Onyria 1 Le Labyrinthe: romance sur fond de dystopie (French Edition)

Chapitre 4

 

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Elaheh

 

Seize ans plus tard

 

D’un geste machinal, je caresse les rayons du soleil sculpté dans le bois. À force, j’en connais chaque ondulation, chaque aspérité. C’est devenu une relique d’un univers que je ne côtoierai peut-être jamais. Je m’y accroche, ainsi qu’au souvenir de Jin et de ses conditions précaires. Une façon de me donner du courage pour affronter mes propres ennuis. J’ai souvent prié en secret pour que ce garçon soit en vie, quelque part dans les galeries. Il n’est plus jamais remonté, mais je sais que le monde d’en bas a vécu des bouleversements peu après notre rencontre. Un soir, mon père est rentré le visage fermé, semblant porter le poids des astres sur ses épaules. Il a refusé de nous dire ce qui s’était passé, cependant, en creusant et en laissant traîner mes oreilles à droite à gauche, j’ai surpris quelques bribes de conversations et d’explications. Le conseil s’est réuni pour voter une sentence concernant un haut dignitaire qui aurait fauté dans les souterrains. Malheureusement, le verdict n’a pas convenu aux valeurs éthiques et morales de mon père. Je n’ose imaginer ce dont il s’agissait, pour le retourner à ce point. Depuis, il s’est enfoncé dans la morosité, de plus en plus taciturne à la maison. Comme si c’était la goutte de trop. Comme si son réservoir de patience était aussi épuisé que lui, ébréché, désormais.

Lentement, il s’est éloigné, distant et secret. Il a tenu bon jusqu’à mes vingt ans. Pour mon ultime bilan d’aptitudes. Celui déterminant notre place et nous orientant dans la société en fonction de nos compétences. L’intelligence artificielle qui recoupe l’ensemble de nos traits de caractère, ainsi que notre dominance psychologique, nous classifie selon seize

schémas types d’individus[2]. Deux d’entre eux sont des profils condamnés par Onyria. Ce sont ceux pour qui les règles et les normes importent peu. Tous les autres obéissent à un cadre défini tant qu’on nourrit leur aspiration motrice. Une fois que je suis revenue de ce test, mon père a lâché prise. Comme s’il avait accompli sa mission, et qu’il passait à autre chose. J’ai entamé mes études, il a entamé sa descente dans les ténèbres de son esprit. Il n’en est plus jamais ressorti.

Mes parents et moi sommes des idéalistes. Nous sommes gouvernés par la nécessité de donner du sens à chacune de nos actions. Pour nous, les lois ne suffisent pas à justifier un choix. Nous avons besoin d’être en résonnance avec nos valeurs internes, et elles sont différentes de celles de la Cité. C’est pour cette raison que nous aurions dû être éliminés. Notre système n’autorise pas la dissidence. Chaque habitant d’Onyria doit respecter nos codes sans les remettre en question ou en douter. Sans quoi, ce serait l’anarchie. Et nous ne pouvons nous permettre la moindre faille… Notre survie en dépend. L’avenir de l’humanité également. Tout du moins, c’était la vision de Senen, ainsi que celle du gouvernement à l’heure actuelle.

Pourtant, nous sommes vivants, et nous n’avons pas détruit Onyria. À la place, nous avons camouflé notre personnalité, mettant en avant un autre profil lors du test en biaisant nos réponses, ceci afin d’obtenir une affectation. Toutefois, il est impossible de tricher jusqu’au bout. Ce qui est ressorti de ce bilan, c’est notre deuxième dominance. Je suis ainsi devenue un protecteur, et j’ai achevé cette année mon cursus de médecine. Je soigne désormais les Onyriens. J’aurais aimé pouvoir intégrer la brigade envoyée dans le monde d’en bas, mais le tempérament exigé était à l’opposé du mien. Seuls les exécutants sont habilités à rejoindre ce secteur. Des hommes et des femmes qui soutiennent l’ordre et la tradition sans jamais remettre notre système en question. Il était impossible pour moi de mentir à ce point à la machine.

