Onyria 1 Le Labyrinthe: romance sur fond de dystopie (French Edition)

Chapitre 31

 

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Elaheh

 

Mon souffle se bloque au fond de ma gorge. Une terreur assassine me paralyse alors que je devrais me ruer dans les galeries pour tenter de m’échapper. Fuir très loin d’ici. De cet homme qui a tout compris, avec une facilité effrayante.

Les jambes lestées de plomb, je m’agrippe au manche de mon couteau, seul allié dans ce chaos que je ne maîtrise pas.

— Oh, tu veux te battre ? me raille Kaan en avisant mon réflexe défensif.

Mon cerveau tourne au ralenti. Un instinct enfoui au tréfonds de ma psyché prend le dessus, me somme de le confronter. Si je me retourne et que je le perds de vue, je suis fichue. Je me remémore mon expérience dans la caverne avec Jahan. Au moindre écart, il ne me loupera pas. Nous ne sommes pas à armes égales. Cet homme est plus proche de l’animal que de l’humain. Il vient de me l’avouer à demi-mots.

Il faut un courage monstre pour braver les dangers de la surface et revenir de ces voyages. Si Jahan était un prédateur redoutable, son père le bat à plate couture.

Une sueur froide me tapisse le dos. Je respire vite, réfléchis, guette ses mouvements et ses réactions. Une étincelle enflamme ses iris tempétueux tandis qu’il me jauge.

— Alors c’est donc ça… s’amuse-t-il.

Ça quoi ?

— Je respecte ton audace, gamine, déclare-t-il en redressant le menton. Mais ta place n’est pas ici. Mon fils n’est pas pour toi. Il ne le sera jamais.

Il repart en sens inverse et me frôle au passage. Je bondis sur le côté pour continuer à le surveiller. Néanmoins, je ne perçois plus aucune menace de sa part.

— Suis-moi, m’ordonne-t-il de nouveau.

Je fronce les sourcils, décontenancée, peu encline à lui obéir après cet échange houleux. Contre toute attente, il éclate de rire.

— Si les choses avaient été différentes, tu serais la bienvenue parmi nous. Mais tu ignores à quoi tu te frottes, petite. Ce monde n’est pas le tien. Je vais te le prouver.

Son arrogance me rappelle celle de Jahan et me blesse malgré moi. Déboussolée, je me mets en route derrière lui, piquée par ma curiosité maladive. Il n’agit pas comme les autres. Il ne me ménage pas. Je pressens qu’il ne m’épargnera aucune vérité, contrairement à son fils ou Kaveh.

Lorsque nous regagnons la caverne d’entraînement, je me pétrifie face au spectacle qui se joue sous mes yeux. Une armée de femmes à moitié nues a envahi les lieux, et ondoie contre quelques Dragons avec une sensualité qui ne laisse aucun doute sur la suite des événements. Qu’est-ce que…

Je tombe des nues, bats des cils pour chasser ces images qui s’accrochent et ne disparaissent pas.

— Voici les filles de Jahan, gamine, profère son père en croisant les bras pour observer la scène avec indifférence. Elles appartiennent au Réseau et bossent pour lui. Pour servir le Labyrinthe.

Par réflexe, je m’adosse au premier mur que je trouve, incapable d’assimiler ses mots et leur signification.

— Comment ? articulé-je la bouche sèche, ne cherchant même plus à cacher ma voix.

— En donnant du plaisir aux tarés de la Cité qui ne savent plus baiser.

Il ponctue sa phrase d’un crachat au sol, lugubre et plus bestial que jamais. Non… impossible ! Pourtant, ça sonne bien trop vrai. Tellement plausible.

— En échange de quoi ?

— Des sacs de blé une fois par mois. Parfois davantage. Tout se marchande avec les fous d’Onyria.

Un coup de poignard me lézarde le thorax. Le pain… Bon sang, ils l’ont obtenu grâce à ça ! Et les panneaux photovoltaïques aussi, sans doute. Je défaille, les jambes cotonneuses et l’esprit chambardé.

— Est-ce que… est-ce qu’on les force ?

Mes doigts tremblent sur la roche. Tout tournoie devant mes paupières trémulantes. Peu à peu, les pièces s’assemblent et se complètent.

— Non. Jahan les recrute et les forme. Elles sont volontaires, comme chaque sacrifié ou chaque Dragon.

Nouveau coup fatal. Je hoquette, partagée entre l’effroi et la sidération. La stupeur et la fureur.

— Et là ?

— Là quoi ?

— Elles vont… elles vont volontairement les…

La fin s’étrangle au fond de ma gorge en apercevant l’une d’elles s’agenouiller pour engloutir le sexe d’un homme que je n’identifie pas sous son chèche. Ils ne se cachent pas. Le camp se métamorphose en orgie générale.

Kaan ricane.

— Elles sont venues se défouler. Les membres de la brigade sont passés réclamer leur dû. Hier, mon adorable rejeton leur a promis leurs services pour apaiser les tensions. Alors elles ont besoin de retrouver la chaleur des nôtres après avoir satisfait ces bouffons d’Onyria.

Je manque de vomir, secouée par un haut-le-cœur.

