Onyria 1 Le Labyrinthe: romance sur fond de dystopie (French Edition)

Chapitre 33

 

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Elaheh

 

Je ne sais pas depuis combien de temps je suis terrée là. J’ai honte de mon état et de mon inefficacité. Zareen et Kaveh m’ont laissée tranquille sans me déranger. Ils m’ont apporté ma ration, mais j’y ai à peine touché. Mon appétit s’est fait la malle avec ma volonté. Je suis dépassée par la situation, par l’ampleur de nos travers et de nos fautes. Je n’assume plus. C’était la goutte de trop.

Onyria vole les nourrissons du Labyrinthe. Les hommes abusent des femmes du monde d’en bas, parce que nous avons perdu l’attrait pour les relations charnelles. Notre système a conduit à ces dérives auxquelles les gens d’ici se sont pliés pour subsister.

Je n’accepte pas. Je ne supporte plus ces injustices. Ces horreurs. Ces monstres que nous sommes devenus au milieu de notre éducation et de notre science infuse. Cette réalité ne me convient pas, n’est pas la mienne. Je ne suis pas née au bon endroit ni à la bonne époque. Notre immoralité et notre dépravation n’ont plus de limites. Et je me sens si minuscule face à l’étendue de nos vices…

Je comprends mieux les démons de mon père. Il avait forcément connaissance de nos déviances. Il a sombré à force de lutter dans l’ombre pour tenter de renverser le cours des choses… et ma mère, alors ?

J’essuie une larme du plat de la main en songeant à elle. Mon sang bout dans mes veines. Quelle organisation a-t-elle rejoint ? Ces gens qui devaient me protéger sont-ils en mesure de changer la donne ? Mes parents ont toujours partagé mes valeurs et mes idéaux. Ils n’ont pas pu rester les bras croisés. Et s’il existait une résistance à Onyria ? Un mouvement caché pour contrecarrer ces ignominies ? Mon pouls s’accélère. Il y a peut-être une solution. Un recours pour fracasser notre système, une autre façon de fonctionner.

Mon cerveau se remet en action, turbine et rassemble tous les éléments à ma disposition. Navid Abbassi. Pourquoi désirer à ce point me confier à lui ? Son père joue-t-il un rôle ? Il appartient à la brigade. Ils ont beau posséder le statut d’exécutants, certains d’entre eux doivent porter un jugement sur leurs missions… Je veux y croire. Croire qu’une part d’humanité subsiste en chacun de nous.

Je tressaille en percevant une présence dans la pièce. Jahan se tient debout sous l’arche qui sépare le logement de Zareen et Kaveh. Il lâche le rideau pourpre qui retombe lentement derrière lui, parfait décor de circonstances pour ce sauvage sanguinaire. Je me redresse sur les jambes pour ne pas lui montrer mes faiblesses. Mahin ne mentait pas. Il est dangereux. Ses choix me pèsent, bien que j’essaie de lui pardonner ses torts. Il œuvre pour la communauté. Il distribue les tâches, jusqu’aux plus ingrates. Mais ces femmes…

De l’acide me lamine de l’intérieur et une vague de fureur s’emmêle à ma peine.

— Nous n’avons plus rien à nous dire, sifflé-je avec un mépris évident.

— Au contraire. Nous devons parler, réplique-t-il sans ôter son chèche.

La fente du foulard accentue la noirceur de ses iris. Je m’y perds un bref instant, noyée dans la marée opaque des tourments qui l’habitent. Puis je me rappelle qui il est. Et avec qui il vivait tout ce temps…

— Tu espérais me proposer un poste ? raillé-je en me remémorant ses cours particuliers. Tu m’as formée pour que je bosse pour toi, moi aussi ?

Ses pupilles flamboient et me mitraillent.

— Je ne t’ai pas cachée à la brigade pour te foutre entre les pattes d’hommes capables de te reconnaître en un clin d’œil.

— Laquelle est ta femme ? Ou bien, vous êtes polygames et elles le sont toutes ? C’est quoi le test d’entrée, elles passent entre tes mains et tu vérifies si elles s’y prennent bien ?

— Je ne me force jamais à baiser une femme, Ela, et je n’en force aucune à me satisfaire.

— Tu ne réponds pas ! Arrêtons de jouer ! Mettons cartes sur table ! Que veux-tu de moi, Jahan ?!