Néanmoins, même si je n’en ai encore jamais eu l’opportunité, je les croiserai peut-être au cours de ma carrière. Je l’espère souvent, rêvant de leur subtiliser quelques informations supplémentaires. Ils sont chargés des missions en extérieur, qu’ils dirigent en emmenant les habitants des galeries en tant que mains-d’œuvre. Leur rôle est déterminant, car ils nous réapprovisionnent en ralliant les grandes villes d’autrefois. Onyria n’est pas entièrement autonome. Nous n’avons pas l’espace suffisant pour abriter les usines de production de certaines technologies pourtant indispensables, telles que les panneaux photovoltaïques. C’est là qu’interviennent la brigade et le monde d’en bas. Ils se rendent en convois dans les cités désertiques où tout est resté en place, se servent, puis reviennent. Il arrive qu’ils se blessent en chemin, ou pire, qu’ils contractent une maladie. J’entre alors en scène. Toutefois, nous sommes rodés, depuis cinq siècles, et en huit ans d’études, je n’ai soigné aucun d’entre eux. Pour l’instant, je n’ai eu à traiter que des accidents bénins du quotidien. Un poignet foulé à la balle au prisonnier. Un homme tombé par mégarde de l’échelle. Des problèmes gastriques après une indigestion… bref, rien qui m’anime ou me transcende.

Mon réveil sonne, m’indiquant qu’il est l’heure d’aller à la clinique. Je soupire. Comme chaque matin, je suis prête bien avant, mais ne sors pas de ma chambre pour autant. Je calfeutre mes émotions au plus profond de moi, range le petit soleil en bois dans le tiroir de ma commode, puis gagne la cuisine où mon père sirote un thé, le visage fermé, lui aussi. Il ne relève pas le menton, absorbé par sa lecture. Du droit. Encore et toujours.

Après son test, il a été classé parmi les directeurs. Il exerce son autorité au sein du ministère de la Justice, appliquant les lois qu’il décrie pourtant. Il m’a souvent dit : le meilleur moyen de contourner un cadre, c’est de le connaître sur le bout des doigts. Cependant, ça lui impose d’être entouré de personnes dont les valeurs sont aux antipodes des siennes. J’ignore d’où il tire sa patience. Je crois qu’il a voulu trop en faire. C’est ce qui l’a perdu, finalement, nous entraînant dans sa chute…

Gamila se retourne et me salue, le bout de sa tresse effleurant l’assiette qui m’attend. Je la soupçonne de le faire exprès.

— Bonjour, Ela, roucoule-t-elle de sa voix sirupeuse. Bien dormi ?

Tout irait mieux si tu n’étais pas là, songé-je tout bas, sans pour autant le prononcer.

— Parfaitement, et vous ?

J’inclus mon père dans la question, sachant pertinemment qu’il ne me répondra pas. Il est parti trop loin, depuis trop longtemps. À force de jouer un rôle, il s’est peut-être égaré en chemin.

— J’ai connu un sommeil plus réparateur, se plaint Gamila en pinçant les lèvres. Les oiseaux ont été bruyants ce matin.

Je masque mon dédain. Une mésange a établi son nid près de sa fenêtre, j’en entends parler tous les jours depuis.

— J’ai été incommodée aussi, déclare Siba qui tire la chaise face à la mienne et s’installe en m’adressant un regard hautain.

Telle mère, telle fille. J’ôte un cheveu gris de mes quartiers de pomme avec une grimace de dégoût. Mon père semble émerger de sa torpeur au même instant, me fixant avec un intérêt soudain.

— Quand vas-tu accepter la proposition de Navid ? me demande-t-il, très sérieux.

Siba se crispe à ces mots. Ce sujet fâche, depuis quelque temps.

— J’y réfléchis encore, éludé-je en versant de l’eau bouillante dans ma tasse.

— Il va finir par se lasser, me sermonne-t-il.

— Grand bien lui fasse, intervient Siba. Elle joue avec lui, il mérite un peu plus de considération.

— La tienne, en l’occurrence, répliqué-je avec un sourire teinté d’ironie.

