Onyria 1 Le Labyrinthe: romance sur fond de dystopie (French Edition)
Chapitre 3
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Elaheh, 12 ans
— Papa, tu es déjà allé en bas ?
Ma question jette un grand froid à table. Mes parents se pétrifient l’un et l’autre, me considérant avec une surprise à peine dissimulée. Mon père se rembrunit, les sourcils sévères.
— Tu sais que c’est un sujet que tu ne dois pas aborder avec légèreté, Ela, me réprimande-t-il aussitôt.
— Oui, j’ai bien retenu, je te le jure. Seulement… je me demandais… comment y accède-t-on ?
— Ces informations ne te seront d’aucune utilité, rétorque-t-il.
Il pique un morceau de viande dans son assiette, puis se fige, relevant le menton dans ma direction, le regard incisif.
— Tu ne comptes pas essayer de t’y rendre par curiosité maladive, dis-moi ? s’enquiert-il soudain.
Je secoue la tête. Il continue de me fixer avec suspicion. Son inquisition se prolonge et mon rythme cardiaque s’accélère. Je ne veux pas lui parler de Jin. Pas encore. Je crains sa réaction. Qu’il m’interdise d’y retourner… C’est peut-être un caprice puéril, mais j’espère le revoir. Heureusement, j’ai anticipé cet interrogatoire et me concentre pour apaiser ma tension et lui offrir un parfait mensonge.
— J’ai eu une idée un peu folle. Et si Shirin et Yesfir avaient été envoyées là-bas ?
Sa mâchoire se crispe. Il cesse de manger, l’expression morose. Ma mère se porte aussitôt à mon secours.
— Ela, ma chérie, murmure-t-elle en posant la paume sur ma main. Je sais à quel point c’est douloureux pour toi. Ça l’est aussi pour nous. Mais ces deux enfants ne reviendront pas. Les habitants d’Onyria et ceux des galeries ne doivent jamais se rencontrer, nous te l’avons déjà expliqué. C’est une des règles les plus strictes de la Cité. Les rares exceptions sont la brigade habilitée à interagir avec le monde d’en bas, et crois-moi, Yesfir et Shirin n’en faisaient pas partie…
Je déglutis et fais mine d’être déçue. Néanmoins, je sens toujours l’attention de mon père braquée sur moi. C’est lui qui m’a enseigné à camoufler mes réflexes faciaux, le duper n’est pas l’exercice le plus aisé.
— Des ascenseurs, lâche-t-il abruptement.
Je tique.
— Shahin ! l’apostrophe ma mère, choquée.
Il l’ignore et poursuit, le timbre glacial :
— Ils sont gardés vingt-cinq heures sur vingt-cinq[1] par des soldats de faction armés jusqu’aux dents. Au moindre mouvement suspect dans la zone, ils ont pour ordre de canarder sans se poser de questions. Nous sommes tous suffisamment informés et obéissants pour ne pas nous y rendre sans nous soumettre au protocole en vigueur. Alors, curieuse ou non, je t’interdis de t’approcher de cet endroit, tu m’as bien compris, Elaheh ?
Il a employé mon prénom en entier. C’est signe qu’il ne rigole pas. Son ton et sa posture raide, impérieuse, me l’indiquaient déjà. J’acquiesce en baissant le nez vers mon assiette.
— Ce n’est qu’une enfant, Shahin, murmure ma mère.
— Une enfant de douze ans qui vient d’échapper à la mort, Kohinoor ! tonne-t-il. Je ne compte pas la laisser jouer avec le feu pour vérifier une théorie fumeuse qui n’aurait même pas dû lui traverser l’esprit !
Il a tapé du poing sur la table, féroce.
— Douze ans ou pas, je te sais assez intelligente pour mesurer l’ampleur du danger et ne pas t’y confronter, gronde-t-il dans ma direction. Ne songe même pas à t’approcher de ce lieu, suis-je bien clair ?
J’opine du chef, cette fois, en plongeant les yeux dans les siens pour appuyer ma réponse. Il inspire et recompose son masque d’impassibilité. Nous poursuivons le repas dans un silence plus lourd qu’à l’accoutumée, à peine perturbé par le tintement des couverts. Je n’insiste pas, car ma décision est prise. Dans deux jours, j’irai retrouver Jin.