— Voilà notre monde, gamine, gronde le monstre à mes côtés en épiant mes réactions. Bizarrement, Jahan leur a récemment ordonné de ne plus se mêler aux Dragons. S’il n’assume pas devant toi, je me chargerai de le remettre à sa place. Vous n’avez rien en commun. Oublie-le, et retourne d’où tu viens. Le Labyrinthe n’est pas pour les gens comme toi.

Je tangue sur mes pieds, le souffle lourd et la poitrine en souffrance. Une lance glacée m’a transpercée et me déchire en deux. Je ne m’attendais pas à ça.

« Jahan les recrute et les forme. »

Voilà d’où vient son savoir-faire… Je me détourne pour contenir une violente nausée. Une migraine me vrille les tempes et mon pouls bat furieusement.

— Je ne savais pas, balbutié-je.

C’est tout ce que je parviens à prononcer.

— C’est ce que les tiens ont créé. Des dégénérés à qui il faut réapprendre à bander, qui se lâchent sur nos femmes plutôt que sur les leurs. Regarde Nerilla. Elle porte les marques des sévices de ces chiens. Ils baisent avec plus de brutalité qu’aucun d’entre nous, ces fils de putes !

Au bord du gouffre, je me force à contempler celle qu’il me désigne avec une rage phénoménale. En effet, sur son cou gracile, même d’ici, je distingue les hématomes d’une strangulation.

— Mais ça ne s’arrête pas là, siffle Kaan.

Non. Je n’ai plus le cœur assez accroché pour en entendre davantage. Pourtant, il poursuit sur sa lancée, impitoyable.

— Vous avez aussi besoin de nous pour procréer. Alors, vous nous volez nos gosses pour renouveler votre putain de lignée ! Vous nous achetez des bébés ! Des putains de mômes qui ne connaîtront jamais leur mère ! De qui viennent leur sang et leur chair !

Des larmes me brûlent les yeux. Sa haine résonne dans mes oreilles et trouve un écho dans mon thorax en feu. J’ai mal. Bon sang, j’ai mal. Parce que je sais que chaque mot est vrai. Je le crois sur parole. Son timbre ne ment pas. Sa posture non plus. Il m’a dévoilé les mystères qui planaient sur le Labyrinthe et que je voulais désespérément percer à jour. Jamais je n’aurais pu imaginer…

Dans un tourbillon de souvenirs, je revois les dignitaires émerger des ascenseurs. La toge en satin du ministre du budget. Je blêmis davantage.

Bon sang, mon père savait. Mon père savait, et ce secret l’a rongé jusqu’à la moelle. Un sanglot remonte le long de ma trachée. Oh, papa, je suis tellement désolée…

— Depuis combien de temps ? articulé-je au milieu de mon chaos émotionnel.

Le visage de Kaan s’obscurcit et se tord de douleur. Une grimace lui déforme les traits.

— Depuis qu’ils ont tué ma femme, lâche-t-il en contractant l’intégralité de ses muscles, sur le point de dégoupiller.

Son ultime révélation m’achève. Je me prends un uppercut en plein plexus. J’étouffe. Je ne respire plus. Son fiel exsude de chaque pore de sa peau et emplit l’atmosphère, délétère. Kaan est habité de démons et d’un désir de vengeance incoercible. Et son fils s’inspire de lui…

Soudain, du mouvement attire notre attention. Un trio déboule d’une artère opposée à la nôtre, et des pupilles aux ténèbres flamboyantes me harponnent de loin. Je les percute en accusant un pas de recul. Jahan. Leur chef. Le chef du Réseau. Le tisseur de destins. De ces femmes, de ces sacrifiés, des Dragons et des condamnés. Le Dragon parmi les Dragons…

Mon cœur se morcelle en comprenant enfin le fardeau qui l’incombe. Je ne suis pas de taille. Je ne l’ai jamais été. Dans l’arène, une fille demeurée seule se tourne vers lui et s’avance dans sa direction sans hésiter, l’allure d’une reine, le corps dénudé, sa poitrine généreuse au galbe envoûtant dressée aux yeux de tous. Elle possède un teint doré, une multitude de bracelets en provenance de la Cité aux poignets, et des cheveux d’ambre aux ondulations chatoyantes. Elle est magnifique. Aussi assurée que lui. Quand elle le rejoint et pose ses doigts sur son bras avec complicité, aussitôt, je réalise. Il dormait là-bas toutes ces nuits… Avec elle. Avec elles.

Incapable d’en supporter davantage, l’âme à la dérive, je titube en arrière et pivote pour m’arracher à son regard d’un noir abyssal.

— Layla ! tonne sa voix de stentor avec une hargne qui m’écharpe à distance, détruisant les derniers fragments de mon cœur.

Je ne l’écoute pas. Je ne m’arrête pas. Je m’enfuis loin d’ici. Loin de lui. Loin des siens qui s’adonnent au plaisir sans pudeur, pour oublier que les miens les ont bafoués, réduits à l’état d’objet, de machine à exploiter puis à jeter. Toutes mes illusions volent en éclats. La vérité est insoutenable. Kaan a gagné cette bataille sans porter de coups. Il avait raison.

Ce monde n’est pas le mien…

Ni en haut ni en bas. Où que j’aille, je n’ai pas ma place.

 

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