Onyria 1 Le Labyrinthe: romance sur fond de dystopie (French Edition)
Chapitre 1
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Elaheh, 12 ans
J’ai à peine fermé l’œil de la nuit. Lorsque l’aube pointe le bout de son nez à travers les rideaux de ma fenêtre, je pivote pour fixer l’ascension de l’astre sanglant dans le ciel. Mes parents m’ont expliqué, pour tenter de m’apaiser, que Yesfir et Shirin n’avaient pas souffert. On leur a donné un somnifère avant de leur injecter une bulle d’air dans le système sanguin. Elles se sont endormies pour un sommeil éternel… Deux nouvelles étoiles célestes. Une larme perle sur ma joue, la seule que je m’autoriserai aujourd’hui. Je dois me rendre à l’école. La vie va continuer, comme si de rien n’était. Après tout, cela fait cinq cents ans que cette règle existe. Nous y sommes formatés. Je connais d’ailleurs le programme de mon cours d’histoire. Nous allons forcément aborder la genèse d’Onyria et réviser l’extinction de l’humanité pour justifier le sacrifice d’hier. Mon âme se révolte à l’idée d’endurer toutes ces explications. Elles me ramèneront à la disparition de ces filles de mon âge. De mon incapacité à leur apporter mon aide.
Petite, j’ai demandé à mon père pourquoi nous n’enseignions pas ses techniques à d’autres. La logique implacable de sa réponse me blesse toujours autant, même des années plus tard. « Si notre secret venait à être découvert, des experts se pencheraient sur nos machines de détection pour les perfectionner et trouver une parade. Nous serions tous soumis à un nouveau bilan. Ce serait une véritable hécatombe. Nous sommes plusieurs familles à exploiter ces failles. Plus que tu ne peux l’imaginer, Ela. Nous ne pouvons risquer la vie de milliers d’entre nous, nous devons mesurer nos choix et révéler ce savoir avec parcimonie… »
Je n’oublierai jamais son visage aux traits tirés. Sa gravité et la tristesse dans son regard. À chaque exécution, les tourments dans ses iris gagnent du terrain. Il porte le poids de ces vies qu’il aurait voulu sauver. J’ignore si c’est parce que ces filles avaient mon âge, ou parce que j’ai découvert la frayeur de cette épreuve, mais je le comprends davantage aujourd’hui. J’avais déjà mal quand le compteur tremblait, c’est désormais devenu un sentiment suffocant. Je suis passée à un doigt de la mort. Je suis la dernière à être repartie de cette salle…
Je clos les paupières à cette pensée et me plonge dans des rêves d’évasion pour parvenir à occulter la douleur. Je la compartimente quelque part en moi, là où elle ne me portera pas préjudice en société. Je ne ressors de mon imaginaire que lorsque le réveil sonne. Avec des gestes mécaniques, je me prépare, puis rejoins ma mère dans la cuisine. Mon père est également là. Il m’accueille d’une main tendre sur la tête. C’est un contact éphémère, mais une façon de me témoigner son amour malgré les démons qui le rongent et le retiennent souvent prisonnier ailleurs, lui aussi. Je sais qu’il cherche des solutions. Il me cache encore beaucoup de choses, je le devine, le respecte néanmoins. Il agit toujours avec prudence, mesure et pragmatisme. C’est un homme fort et fragile à la fois. Son altruisme et sa sensibilité sont un fardeau et une malédiction dans un système comme le nôtre. Les aiguilles du temps le rendent plus morose et retranché dans son jardin secret. Je ne parviens pas à lui en vouloir. J’ignore à quoi je ressemblerai, à son âge, après avoir supporté ces années de mascarade et de faux-semblants. Je me sens souvent épuisée de devoir camoufler mes véritables émotions, qu’en est-il de lui, constamment entouré des têtes décisionnaires d’Onyria ?
— Installe-toi, ma jolie rose des sables, me murmure ma mère en déposant devant moi une assiette garnie de fruits frais et de pain chaud.
Je l’embrasse sur la joue avant de m’exécuter. Aussitôt, elle se glisse dans mon dos, brosse en main, et se charge de démêler mes cheveux pourtant déjà peignés. Je ne le lui précise pas, consciente qu’elle a besoin de ça pour se changer les idées. Je savoure la douceur de ses gestes, tout comme le goût exquis de sa confiture maison. Un luxe, dans la Cité. Dans ses caresses, je perçois ses craintes qui s’envolent à peine. Sa peur de me perdre, trahie par ses doigts trémulants.