Les traits de mon père expriment aussitôt l’agacement. Il me réprimande en silence. Je n’en tiens pas compte et savoure mon thé, m’évadant de trop courtes secondes hors de cet appartement où j’étouffe, faussement concentrée sur la décoration des murs et les tableaux des pyramides égyptiennes que Gamila aime tant. Je suis surprise du mutisme prolongé de Siba. D’habitude, elle a la langue plus pendue que ça. Plus venimeuse, aussi. Mes parents se sont séparés il y a deux ans. Six mois plus tard, mon père s’est installé avec Gamila, une veuve de cinquante-cinq ans qui travaille en tant que secrétaire au sein du gouvernement. Nous vivons désormais sous le même toit, avec sa charmante fille de trois ans ma cadette.

Je déteste ce foyer qui n’en est plus un. Malheureusement, étant donné le manque de place dans la Cité, il est impossible d’obtenir un logement pour une personne. J’aurais pu choisir de rester avec ma mère, cependant, c’était opter pour la peste au lieu du choléra. À peine célibataire, le gouverneur lui est tombé dessus. J’ai appris qu’il la courtisait autrefois, avant qu’elle se marie avec mon père. Elle lui a cédé, à ma plus grande horreur. Ils partagent l’étage le plus haut de notre gratte-ciel, à présent. Hors de question de vivre avec cet homme. Me voilà donc condamnée à supporter Siba et ses mesquineries, sa jalousie maladive sur tout et pour tout, et sa mère mielleuse à souhait. Le paradis.

Songer aux conditions décrites par Jin m’a souvent aidée à relativiser. Je ne mesure qu’un mètre cinquante-sept. Je suis toujours capable de me glisser dans la crevasse. Cependant, le noir m’effraie trop pour que j’ose essayer d’assouvir ma curiosité sur le monde d’en bas. Non, je préfère encore me farcir l’air supérieur de Siba et les mièvreries de Gamila.

En réalité, une autre solution me tend les bras. Je pourrais m’installer avec Navid. Il ne cesse de multiplier ses avances et c’est un excellent parti, en plus d’être un bel homme, raisons pour lesquelles Siba me malmène autant dernièrement. Toutefois, duper ces deux mégères en passant mes journées au travail, puis mes soirées enfermée dans ma chambre, me paraît bien plus simple que porter un masque en compagnie d’un potentiel époux. Il souhaite construire un foyer, et je suis aux antipodes de la candidate idéale. Mes parents ont eu une chance phénoménale de se trouver entre dissidents. Je suis courtisée, mais je n’ai pas encore identifié de compagnon possédant notre particularité. Sans parler des relations complexes entre hommes et femmes, à Onyria. La politique des naissances contrôlées a diminué le désir d’interaction entre les sexes, rendant l’acte charnel désuet. Pour moi la première, soyons clairs. Je n’en éprouve absolument pas le besoin.

— Au fait, j’ai appris que le compteur avait bougé cette nuit, déclare soudain Siba en tournant longuement sa cuillère dans sa tasse.

J’observe ses doigts en fronçant les sourcils. Son geste n’est pas anodin, son timbre guilleret non plus. Elle s’éternise pour m’agacer.

— C’est la pauvre petite Azalée du 8e, répond Gamila. Elle n’a pas supporté de devoir avorter. Il paraît qu’elle s’est suicidée pour partir avec l’enfant.

— Quelle stupidité, ce n’était même pas un fœtus, raille Siba en poursuivant son manège avec sa cuillère.

Mon père et moi ne commentons pas, n’échangeons aucun regard. Je me lève et débarrasse ma place, emmurée dans mon indifférence.

— Je dois y aller, déclaré-je simplement. Passez une bonne journée.

Au moment où je pénètre dans l’ascenseur, une haute silhouette masculine se glisse à mes côtés, un épais codex sous le bras. Nous descendons jusqu’au rez-de-chaussée dans un silence mortuaire. La discussion de Gamila et Siba nous a assommés, nous digérons leurs mots avec aigreur. Une fois à l’extérieur de l’immeuble, avant de nous quitter, mon père m’adresse une rapide œillade en biais et murmure :

— Dis-lui bonjour de ma part.

