Onyria 1 Le Labyrinthe: romance sur fond de dystopie (French Edition)
Chapitre 32
OceanofPDF.com
Jahan
— Qu’est-ce que tu as fait ? beuglé-je à travers la pièce, dans un état proche de la démence.
— Ce que tu n’as pas eu les couilles d’accomplir pour ton bien, répond calmement mon père en me fixant avec une expression polaire.
Je me tends, les muscles en feu, l’envie de décharger ma fureur sur le premier venu. Kav et Pai ont préféré rester à l’entrée de notre base actuelle, conscients que ça allait mal tourner. Je n’ai que cet homme pour adversaire, celui dont je partage le sang et la haine viscérale pour les gens de la Cité.
Sauf Ela. Putain, tous, sauf Ela…
— Tu n’avais pas à te mêler de ça, grondé-je avec un timbre menaçant, me contenant avec peine.
— Tu n’avais pas à la garder dans les galeries. Tu faiblis au pire moment, fils.
Merde, je le sais. Ela est une faiblesse. Une faille dans mon organisation, dans mes plans mis en place depuis des années. Un grain de sable dans les rouages de notre mécanisme bien huilé. Pourtant, j’ai besoin d’elle.
Elle alimente ma flamme avec la sienne. M’empêche de flancher si près du but. Si on me l’enlève…
Je rugis avec une rage indéfinissable. Tout s’accélère. Nous touchons notre objectif du bout des doigts. Bientôt… bientôt, nous serons en mesure de leur faire payer. Mon père a raison. Je ne dois rien lâcher. Mais je suis persuadé qu’Ela est ma dernière lumière. La seule capable de m’empêcher de sombrer dans les ténèbres.
Elle éveille des trucs que je n’ai plus éprouvés depuis leur mort. Ça ne peut pas être un mal. Ça ne peut pas m’être interdit.
Je me cramponne à la table en la serrant de toutes mes forces, jusqu’à faire saillir chaque veine de mes bras et blanchir mes phalanges. Je sais que si je frappe mon père, il ne s’effondrera pas. Il me rendra les coups. J’ai hérité de sa force brute. C’est un roc. Un monstre de puissance et de fermeté. Mais son cœur est gangrené depuis trop longtemps. Il ne peut plus comprendre ce que je ressens. Ils ont tué une part de lui en l’abattant comme une bête. Ils l’ont détruit. Et je me suis construit au milieu de sa rancœur et des décombres de son cœur.
Nous échangeons un regard empli d’amertume. Lui, déterminé, convaincu d’avoir agi de la bonne manière. Je le respecte et ne poserai pas la main sur lui. Toutefois, je ne peux me résoudre à perdre Ela.
— C’est de la folie, crache-t-il en devinant mon intention. Tu vas tout ruiner pour une fille ! Une putain de chatte alors que la moitié du Labyrinthe écarterait les jambes pour toi !
Je vois rouge.
— Ela n’est pas juste une chatte ! hurlé-je en retournant la table.
— C’est bien là le problème ! Elle n’aurait jamais dû devenir plus que ça ! Surtout pas elle ! Tu crois que je suis aussi abruti que les autres ? Que je n’ai pas compris d’où elle venait ?
Je me tétanise, le souffle saccadé, le bide en vrac et la tête dans un étau. Merde. Dans ses yeux, je capte qu’il a saisi. Forcément. Il est le plus intuitif de nous tous. Le plus imprévisible aussi.
— Je t’ai mis au monde, Jahan ! tempête-t-il. Je t’ai arraché du ventre de ta mère et t’ai aidé à pousser ton premier cri. Qui pensais-tu berner en lui demandant de la boucler ?
Personne n’a bronché depuis son arrivée. Il a été l’unique Dragon assez observateur pour la démasquer. J’aurais dû l’anticiper. Rares sont ceux qui côtoient les rescapés. En réalité, il est le seul. Mon père, l’homme animal qui s’égare dans les bois puisqu’il n’a plus rien à perdre, qu’il ne vit plus que pour se venger. Quand il s’en va, je ne sais jamais si je le reverrai et s’il reviendra. Il est déjà parti trop loin, il a déjà mis un pied dans la tombe, prêt à les rejoindre quand son heure sonnera. Et rien que pour ça, il est dangereux.
Mes instincts se ravivent et je me tends, déployant le buste dans une posture menaçante.
— Je t’interdis de la toucher.
Il rit dans sa barbe, se gausse de mon avertissement.
— Regarde-toi, fils. L’envie de tuer dans tes yeux noirs. Pour une fille qui n’est même pas d’ici… Nous comptons tous sur toi. Tu ne peux pas nous faire ça. Tu ne peux pas me faire ça ! Mais quel putain de sortilège l’a mise sur ton chemin ?
— Aucun sortilège, Kaan, mais le destin.
Nous pivotons à l’unisson vers cette voix féminine qui transperce l’ouragan de testostérone dans la pièce. Zareen. Kav l’a laissée passer.