Il se tait et m’observe longuement, les poings serrés, ténébreux et tellement mystérieux. Trop à mon goût. J’ai besoin de concret. De tangible. Quelque chose qui me maintient en vie, me donne envie d’avancer et de me relever d’un tel abattement pour lutter.

— Bon sang… tu voulais parler, alors parle ! hurlé-je en perdant mon calme. Qu’attends-tu de moi ?

Il clôt les paupières, comme s’il se fermait au monde. Puis prononce des mots que je ne saisis pas.

— Que tu ne t’éteignes pas.

J’encaisse. Il y a dans son timbre et sa gravité un mélange de sentiments difformes et incongrus, une douleur incompréhensible.

Lorsqu’il rouvre les yeux, c’est pour les plonger dans les miens, agitant mon cœur de soubresauts incoercibles.

— Et toi, Ela. Que veux-tu ? me demande-t-il en retour.

Je frémis. Toi, songé-je, mais je rejette cette pensée.

— Servir. Aider. Me venger. Mourir si c’est pour une cause qui en vaut la peine.

Le tumulte dans ses iris croît et m’aspire dans les méandres de ses tourments dont j’analyse l’origine, désormais.

— C’est trop difficile de vivre dans un monde qui ne nous ressemble pas, avoué-je, ébranlée. Être immobile, c’est abandonner, et je n’y arrive pas.

— Où veux-tu aller ?

— À la surface. S’il existe un moyen, une alternative, je souhaite participer. Mes parents m’ont protégée contre mon gré ! J’ai besoin de donner du sens à mon existence. Survivre ne me suffit plus. Pas après tout ce que j’ai vu ici…

— Que crois-tu pouvoir faire là-haut, Ela ? Seule contre tes dirigeants et un peuple qui les suit sans remords ?

— Ma mère connaît des rebelles, j’en suis persuadée. Des gens sont en train d’organiser quelque chose. Je vais rejoindre leurs rangs.

Il inspire longuement, sans rire de mes propos.

— Et comment comptes-tu remonter ?

— Par là d’où je suis venue.

Au fond de moi, une petite voix espère qu’il s’y refuse. Une marque d’attention. Une façon de me prouver que ce que nous avons vécu comptait pour lui. Je me sens stupide de m’accrocher à cette idée, ce détail insignifiant face à ce qu’il gère ici et ce que j’aimerais accomplir, naïvement peut-être. Pourtant, pour la première fois de ma vie, les réactions d’un homme ont de l’importance à mes yeux. Il n’a pas démenti pour ma suspicion de polygamie. Paiman et Mahin ne partagent pas leur couche, Zareen n’a eu qu’un compagnon, cependant, à force, je ne sais plus à qui ni à quoi me fier. Jahan n’agit pas pour lui, mais pour le bien de tous. Je ne suis rien comparée au Réseau, aux Dragons ou aux sacrifiés. Juste une habitante d’Onyria qu’il a cachée aux siens, pour une raison obscure, ou par simple attrait pour la lecture et l’écriture. Une enseignante. Une élève également. Une distraction… Je hais cette idée. Je hais ces filles sans les connaître. Et je hais ces sentiments stupides qui me retournent l’estomac et me donnent envie de hurler pour m’en libérer.

— OK, déclare-t-il soudain de son timbre caverneux. Faisons ça. Tu repartiras. Mais avant, j’ai une histoire à te conter.

Je ris jaune. Il ne m’offre pas ce que je souhaitais entendre. À quoi je m’attendais de sa part ?

— Tu veux me lire un livre pour me prouver que je t’ai été utile ? ironisé-je.

Ses pupilles sauvages m’épinglent sur place. Je lui rends son œillade avec une hargne redoublée.

— Non. C’est une légende du Labyrinthe que Zareen m’a demandé de te confier. Pas besoin d’un bouquin, chacun ici la connaît.

Je me tais, dressant l’oreille avec intérêt. Elle m’en avait parlé. L’origine de son tatouage et du nom de sa milice… Sans me regarder, il déclame avec un sérieux déroutant :

— On raconte à nos gosses que les tunnels sont privés de lumière parce que notre soleil est un Dragon d’or enfermé dans les entrailles du monde. Parfois, de colère, il déclenche des tremblements de terre qui ébranlent la surface. Son souffle de rage chante dans les galeries et fait hurler le vent avec lui.

Mon propre courroux s’apaise en l’écoutant. Telle une enfant, je suis suspendue à ses lèvres, à cette voix au grave envoûtant, viril et profond, à m’en coller des frissons.