Elle possède la même sensibilité que mon père, toutefois, elle bénéficie d’un calme salutaire la plupart du temps. C’est une scientifique émérite, cela lui octroie donc l’avantage de la solitude de son laboratoire. Ses journées sont moins harassantes. Elle n’est pas contrainte de porter constamment ce masque, contrairement à mon père. Son visage est plus serein, moins marqué par les années. Il émane d’elle une assurance qui exacerbe son élégance. Elle dévoile rarement ses faiblesses, demeure impassible à l’accoutumée. Le fait qu’elle ait craqué hier, et qu’elle soit encore ébranlée aujourd’hui, témoigne de son amour indicible pour moi. Le savoir m’étreint le cœur, et mes doigts tremblent un bref instant en se saisissant de ma cuillère.
Nous mangeons sans nous adresser la parole. Personne ne prononce le moindre mot. Nous n’en avons pas besoin. Nous respectons la douleur de chacun et profitons d’être réunis. Le silence n’est pas pesant, chez nous. Il est empli de compréhension, d’échanges muets et vibre d’émotion. Nous nous gorgeons de courage pour affronter cette nouvelle journée et le regard des autres.
Une fois le petit déjeuner achevé, il est l’heure pour moi de quitter notre cocon. Je me crispe en empoignant mon sac d’école. Ma mère le remarque et m’effleure la tempe. Quand j’étais plus petite, elle soufflait en même temps et prétendait chasser mes idées noires. Désormais, elle se cantonne à cette caresse, mais l’objectif reste le même. Je lui souris en retour.
— Je suis fière de toi, déclare-t-elle.
Je ne réponds rien. J’ai honte d’être partie en laissant Shirin et Yesfir derrière moi après avoir partagé leurs angoisses. Elle s’en doute, me console du mieux qu’elle peut. Elle a enduré ce calvaire au même âge, elle aussi. C’est dans notre nature d’éprouver ce genre de remords. Je dois m’endurcir…
Dans ses prunelles noisette aux reflets mordorés, je décèle de la mélancolie. Je m’en émeus. Elle est si belle… l’une des plus belles femmes d’Onyria, selon bien des hommes. Des yeux en amande et de longs cils sensuels, des sourcils bien dessinés qui lui confèrent un air bienveillant, un nez droit et délicat, un teint hâlé aux pommettes rehaussées d’un rose naturel, et une épaisse crinière d’ébène aux ondulations envoûtantes. Ses lèvres charnues s’étirent pour m’offrir encore un peu de cette force dont j’ai tant besoin.
Je la serre contre moi, adresse un bref signe du menton à mon père qui me le rend, puis m’engouffre dans l’ascenseur. À l’intérieur, je me colle contre les parois vitrées pour admirer l’étendue verdoyante sous mes pieds. Aujourd’hui, plus que jamais, je rêve de me perdre sous le couvert des arbres pour tout oublier.
***
— Ouvrez votre manuel page 58. La leçon du jour portera sur les origines de la Cité et l’an 0.
Sans blague. Tellement prévisible. Je retiens un soupir, maintenant mon attitude impassible. La voix de notre enseignant résonne dans mes oreilles, à la fois proche et lointaine.
— Navid, peux-tu me rappeler le nom de la supernova responsable de la disparition de la couche d’ozone, s’il te plaît ?
— Ishtar, monsieur, récite calmement le concerné, l’air aussi grave que le mien.
Le père de Navid travaille pour la brigade, la formation militaire chargée de se rendre dans les tunnels souterrains. J’ignore si c’est pour cette raison, mais ce garçon arbore toujours une expression sérieuse malgré son âge. Sans doute une éducation plus stricte que de coutume… Nos regards se croisent, et il incline légèrement la nuque, étirant un coin de ses lèvres avec discrétion. Il m’a souri ? Je fronce les sourcils et me détourne, prétextant ne rien avoir remarqué.
— Mahin, que s’est-il passé avec Ishtar ? interroge monsieur Jali, poursuivant nos révisions.
— Elle a explosé, monsieur.