— Où est Ela ? m’alarmé-je en la découvrant ici alors que je l’imaginais avec elle.
— Prostrée contre un mur, l’âme à vif. Ce qu’elle a appris a profondément blessé ses valeurs et son cœur.
Je réalise avec du retard qu’elle a compris alors que j’ai employé Ela et non Layla. Ça ne me surprend qu’à moitié. Zareen possède un don mystique. Ses pupilles opalescentes sont ouvertes sur d’autres sphères, et son courage n’a aucune limite. La preuve, elle se tient debout entre nous sans aucune crainte.
— Que fais-tu ici ? râle mon père qui s’adoucit néanmoins.
— Mon devoir, Kaan. Épargne la petite. Son cœur est d’or, son âme, un diamant brut. Kamaria l’aurait aimée comme je l’aime.
Je me crispe et mon père inspire brusquement. Zareen est la seule à prononcer encore le prénom de ma mère. Elles étaient aussi proches que des sœurs, alors nous lui cédons ce droit qui n’appartient plus qu’à elle.
— Cette gosse est un obstacle à nos projets, assene mon père avec virulence.
— Ils l’ont rejetée, interviens-je. Ils l’ont chassée et poursuivie avec leurs chiens parce qu’elle est différente d’eux. Ne me dis pas que tu ne l’as pas remarqué, toi qui vois tout.
Il se renfrogne, signe que j’ai touché un point sensible. Alors, il l’a perçu, lui aussi.
— Nos volontés se recoupent, ajoute Zareen avec calme et certitude. Elle ne représente pas une faiblesse, mais une force pour le Dragon qui déchaînera sa fureur pour combiner sa vengeance à la sienne.
— Foutaises, maugrée mon père. Si elle prend peur, elle filera révéler nos plans à la brigade. On doit l’éliminer.
— Si tu…
Zareen m’interrompt en posant sa paume ferme sur mon torse.
— As-tu décelé ce type de peur chez elle ? réplique-t-elle en haussant un sourcil.
— Elle n’a pas encaissé les filles.
— Parce que son cœur réclame celui de ton fils, Kaan. Mais je suis certaine qu’elle t’a tenu tête comme je le fais. Qu’elle n’a pas flanché devant toi. Elle ne nous dénoncera pas, je suis formelle.
Mon pouls tambourine plus fort en entendant les mots de Zareen. Voilà où nous en sommes avec Ela… nous avons sombré sans le voir venir. Au pire moment. Ou au meilleur, si j’analyse la prédiction de la mère de mon meilleur ami.
Oui, Ela réclame vengeance, et je suis prêt à lui accorder ce souhait. À me battre pour panser ses plaies, à planter mon couteau dans la jugulaire de celle qui a scarifié sa beauté.
Un long silence s’installe entre nous. Chacun campe sur ses positions. Je suis heureux d’avoir un soutien de taille pour m’épauler. Personne d’autre n’est en mesure de s’opposer à l’autorité de Kaan Arslan.
— Je mets ce problème de côté pour l’instant, finit par marmonner celui-ci. Il paraît qu’un autre cafard t’emmerde. Il serait peut-être temps de lui couper définitivement la tête, non ?
Mon sang bouillonne. Jin. À l’approche de l’offensive, nous ne pouvons pas risquer d’échouer par sa faute. Mais ce mec est un nuisible qui se terre dans la moindre faille avec une efficacité malsaine.
— Il y a des traîtres parmi nous, l’informé-je, sinistre.
Un rictus carnassier ourle les lèvres de mon père.
— Et tu n’attendais plus que moi pour débusquer les rats dans ton terrier.
— Fais au mieux, répliqué-je en haussant les épaules.
Zareen me transperce de ses prunelles ouvertes sur l’infini. Elle me sonde sans rien ajouter. Un frisson me glace l’échine. Peut-elle percevoir mon autre souci ? Celui que seuls Kav et Pai connaissent.
Nous n’avons pas tué l’intégralité des hommes de Jin venus jusqu’au QG. L’un d’eux nous a échappé. Celui parti aux trousses d’Ela dans la forêt. J’ai remonté sa trace, et il est reparti en direction du secteur Sélénite. Cependant, pas avec les mains vides. Je ne l’ai jamais révélé à Ela, mais cet enfoiré a emporté une de ses culottes avec lui. J’ai retenu leur nombre exact puisqu’elles occupaient une partie de ma commode. Je ne les lui ai pas rapportées parce que je me doutais qu’elle le remarquerait, elle aussi.
Ce geste ne signifie qu’une chose : Jin sait désormais qu’une femme vivait dans mes quartiers. Pire, il possède son odeur pour la traquer.
Mon père a donc raison. Il est grand temps d’achever mon ennemi juré avant qu’il exploite Ela pour m’atteindre à travers elle.
Les Dragons se déploieront bientôt parmi les ténèbres du Labyrinthe pour déchaîner la mort dans leur sillage. L’heure de la première guerre a sonné.
OceanofPDF.com
OceanofPDF.com