— Et pour qu’ils ne perdent pas espoir, poursuit-il, on leur dit qu’un jour, il jaillira des abîmes pour nous éclairer et nous offrir un renouveau. Que par amour, une déesse descendra des cieux un soir de pleine lune, et embrassera la fureur du Dragon pour le libérer de ses chaînes. Alors, ce jour-là, quand ses flammes brûleront dans le Labyrinthe et détruiront toutes les maladies, nous pourrons enfin vivre hors des galeries.

J’esquisse un sourire empreint de nostalgie.

— C’est une belle histoire, soufflé-je, la gorge nouée.

Et un symbole magnifique qui les rallie.

— Zareen pense que tu seras la déesse de la légende, Elaheh.

Je me tétanise. C’est la signification de mon prénom qu’il a pris soin de prononcer dans son intégralité. Une larme roule sur ma joue. J’aimerais tellement que ce soit vrai. Les délivrer de leurs conditions. Stopper les ravages de l’explosion d’Isthar. Cependant, je ne suis qu’une simple humaine, et mes capacités sont limitées. Tout ce que je peux faire, c’est retourner dans la Cité pour tenter d’apporter ma pierre à l’édifice, aussi infime soit-elle.

— Les légendes sont pour les enfants, mais les enfants grandissent, Jahan…

— Si les rebelles dont tu parles existent bel et bien et que tu as besoin d’aide, reviens nous chercher. Les Dragons combattront à vos côtés.

Son sérieux me trouble et me malmène. Il a foi en moi. M’accorde une force que je ne possède pas. La puissance lui appartient. Il la détient, et j’ai essayé de lui en voler un peu, pour m’endurcir et me forger avec eux. Son discours semble sceller mon départ, mais j’ai soudain peur à l’idée de me retrouver sans lui. Sans son assurance pour me guider. Au cœur de l’obscurité, il a été mon phare, peu importe la distance qui nous séparait. Il m’a inspirée, animée… rendue plus vivante que jamais. Il m’a appris à ressentir, vibrer. À exister. Il m’a permis de renaître dans l’adversité, sous ses doigts magiques, dans nos étreintes sauvages et incomparables. À renouer avec tant de choses que je pensais égarées à jamais. Que m’arrivera-t-il en le quittant ?

Comme s’il lisait dans mes pensées, il se rapproche, prédateur et dominateur. Son aura se déploie dans la pièce et m’asphyxie. Lorsque son torse me frôle, je cesse de respirer, en apnée face à l’intensité de son regard, le cœur en détresse.

— Tu es une guerrière, gronde-t-il en me redressant le menton. Un Dragon. Tu ne crains plus rien ni personne.

Je souris encore. Cet homme me bouleverse. Me déclenche des réactions insoupçonnées. Il souffle le chaud et le froid, allume le feu, puis me glace les veines. En me remémorant pourquoi je lui en voulais il y a peu, je l’interroge une ultime fois :

— Est-ce qu’une de ces filles a une place dans ta vie ?

— Il n’y a de la place pour personne. Je n’ai jamais menti.

J’épie ses traits masqués en partie par son chèche, décortique ses signaux, ses iris fuligineux dans lesquels je m’évade, happée par leur noirceur.

 — Le Dragon est une créature bien solitaire… murmuré-je.

— Il attend simplement que la déesse embrasse sa fureur avant de rejoindre les cieux.

Je déglutis en comprenant le message. Mon pouls s’emballe et mes poumons me lâchent. Je devrais refuser. Parce que son père a raison : il n’est pas pour moi et ne le sera jamais. Il porte trop de responsabilités sur ses épaules, il a sombré trop loin pour que je puisse encore l’atteindre. Cependant, mon cœur et ma conscience s’allient et me poussent vers lui. Un adieu. Il le mérite…

J’avale ma salive, le ventre retourné, la poitrine comprimée et le corps en ébullition. Je bous. De sentiments si violents qu’ils m’effraient. Me ravagent et me dépassent. Alors, de peur de ce qu’il adviendrait si je m’abandonnais à un dernier baiser, je me hisse sur la pointe des pieds et tire sur son foulard pour le forcer à s’abaisser à ma hauteur. Puis, du bout des lèvres, je lui effleure le front, symbole de respect et vœu de bonheur selon les lois du Labyrinthe.

— Au revoir, Jahan…

 

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