— Exact, et quelles sont les conséquences de cette explosion, Elaheh ?
Je serre mon crayon de mine entre mes doigts, détestant sentir peser sur moi l’attention de mes camarades.
— L’émanation de flux de rayons cosmiques, monsieur. Ceux-ci ont détruit la couche d’ozone.
— Parfait. Peux-tu nous rappeler quel était le rôle de la couche d’ozone ?
— Nous protéger des UV-B, responsables de cancers de la peau, de cataractes, de l’affaiblissement de notre système immunitaire et du ralentissement de la croissance des plantes.
Notre enseignant approuve d’une oscillation du menton, puis plonge le nez dans notre manuel d’histoire, nous contant pour la énième fois comment nos ancêtres ont érigé la coupole.
« Comme vous le savez, l’humanité s’est éteinte en masse en l’an 0. Celui-ci est marqué par l’arrivée dans la stratosphère d’un flux de rayons cosmiques généré par l’explosion de la supernova Ishtar, dont la désintégration des débris nous soumet encore à l’heure actuelle à des irradiations sévères.
Cependant, et vous ne devez jamais l’oublier, cet événement exceptionnel n’a fait qu’accélérer un processus déjà en cours. En effet, malgré les multiples avertissements des organismes mondiaux œuvrant pour le bien-être de la planète, les hommes qui la peuplaient autrefois ont poursuivi leur modernisation, incapables de tirer un trait sur leur mode de vie néfaste. Il en a résulté une déplétion continue de la couche d’ozone. Ishtar n’a fait qu’enfoncer une porte ouverte, bouleversant définitivement un équilibre précaire en achevant ce que nous avions commencé.
La surexposition aux UV-B a provoqué toutes les pathologies répandues à ce jour, tout en abaissant les défenses immunitaires de nos ancêtres. Les conséquences ont été terribles, entraînant la disparition de nombreuses espèces, la nôtre y comprise. Affaiblis, les hommes ont contracté des maladies bénignes auparavant, devenues mortelles en quelques années. Les épidémies se sont propagées, déclenchant des vagues de décès en série et l’extinction en masse de l’humanité.
Toutefois, Senen, le créateur de la Cité, était un visionnaire, un scientifique et astronome aguerri. Il a prédit l’explosion de la supernova et bien avant cela, il avait prophétisé la multiplication des trous dans la couche d’ozone au-dessus des continents qui dessinaient alors le globe. Il est parvenu à convaincre d’autres de ses pairs et a mis au point la structure de la coupole, construisant sous les ricanements et le scepticisme de la majorité, une ville dans la bulle que nous connaissons tous, ceci afin de se préserver en anticipant la destruction de la couche d’ozone. Il a baptisé ce lieu Onyria, la Cité des rêves, la façonnant dans le plus grand respect de l’environnement, selon son idéal. Les systèmes écologiques innovants pensés avec une équipe de chercheurs de tout horizon ont impressionné, sans pour autant intéresser, car jugés trop peu rentables, et incompatibles avec l’économie mondiale de l’époque.
En l’an 0, ceux qui avaient catalogué Senen de dégénéré l’ont vivement regretté. Nombreux sont ceux qui ont souhaité se réfugier à Onyria. Cependant, il était trop tard, et Senen avait un avis très figé sur les profils acceptés au sein de la ville. Il considérait que l’intellect n’avait cessé de décroître au fil des siècles, et que l’homme aurait dû prédire, mieux encore, aurait dû se prémunir du drame qui survenait, causant son extinction.
Raillé par le monde ancien, insulté de fou et de marginal, et conscient de la complexité d’une vie dans un environnement restreint, il n’a pu se résoudre à laisser l’avenir de l’humanité et la pérennité d’Onyria entre les mains de personnes irréfléchies et dépourvues de bon sens. Les gens se sont bousculés pour obtenir sa protection, mais il n’a pas fléchi. Une guerre a éclaté, visant à envahir la Cité. Néanmoins, visionnaire jusqu’au bout, Senen avait passé des accords avec de hauts dirigeants planétaires, ainsi qu’avec un quart des plus grandes fortunes du globe, des hommes et des femmes croyant en son projet. Lorsque les troupes ennemies se sont amassées à nos frontières, il était prêt. Dans la forêt tout autour demeurent les stigmates des conflits pour la gouvernance d’Onyria. Heureusement, nos ancêtres ont tenu bon, tout cela grâce à l’intelligence et à l’anticipation d’un génie traité d’illuminé par la majorité.