***
Les battements dans ma poitrine s’accélèrent à mesure que je m’éloigne du centre-ville, m’approchant fiévreusement des hautes falaises du canyon. C’est compliqué de surveiller ses arrières avec discrétion sans paraître louche. Pour une fois, la politique d’Onyria m’arrange. Les gens sont naturellement confiants. Personne ne m’a jamais suspectée de quoi que ce soit en me voyant partir dans mon coin pour lire au calme. Il n’y a pas de raison que cela change. Toutefois, connaître ma destination, et plus particulièrement, celui que je rejoins, distille un sentiment d’angoisse constant dans mes artères.
Une fois au pied de la roche abrupte, je m’autorise un coup d’œil derrière moi, m’assurant de ne repérer aucune présence malvenue.
— Il n’y a que nous, m’informe une voix chaude et joyeuse.
Je sursaute et me tourne vers lui. Jin. Il émerge d’un bosquet, souriant, l’allure nonchalante. Il porte un simple pantalon de toile déchiré par endroits. Je n’ai pas eu le temps de m’y attarder la dernière fois, mais il est tracé pour son âge. Des muscles fins, parfaitement dessinés à chacun de ses mouvements, lui conférant une démarche féline. Contrairement à moi, il ne semble pas inquiet pour un sou.
— Comment peux-tu en être si sûr ? interrogé-je, curieuse.
— Je te l’ai déjà dit, j’ai une bonne oreille, et j’ai foi en mon instinct pour ce genre de trucs.
Je fronce les sourcils. L’instinct. Ce n’est pas un mot que j’emploie souvent. La foi non plus, du reste. Il plisse le nez, hume l’air, et son rictus s’élargit, révélant deux fossettes au creux de ses joues.
— Tiens, d’ailleurs, je peux affirmer que tu as rapporté la même chose que la dernière fois dans ton sac, claironne-t-il, fier de lui.
J’écarquille les yeux. Il a raison. J’ai acheté du pain en chemin. Il inspire encore, une ride de concentration lui barrant le front.
— Oh, il y a une odeur en plus… s’étonne-t-il.
Je souris, conquise par ce garçon si différent d’Onyria et de ses codes. Sans plus attendre, je sors les pâtisseries et lui en offre une. Son visage s’illumine avec une intensité touchante. Il est si beau, à s’exprimer ainsi. Tout son corps semble me parler, paraît briller, exulter de joie et de bonheur. Il ne retient rien, c’est tellement vivifiant.
— C’est pour moi ? demande-t-il sans oser se saisir du petit gâteau au miel.
— Bien sûr.
Il s’en empare du bout des doigts, l’observant sous tous les angles.
— Ce n’est pas du poison, précisé-je au cas où, un peu mal à l’aise.
Il rit.
— Je me doute. Je te fais confiance.
Cette déclaration spontanée déclenche un drôle d’effet dans ma poitrine, puis dans mon ventre.
— Pourquoi ?
Ça m’intrigue. De sa main libre, il se tapote le bout du son nez.
— J’ai du flair, fanfaronne-t-il en m’adressant un clin d’œil.
Je rougis. Ce geste anodin paraît dater d’un autre temps, très loin de mon quotidien. La coloration de mes pommettes s’accentue lorsque Jin croque la pointe du gâteau et pousse un grognement d’extase. Ses iris pétillent, un feu d’artifice y explose. Sa dégustation devient à la fois fascinante et troublante. Il n’en laisse pas une miette, se pourlèche les doigts puis les lèvres avec gourmandise. La comparaison avec un animal sauvage refait surface dans mon esprit. Un animal sauvage que j’aurais domestiqué, et que j’ai soudain envie de câliner… Je m’embrase à cette pensée. Je raconte n’importe quoi !
Il fixe désormais le sachet encore rempli à ras bord avec convoitise. Écarlate, je le lui abandonne sans me faire prier et file en direction des bosquets. Il trottine derrière moi et s’assoit à une distance respectueuse. Ça m’interpelle.
— Tu as confiance, mais tu ne t’approches pas pour autant ?
