomir. Je recule de nouveau sous le coup de la stupeur. Je n’encaisse pas. Je n’accepte pas. Je ne veux pas comprendre.
— Et on a un autre problème encore plus gros, toi et moi, petite, déclare-t-il sombrement en pivotant pour me faire face, ses pupilles luisant dans le noir avec une intensité redoutable. Je vis dehors. Je côtoie les bêtes sauvages et les dangers de la forêt, de la mer ou de la montagne. Ton corps n’est pas celui d’une rescapée. Tes cheveux sont bien trop soyeux, tes cicatrices trop peu marquées, tes mains trop délicates. Les seules femmes que j’ai croisées qui te ressemblaient n’étaient pas de l’extérieur… elles venaient de là-haut. Des putains de tarées de la Cité !
Mon cœur détone et mes poumons défaillent. Il m’a percée à jour. Tout est fichu. Une unique pensée régit désormais mes neurones en ébullition.
Cours, Ela… cours et prie pour qu’il ne t’attrape jamais !
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