C’est pourquoi aujourd’hui encore, pour ne pas réitérer ce schéma catastrophe, nous sélectionnons minutieusement les êtres dignes de s’abriter sous la coupole sans la mettre en danger. Nous sommes les uniques rescapés d’un drame exceptionnel, et la moindre erreur pourrait nous être fatale et conduire à notre extinction définitive. Nous nous devons de comprendre l’importance des ressources sans les gaspiller, nous nous devons de respecter notre environnement, ainsi que l’équilibre précaire sur lequel toute la Cité repose depuis cinq cents ans. Nos scientifiques sont unanimes, les débris d’Ishtar vont perturber la stratosphère pendant plusieurs siècles, nous condamnant à rester sous la protection d’Onyria si nous souhaitons survivre jusqu’à ce que l’ozone se reforme naturellement. Nous étions des milliards et nous ne sommes désormais réduits qu’à une dizaine de milliers. Chacun d’entre vous porte la lourde responsabilité de faire fonctionner notre ville, et d’assurer l’avenir de notre espèce afin qu’un jour l’homme puisse à nouveau repeupler la terre. Grâce à Senen, lorsque ce jour viendra, seuls des êtres éclairés, ayant grandi avec une haute conscience des enjeux écologiques et de la fragilité de l’écosystème, pourront reconstruire le monde tel que le rêvait notre premier gouverneur il y a de cela cinq cents ans. »
Dans la classe, certains d’entre nous approuvent tout bas d’un hochement de tête significatif. La plupart de mes camarades sont convaincus du bien-fondé de nos actions. Le discours est millimétré, implacable. Nos ancêtres ont commis de graves erreurs et seule la clairvoyance de Senen a sauvé quelques dizaines de milliers d’êtres condamnés à périr après l’explosion d’Ishtar. Grâce à lui, nous avons une chance de sortir un jour de la coupole, lorsque l’ozone se rééquilibrera, et que le bouclier naturel se reformera. Malheureusement, ce n’est pas encore pour maintenant. Nous devons tenir. Selon les prévisions des scientifiques, il faudra des milliers d’années avant que les débris d’Ishtar cessent d’affecter la stratosphère. Une mauvaise décision pourrait détruire tout espoir. Alors, nous sélectionnons scrupuleusement les élus dignes de vivre parmi nous, ceux dont les descendants pourront repeupler la terre. Tout est compréhensible. Clair, limpide. Néanmoins, cela n’allège pas ma conscience.
Et pour cela, je suis un élément perturbateur. J’aurais dû être éliminée. Le gouvernement, s’il connaissait ma faiblesse ainsi que celle de mes parents, ne nous épargnerait pas. Il n’y a pas de criminels ni de prisons à Onyria. Au moindre délit, à la moindre incartade, le ou la coupable est condamné. Aucune possibilité de rédemption, aucune pitié. Le risque est trop grand de conserver des êtres déséquilibrés. Les places sont trop chères, autant renouveler notre ADN.
Il existe une seule et unique seconde chance, celle accordée après le premier bilan à l’âge de six ans, en retirant les enfants de leur cocon familial. Selon les scientifiques, nos aptitudes et notre personnalité sont déterminées à la fois par nos gènes, mais également par notre environnement. En séparant nos plus jeunes de leurs parents, et en les envoyant dans des centres où ils suivent une éducation stricte et au plus proche de l’éthique de la Cité, nous leur permettons de rattraper leurs lacunes.
Cela ne fonctionne pas toujours. Qu’avaient donc fait Yesfir et Shirin pour être recalées hier et condamnées le soir même ?
Pour la plupart d’entre nous, elles étaient forcément coupables de quelque chose. Défaillantes. Nos élites et nos machines sophistiquées ne peuvent se tromper. Elles représentaient obligatoirement une menace pour notre société. Pourtant je suis là. Dissidente et dangereuse. Alors, combien d’autres failles existent dans notre système si bien rodé ?