— Je ne dois pas sentir très bon, grimace-t-il. Je t’évite cette gêne. Tu en veux ?
Il pointe les gâteaux en haussant un sourcil. Encore une fois, l’expressivité de ses traits m’impressionne. Chaque muscle bouge librement, façonnant une émotion authentique. C’est un langage à lui seul. Je secoue la tête.
— Tout est pour toi.
Il fixe les biscuits avec adoration, sans toutefois y replonger la main.
— Tu n’as pas aimé ? m’inquiété-je, bien que son visage m’atteste le contraire.
— Si ! Bien sûr que si ! C’est délicieux. Et ça tient au corps. Avec ça, on en a pour plusieurs jours.
Je déglutis. Mince. La réalité nous rattrape. Voici son monde, ses conditions de vie. Je ne sais pas grand-chose sur les habitants des galeries. Juste qu’ils sont livrés à eux-mêmes. Comment se nourrissent-ils ? Avec quoi ? À quelle fréquence ? Jin n’est pas épais. Il ne doit pas manger à sa faim tous les jours… Les questions se bousculent dans mon esprit, néanmoins, je les réfrène afin de ne pas être malpolie ou maladroite dans ma communication.
— Quel âge as-tu ? embrayé-je en cherchant à amorcer la conversation en douceur.
Il hausse les épaules.
— Aucune idée. C’est dur d’avoir la notion du temps là-dessous.
Je me mordille l’intérieur de la joue, honteuse. Bravo, Elaheh ! Brillante comme entrée en matière…
— Et toi ? enchaîne-t-il avec désinvolture.
— Douze ans.
— C’est combien ? demande-t-il en me tendant un bâton.
Je comprends aussitôt. Je le saisis et trace douze traits dans le sol. Il incline la tête, puis acquiesce.
— Je dois avoir au moins ça, s’amuse-t-il. Je fais ta taille.
J’esquisse un faible sourire. Malheureusement, ce n’est pas représentatif. S’il a souffert de malnutrition, ce critère n’est en aucun cas un repère. Sans parler des différences entre la croissance des hommes et celle des femmes. J’évite de le lui préciser. Au lieu de ça, je l’étudie pour tenter de déterminer une approximation. Ses traits sont jeunes, mais emplis de maturité. En dehors du peu de centimètres qui nous séparent, je m’attarde sur les détails physiques. Il possède déjà une légère pousse de barbe. Son timbre est grave, n’oscille pas dans les aigus comme en période de mue.
— Ta voix a toujours été comme ça ? enquêté-je.
— Non. Elle a changé il y a un moment.
— Tu te rases ?
— Ouais, assez souvent.
Je fronce les sourcils. Il doit être plus âgé que moi, alors. Si je me réfère aux garçons de mon entourage, de deux ou trois ans au moins.
— Tu es plus vieux, je crois, lui confié-je.
— Possible. Il paraît que je suis né à l’époque où la lumière a disparu plusieurs jours dans les galeries. Je suis arrivé pile au moment où elle est revenue. Ça a marqué les miens.
Son anecdote, en plus d’être jolie, est un énorme indice.
— Tu dois avoir quinze ans, alors…
— Ah oui ? Pourquoi ?
— On nous rabâche souvent que l’énergie est précieuse et qu’il ne faut pas la gaspiller. Les adultes nous donnent toujours le même exemple. Il y a quinze ans, suite à une vague d’intempéries prolongées, nous avons manqué d’électricité dans la Cité. C’est la seule fois où notre système nous a fait défaut.
Ses yeux brillent d’intérêt.
— Vraiment ? Et ça fait combien de plus que toi ?
Sa question m’arrache un sourire. Je trace trois traits dans la terre. Son visage s’éclaire davantage.
— J’ai quinze ans, répète-t-il dans un murmure.
J’approuve. Il a l’air si heureux de cette nouvelle. Son émotion me touche en retour. Pouvoir poser un chiffre sur ses années d’existence, une banalité pour nous, un trésor pour lui…
— Merci, prononce-t-il avec une sincérité qui m’agrippe le cœur.
J’avale ma salive, troublée.