Je me fige. Nos iris se percutent, et pour la première fois depuis longtemps, je lis des émotions dans ses yeux sombres. Il les verrouille aussitôt. Cependant, de manière mécanique, il pose sa grande paume sur mes cheveux, puis s’éclipse à grandes enjambées en direction des bureaux administratifs. Ma gorge se noue. Il parlait de ma mère. Il sait que je lui rends visite tous les matins avant d’aller au travail. Son laboratoire est sur le chemin, donc j’en profite. Dis-lui toi-même, ai-je envie de lui hurler. Seulement, ce ne serait pas digne d’agir ainsi à Onyria. Alors, je me mords la lèvre et tourne les talons pour partir de mon côté.

J’ai encore du mal à encaisser la séparation de mes parents. Ce sont des histoires d’adultes, comme ils se plaisent à me le répéter. Je suis d’accord que les relations sous la coupole n’ont rien de simple, que je n’ai pas suffisamment d’expérience en la matière pour porter un jugement. Néanmoins, une petite voix en mon for intérieur me souffle que c’est plus profond. Je suis persuadée que mon père ne me cache pas que ses émotions. En témoigne ce jugement rendu il y a seize ans, et dont personne n’a jamais entendu parler.

— Bonjour, Elaheh, me salue Zina, la femme de ménage des locaux.

Je lui adresse un sourire et un signe de la main en retour. Elle a fini sa journée, mais ne se dépare pas de sa chaleur pour autant. Elle entretient les lieux de nuit, lorsque tout le monde dort, fourmi appliquée et silencieuse. J’aime ces gens discrets qui participent au bon fonctionnement d’Onyria, opérant dans l’ombre, sans chercher les louanges et la reconnaissance. Chacun à sa place. Ils tiennent leur rôle à la perfection. Parfois, je me dis que ça doit être plus facile de vivre sans se poser toutes ces questions.

— Ela, ma chérie ! m’accueille ma mère en relevant la tête de son microscope lorsque le couinement des portes coulissantes trahit mon entrée.

Sa joie en ma présence irradie dans la pièce. Ça me manque tellement, le soir dans l’appartement. Je me faufile entre les tables et l’embrasse sur la tempe, inspirant son parfum inchangé. Des notes chaudes et douces, un peu ambrées.

— Comment vas-tu ? me demande-t-elle en remettant une de mes mèches rebelles derrière l’oreille.

— On fait aller, et toi ?

Elle me scrute, puis soupire.

— Azalée, n’est-ce pas ? s’enquiert-elle, les prunelles voilées de tristesse.

J’opine du chef.

— Quelle tragédie, murmure-t-elle en rangeant sa paillasse, l’air ailleurs.

Ma mère est une scientifique, sa seconde nature. Elle travaille dans le laboratoire de recherche chargé de la surveillance de l’écosystème à l’extérieur de la coupole. Elle est au plus près des changements qui opèrent dans la forêt, mesurant les quantités d’oxygène, la vitesse de photosynthèse et la puissance des rayonnements UV. Le jour où la couche d’ozone sera reformée, son équipe sera la première informée. Elle étudie également l’évolution de notre génome, pour s’assurer qu’il ne se modifie pas trop et ne nous empêche pas de vivre à nouveau à l’air libre une fois que ce sera possible. De la même façon, elle vérifie si nous développons des défenses immunitaires capables de contrer les maladies générées par la surexposition aux UV. C’est un poste au calme, néanmoins important pour tous.

— Tu ne m’as pas répondu, l’informé-je en haussant un sourcil. Comment vas-tu ?

Un sourire doux se dessine sur son magnifique visage. Des cheveux gris et blancs colorent désormais son chignon. Elle a soixante et un ans, et son âge m’effraie parfois. Dans la Cité, ceux qui ne travaillent pas ne sont plus d’aucune utilité. Alors, on les endort, eux aussi… Ma mère est en pleine forme, mais certains sexagénaires contractent des pathologies invalidantes. En tant que médecin, je devrai tuer de mes mains. Injecter la bulle d’air mortelle…

— Je vais toujours mieux quand je te vois, s’attendrit-elle en devinant mes préoccupations à son sujet.

Je déteste quand elle agit ainsi. Elle élude.

— Papa te remet le bonjour, bougonné-je tandis qu’elle se sert un verre d’eau.

— Oh, s’étonne-t-elle.

De l’inquiétude fissure ses traits sereins. Une pointe d’angoisse jaillit dans mes entrailles en observant sa réaction. Que me cachent-ils, tous les deux ? C’était un message codé ?