Après une journée pour le moins normale, à supporter ce quotidien inchangé malgré la disparition de deux de nos camarades, je repars enfin avec mon sac sur les épaules. Navid et Baya me hèlent à la sortie.
— Tu veux venir jouer avec nous, Elaheh ? On va au marché faire une balle au prisonnier.
Je retiens une grimace. Prisonnier. Ils n’en ont pas eu assez, hier, d’être restés enfermés dans ces salles morbides avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête ?
Je décline poliment, avec un sourire de courtoisie.
— Non, c’est gentil, je n’ai pas fini mon dernier livre. Une prochaine fois, peut-être ?
Sous-entendu, pas avant un siècle. J’évite soigneusement de me mêler trop longtemps à la foule. Maintenir mon masque toutes ces heures est suffisamment épuisant comme ça. D’autant plus que la balle au prisonnier n’est pas un divertissement anodin. C’est une expérience sociale. Une forme de test indirect. Nous répartissons les rôles dans les camps en fonction des tempéraments de chacun, apprenant très tôt à respecter notre place et à nous rendre utiles selon nos aptitudes et notre profil. Les gardiens et les protecteurs font office de boucliers humains, les visionnaires et les scientifiques élaborent les stratégies, les directeurs dispersent les ordres, et les autres exécutent en tentant de marquer les points. On considère souvent que l’équipe gagnante est celle ayant la construction la plus réaliste et la plus adaptée à ses joueurs. Chacun est parvenu à y exprimer pleinement son potentiel. C’est déjà assez compliqué pour moi de camoufler ma véritable personnalité. Je dois me forcer de temps à autre à participer, pour ne pas éveiller les soupçons, mais ça reste épisodique. Heureusement, on me pardonne grâce à la réputation de mes parents et mes résultats exemplaires. Mes livres me sauvent la face, prétexte parfait pour échapper à mes obligations en société. Les gens disent que le savoir m’appelle, et m’excusent pour mon manque d’intégration. J’aurais tort de m’en priver.
J’en tiens un dans la main, alibi pour cette nouvelle fuite après les cours. Navid et Baya acquiescent en zieutant la couverture. J’œuvre pour le bien de la communauté en m’instruisant autant, ils ne peuvent rien me reprocher.
Je m’éclipse sans demander mon reste, parcourant rapidement les rues bondées de la ville. La grande place en pierre claire est ceinturée de bureaux administratifs, où mon père et ma mère travaillent, ainsi que tous ceux chargés de la réflexion sur notre mode de vie, du contrôle du fonctionnement de notre système, et les décisionnaires au sein d’Onyria. Les dirigeants sont tous rassemblés ici. Les écoles et universités aussi, avec une multitude de restaurants afin que chacun puisse se sustenter au cours des pauses repas. Une imposante fontaine se dresse au centre, et de nombreux arbres clôturent l’endroit pour l’approvisionner en oxygène. Ça pourrait être paisible, si je ne savais pas tous les êtres responsables de la condamnation de Yesfir et Shirin assis quelque part là-haut, au-dessus de nos têtes. Sans parler de cette immense queue devant l’un des édifices. Le pôle de conception. Forcément, il y a deux habitants en moins, alors les couples sur liste d’attente se ruent pour passer un bilan et tenter leur chance. Tests sanguins pour s’assurer une ultime fois qu’il n’y a pas de consanguinité, examens médicaux et psychologiques poussés, ils vont se soumettre à d’autres machines en espérant être sélectionnés. Avec une règle stricte : il manque deux filles à Onyria, ils ne pourront garder l’enfant que s’il est de sexe féminin…
La vision de ces hommes et de ces femmes en file indienne me donne la nausée. J’accélère le pas pour m’engouffrer dans l’artère commerciale et fuir les lieux. Il est seize heures. Les étals multicolores sont dressés et les magasins sont tous ouverts. Je dépasse un marchand de fruits et légumes, accolé à un vendeur de friandises aux senteurs affriolantes et à un boulanger. Les caisses en bois sont en libre-service, et une tirelire permet de payer sans entrer. Pas de bandits, pas de vols. Une confiance absolue. Je m’empare d’une pomme et dépose la monnaie à l’endroit voulu. Je prends également le pain pour ce soir et le glisse dans mon sac avant de m’éloigner de l’effervescence, bifurquant vers les falaises, là où personne ne se rend. Les abords de la coupole…