— Avec plaisir…
— Dommage que j’ai mis si longtemps à découvrir le passage. Je suis sûr que tu aurais pu m’apprendre beaucoup d’autres choses.
À ce mot, je dresse l’oreille.
— Le passage ?
— Celui grâce auquel je viens, spécifie-t-il simplement.
Mon pouls s’emballe. Voici l’explication. Forcément, il ne peut pas remonter par les ascenseurs. Trop risqué et trop bien gardés. Il incline la nuque de côté en m’observant, puis ses lèvres s’étirent avec amusement.
— Tu veux voir ? me propose-t-il.
Je ne retiens pas ma surprise, encore moins mon excitation. Émue par sa confiance réitérée, je hoche la tête. Il se fige alors, concentré, l’index sur la bouche pour m’intimer de me taire. Décontenancée et apeurée à l’idée que quelqu’un approche, je m’exécute sans demander mon reste. Après des secondes qui me semblent interminables, il déclare avec assurance :
— C’est bon, il n’y a personne, on peut y aller. Suis-moi.
Je ne me fais pas prier. Il se faufile à quatre pattes à travers deux massifs touffus, puis rampe en dessous d’un bosquet. Je l’imite, brûlante de curiosité.
— Attention, il y a des épines, me prévient-il en désignant un acacia.
Je le frôle en évitant d’accrocher mes vêtements dessus. Jin s’interrompt juste devant moi et se redresse. Je lève le menton et retiens mon souffle. Nous sommes à flanc de falaise. Elle s’étend sous mes prunelles, immense, saillante par endroits, à l’ombre de la végétation. Un détail me frappe et accélère mes pulsations. Une crevasse. Fine, irrégulière, éventrant la muraille naturelle.
— Voilà d’où je viens, me révèle Jin avec fierté.
Je me hisse sur les genoux, effleurant un parterre de fleurs bleutées qui distillent une odeur très forte. L’espace entre les fourrés et la paroi est exigu. Nous sommes proches l’un de l’autre, comme je l’ai rarement été avec un garçon. Pourtant, je n’y prête pas attention, fascinée par ce que je découvre.
— C’est étroit, constaté-je en avisant la hauteur et la largeur du passage creusé dans la roche.
— Ouais, je ne pourrai bientôt plus y accéder. Un adulte n’y entre pas, pour sûr.
Je glisse la tête dans l’interstice et me sens happée par l’obscurité. On n’y voit rien. Les ténèbres envahissent les lieux, angoissantes.
— Comment tu fais pour te repérer là-dedans ?
— L’instinct. Et surtout, le toucher. Il faut avancer à quatre pattes en tâtonnant. De toute façon, c’est toujours tout droit. Enfin, ça zigzague, mais il n’y a pas d’artères. Impossible de se perdre.
— Et tu n’as pas peur ? Il n’y a pas de bêtes ?
Un frisson me parcourt à cette pensée. Je trouve vraiment le noir effrayant. Il ricane.
— Les bêtes les plus féroces, c’est nous, Ela.
Mon cœur tressaute en entendant mon prénom dans sa bouche. Je me tourne vers lui et heurte son regard assombri par la végétation environnante. Il précise avec un sourire en coin :
— On manque de viande dans les galeries. On chasse tout ce qui bouge à la ronde. Crois-moi, s’il y avait une bestiole sur mon chemin, entre elle et moi, la peur serait de son côté.
Je déglutis face à l’intensité de ses pupilles étincelantes. C’est officiel, il me chamboule. Bouleverse mon univers et mes certitudes. Mais pour la première fois, j’ai le sentiment de vivre vraiment. L’adrénaline ne me quitte pas en sa présence, et j’adore ça. Je m’accroche aux lanières de mon sac par réflexe, à la recherche d’un ancrage, et constate qu’il a rampé avec le sachet de gâteaux dans le poing. Pas une trace de terre dessus. Il l’a protégé. Ma gorge se noue.
— Le pain était aussi pour toi, lui avoué-je dans un souffle, comme une excuse pour sa condition et tout ce qu’il endure.
Il me fixe avec sérieux, l’épaule accolée contre la paroi.