— Vous ne vous croisez jamais ? interrogé-je, soudain suspicieuse.

Elle secoue la tête.

— Non, tu le sais bien. Nos emplois du temps sont chargés. Le tien aussi d’ailleurs. Tu ne devrais pas trop traîner, ma chérie.

Elle a raison. Pourtant, quelque chose me retient. Une alarme corporelle. Je ne la comprends pas. Perturbée, je m’accroche à ce que je trouve.

— Maman, dis-moi la vérité. Pourquoi vous êtes-vous séparés il y a deux ans ?

Elle me tourne aussitôt le dos et s’installe à nouveau derrière son microscope.

— Les hommes et les femmes ont parfois des besoins différents. Ton père et moi ne possédions plus la même alchimie, tout simplement.

J’ai envie de rire. C’est la première fois qu’elle me répond ainsi. C’est une blague, j’espère ? Ce ne peut être pour une bête histoire de sexe ? Je peux entendre bien des choses, mais pas cette absurdité. Pour la majorité de la population d’Onyria, pourquoi pas. C’est en effet un sujet délicat. Des couples obtenant l’aval pour avoir un enfant sont régulièrement obligés de suivre une thérapie pour rebooster leur libido. Néanmoins, mes parents sont des idéalistes, aux valeurs morales bien ancrées. Ils ne peuvent s’être détournés l’un de l’autre pour… du sexe !

Il faut que je sorte d’ici. Elle raconte n’importe quoi.

— Je vais y aller, balbutié-je, mal à l’aise.

— Où en es-tu avec Navid Abbassi ?

Oh non, elle ne va pas commencer avec ça, elle aussi.

— Au point mort. À demain, maman.

— Prends soin de toi, Ela.

— Toi aussi. Surtout toi, répliqué-je en songeant à son nouveau compagnon, le gouverneur Kardar.

Je me dirige d’un pas pressé vers la clinique, en automate. Toute la journée, je m’évertue à chasser l’étrange sensation au creux de ma poitrine. L’alarme ne s’éteint pas, clignote dans mon esprit. Je m’abrutis de travail, enchaînant les consultations pour étouffer cette crainte absurde et infondée. Cependant, à chaque pause, mon cerveau s’active sans mon autorisation. Des flashs surgissent, indépendants de ma volonté. Qu’ai-je loupé ?

Je quitte les locaux tard dans la soirée, épuisée intellectuellement de cette lutte avec moi-même. Par réflexe, je lève les yeux en direction de l’immense compteur que je hais tant. Mon cœur se décroche en découvrant les chiffres. 12 355. Azalée, et qui d’autre encore ? La peur se réveille et s’instille dans mes veines, envahissante. Le monstre de mes angoisses me lacère les entrailles et s’enracine dans mon âme. Je me hâte dans les rues désertes, saisie par une urgence inexplicable. Je ressens le besoin de voir mes parents, de m’assurer qu’ils vont bien tous les deux. Une fois dans l’ascenseur de notre gratte-ciel, je compose le code de sécurité, les mains moites, le pouls désordonné. Je dois me reprendre. C’est une frayeur enfantine, ridicule. Tout va bien. Cependant, lorsque les portes s’ouvrent, l’obscurité m’accueille. Aucune lumière chez nous. Tout est sombre. Silencieux. Quelque chose cloche. Mes pulsations cardiaques s’accélèrent, ma respiration également.

— Papa ? appelé-je en avançant d’un pas fébrile.

Je tente d’allumer, mais les boutons ne fonctionnent pas. Ça ne peut pas être une panne générale, j’aperçois par la fenêtre du séjour la lueur des lampadaires de la ville. L’alarme rugit dans mon esprit, mes oreilles sifflent soudain. Prise d’un accès de panique, j’effectue un brusque demi-tour pour filer d’ici. Je me heurte alors à un obstacle dur comme du béton, et une paire de bras me ceinture brutalement, me coupant le souffle. Avant qu’un cri s’échappe de ma gorge, une main gantée surgit devant mes yeux et se plaque sur ma bouche. La seconde suivante, un violent coup sur le crâne me plonge définitivement dans les ténèbres.

 

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