Au bout de plusieurs minutes, le calme et le chant des oiseaux m’apaisent déjà. Les élites ont pensé chaque mètre carré de la Cité, ils ont néanmoins laissé en friche les espaces près du canyon afin de conserver suffisamment de verdure et d’oxygène. Tout n’est pas exploité. Nous préférons la culture sur toit, lorsqu’elle est possible, ou dans les terres réservées à cet usage. C’est une décision qui m’arrange. Elle me permet de m’évader à ma façon. Je presse le pas en distinguant les aspérités de la roche. Mon refuge. Bientôt, je suis face à celle-ci, immense muraille creusée par l’eau, le vent, les siècles et les intempéries. Je resserre les lanières de mon sac sur mes épaules. Une urgence gonfle au creux de mes entrailles. Mes sentiments me tenaillent, me rattrapent et m’agrippent le cœur. Alors, pour oublier, pour avoir la sensation de m’échapper, je saisis une prise, puis une autre, et escalade la paroi ocre, faisant fi du vide sous mes pieds, des dangers de celui-ci. Quelques mèches de cheveux sont rabattues devant mes yeux, puis flottent derrière moi. L’ivresse me gagne. Je monte, encore et encore, gravis cette montagne, surmonte mes doutes et mes angoisses. Je les abandonne au sol, et m’envole jusqu’au sommet. Une larme perle au coin de mon œil, roule sur ma joue, suivie d’une deuxième. J’ai mal aux mains, mais cette douleur me rappelle que je suis en vie, que j’ai réchappé au pire. Je poursuis derechef mon ascension, galvanisée par ces sensations grisantes. Bientôt, j’atteins un petit plateau. Ma cachette. Mon éden. Je me redresse et m’avance sur la surface plane, admirant l’horizon. Baignée par la lumière du soleil, la forêt s’étend à perte de vue, si proche et lointaine à la fois. Je me remémore les mots de notre enseignant. Elle a accueilli les affrontements qui ont divisé les humains par le passé. Entre les racines et les buissons, elle abrite les cadavres des machines de guerre, les squelettes de ceux ayant combattu pour protéger Onyria, mêlés aux ossements de leurs ennemis. Et si quelqu’un avait assassiné Senen, en serions-nous là ? Existe-t-il une façon différente de survivre, un autre régime pour nous permettre de cohabiter en laissant sa chance à tous ?
Les visages de Yesfir et Shirin s’imprègnent sur mes rétines, me morcelant la poitrine et me coupant le souffle. Je vacille un bref instant, clos les paupières et encaisse la tristesse qui les accompagne. Je desserre les sangles de mon sac et il s’échoue au sol en soulevant un nuage de poussière. Elle s’éparpille dans les airs avant de retomber. Je tente de la retenir, en vain. Alors, mue par le besoin de me recueillir et de retrouver la paix, mon pied tournoie, dessine un arc de cercle, bientôt suivi par mes bras. Sans y réfléchir, mon corps ondoie, se laisse porter par mes instincts. Sous les rayons d’un soleil majestueux et impitoyable, je danse. Je danse pour chasser ma peine et mes regrets. Pour me vider l’âme et l’esprit de ces remords incessants et oppressants. Je suis une enfant. Je suis impuissante. Je suis le numéro 12 279 dans la Cité, et je ne peux rien faire d’autre que danser. D’imiter les gestes souples et gracieux enseignés par ma mère. Ils me déconnectent du présent et me reconnectent avec moi-même. Ils sont une prière pour ces deux jeunes filles endormies à tout jamais. Un adieu et un message silencieux. Pardon, crient mes paumes dressées vers le ciel. Désolée d’être partie en vous tournant le dos, hurle mon cœur en écho.
Je poursuis cette chorégraphie improvisée jusqu’à ce que mes muscles en deviennent douloureux. Puis je m’effondre au sol, le souffle court, les tempes parsemées de sueur. Je reviens peu à peu à ma place, sous cette coupole, les pieds au bord du vide, avec le soleil déclinant à l’horizon. C’est alors que je le perçois. Une étrange sensation de malaise s’empare de moi. Je pivote la tête, et en découvre la raison. Il y a quelqu’un. Là, tout en bas, au bord de la falaise, une personne m’observe.
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