— Chez nous, chaque chose a un prix. On échange un service contre un autre. Un bien contre son équivalent. Je n’ai rien qui vaut assez cher pour tout ce que tu m’as déjà donné.
— Je ne veux rien du tout ! m’offusqué-je.
— Je sais. Mais ce n’est pas dans ma nature de ne pas rendre.
Il se mordille la lèvre, l’air contrarié, puis finit par plonger la main dans la poche de son pantalon. Il en ressort un objet que je n’identifie pas tout de suite.
— C’est tout ce que je peux t’offrir en retour, maugrée-t-il, frustré.
Il le dépose dans ma paume et je plisse les paupières pour le discerner. Je m’émerveille en découvrant une petite sculpture en bois. Elle représente un soleil, les détails sont saisissants.
— C’est magnifique, murmuré-je en la caressant du bout des doigts.
— Mouais, c’est pas grand-chose.
J’esquisse un sourire.
— Il existe une expression d’un temps ancien qui dit « Ex nihilo nihil ». Rien ne vient de rien. Pour moi, toute chose est précieuse, Jin.
Il m’étudie en fronçant les sourcils.
— Tu dois vraiment être une fée…
Je glousse.
— Si seulement. Dans les légendes, elles possèdent des pouvoirs magiques.
— Tu ferais quoi de plus, si tu en avais ?
— Soigner la planète, murmuré-je.
Il approuve d’un hochement de tête. Le silence s’installe entre nous. Je frissonne. Mince, il doit commencer à se faire tard. En scrutant un morceau de ciel, je confirme que le jour décline.
— Et toi ? demandé-je pour alléger l’atmosphère, triste à l’idée de devoir déjà le quitter.
— J’aimerais lire et écrire.
Son aveu m’assomme. Des épines me transpercent la poitrine. Je pourrais exaucer son vœu… seulement, ce serait le mettre en danger. J’inspire profondément. J’ouvre mon sac, lui donne le pain, puis m’empare d’un cahier et de mon crayon de bois. Je déchire un coin de feuille et griffonne dessus. Il m’observe, hypnotisé par le mouvement du stylo.
— Ex nihilo nihil, prononcé-je en lui montrant. C’est l’unique phrase que je peux t’enseigner. C’est un langage ancien que plus personne ne parle. Ça nous rend un peu moins coupables, toi et moi.
Les étoiles réinvestissent ses prunelles. Elles brillent de mille feux. Il serre contre lui le sachet de gâteaux, la miche et le petit papier, tels les plus précieux des trésors. Il ne dit rien, mais tout son corps s’exprime pour lui.
— Je reviens dans trois jours, finit-il par déclarer. Tu seras là ?
— Oui, soufflé-je, intimidée par les mots silencieux qui traversent l’air.
— Alors à bientôt, Ela. Tu dois rentrer, c’est ton heure.
— Comment le sais-tu ?
— Le soleil, indique-t-il en pointant le ciel aux couleurs rougeoyantes.
Je soupire. Il a raison. Il faut que j’y aille. Pour notre sécurité à tous les deux. Je m’apprête à partir, lorsqu’une ultime question me brûle les lèvres.
— Attends. Comment sauras-tu que trois jours sont passés ?
Il déploie les cinq doigts de sa main droite.
— Ce sont les seuls chiffres que nous connaissons. De un jusqu’à cinq. Je fais confiance à mon rythme naturel. Je dormirai trois fois avant de réemprunter le tunnel.
Sa débrouillardise me sidère. Nos univers sont si différents. Ils manquent de tout. D’instruction, de nourriture, de technologies, de moyens… pourtant, ils ont développé des capacités et des astuces pour pallier leur absence de repères.
Sur le chemin du retour, je songe à quel point Jin est fascinant. Je me pose encore tellement de questions. Sur lui, sur le monde d’en bas. J’appartiens à l’élite, néanmoins, j’ai la sensation d’être ignorante sur beaucoup de sujets. J’ai hâte de les explorer à ses côtés.
Malheureusement, ce vœu ne s’est jamais réalisé. Jin n’est pas revenu trois jours plus tard, ni aucun autre qui a suivi. Après lui, je n’ai plus jamais recroisé de personnes vivant dans les galeries.
Pas avant cette fameuse nuit.
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