Onyria 1 Le Labyrinthe: romance sur fond de dystopie (French Edition)

Chapitre 34

 

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Elaheh

 

— Dépêchez-vous ! Le premier point de chute n’est pas tout près ! beugle le lieutenant de la brigade devant nous.

J’observe, la poitrine en lambeaux, le cortège se déployer dans le noir. S’enfoncer dans ces bois magiques que j’ai appris à aimer malgré leurs dangers. Ceux qui m’ont toujours fascinée, dès lr plus jeune âge, alors que j’étais enfermée sous la coupole. Cette époque me paraît si ancienne qu’elle semble ne jamais avoir existé. Que de chemin parcouru depuis… de découvertes macabres, au milieu des instants de bonheurs simples partagés avec les Dragons, Jahan, Mahin, Zareen et Kaveh.

Le ronronnement des moteurs des véhicules en mouvement me maintient aux aguets. Je n’avais encore jamais pu contempler ces machines d’autrefois en vrai. Ils appellent ça des « Jeep ». Elles tournent avec un carburant que nous fabriquons à partir de nos déchets, vestiges d’un passé qui prouvent qu’il y a eu une vie avant nous. Onyria a brûlé les livres d’histoire de cette période. Tout ce qu’on nous enseigne, ce sont les torts de cette société ayant décrié Senen. Mais en lisant les reliques dans la chambre de Jahan, provenant officiellement de bunkers visités par ses soins, j’ai compris que nos ancêtres fonctionnaient différemment. Je suis persuadée qu’on peut mettre en place des alternatives plus équitables pour chacun de nous.

Un véhicule passe devant moi, chargé de vivres. Mes poings se serrent en constatant toute la richesse que nous exposons sans honte aux yeux des Dragons et des sacrifiés. Ils partent avec une épée de Damoclès au-dessus de leur tête, ignorant s’ils reviendront sains et saufs, pour un dixième de cette nourriture à peine. Mon odorat, pourtant moins développé que le leur, repère des pâtes de fruits, des gâteaux secs caloriques aux senteurs affriolantes. Ils ont beau avoir fermé les paniers, nous savons ce qu’ils contiennent. Des choses dont le Labyrinthe ne jouira jamais. Tout ce que nous obtiendrons en échange, ce sont des sacs de blé, déjà précieux dans les galeries où les céréales ne peuvent pousser.

La brigade ne paraît pas se formaliser de l’air chargé d’électricité. Le Réseau est rassemblé pour accompagner le départ des sacrifiés, regroupés tel du bétail entre deux Jeeps. Ils sont vingt. Cinq femmes et quinze hommes, vêtus de guenilles comparés aux soldats de la Cité aux uniformes flambant neuf, composés d’un tissu les protégeant en partie contre les UV.

Lorsqu’ils parviennent à notre hauteur, à pied, en procession martiale aux aspects funéraires, les mains se lèvent autour de moi. De l’index, les Dragons pointent d’abord leur front, puis compriment le poing pour le presser contre leur cœur.

La gorge nouée, ébranlée par cette scène, je les imite, joignant aux leurs mon respect et mes vœux de courage et de bonheur. Voici leur force. Celle que notre armée ne possède pas. Ils partagent une fougue et un objectif. Une rage et une cause communes. Nous nous contentons d’exécuter sans que nos actes résonnent avec nos valeurs.

Si demain, la fureur des Dragons s’abat sur la Cité, serons-nous en mesure de lutter comme Senen l’a déjà fait ? Que valent nos armes et notre technologie face à leurs idéaux, leurs instincts et leur haine alimentée par des siècles d’iniquité ?

Le dernier véhicule disparaît sous le couvert des arbres et Jahan ne perd pas de temps.

— Repli, ordonne-t-il d’un timbre sans appel, éraillé par des relents d’une colère qui me remue également.

Elle ne me quitte plus. Moteur indispensable pour ne pas flancher et ne pas revenir sur mes projets. D’un regard en biais, je fixe le dôme immense qui abrite Onyria, splendide sous les éclats de lune. La ville nous surplombe, presque irréelle tant elle tranche avec le décor primitif du Labyrinthe. Là-haut, je n’imaginais pas que les habitants d’en bas sortaient si facilement. Qu’ils pouvaient nous contempler de loin. Combien d’entre eux nous ont enviés ? Détestés de posséder ce coin de paradis ? Son confort démesuré, si phénoménal et inconcevable pour eux. Un mirage sélénite ou un rêve utopique.

La milice se disperse dans les galeries. Je suis Kaveh et emprunte la même corde que lui, Pai derrière moi. Cela signifie que Jahan sera le suivant.

En effet, l’instant d’après, il atterrit à mes côtés, sa carrure m’enveloppant d’ombres et de ténèbres en me masquant la lumière.

— Tu veux toujours partir ? me demande-t-il de sa voix grave et profonde qui me retourne davantage.

Un frisson s’égare sur mon échine. Il m’a laissée seule après notre discussion, sans chercher à me faire changer d’avis ni témoigner d’un quelconque regret. Son indifférence me blesse plus que je ne le souhaiterais.

J’acquiesce d’un hochement du menton, la poitrine douloureuse et malmenée. Elle me brûle sans discontinuer, à présent. Je ne suis plus que nostalgie, angoisse, tensions et fureur.

— Rassemble ce dont tu as besoin et préviens-moi quand tu seras prête. Kav t’escortera.

Pas toi ? ai-je envie de relever, mais je m’abstiens. C’est égoïste de réclamer son attention alors que tant de choses l’accaparent dans le Labyrinthe. J’esquisse un second signe d’assentiment. Son regard pénétrant me jauge une dernière fois, s’égarant sur mon visage masqué par le chèche, puis il me dépasse et s’éloigne déjà, creusant un vide dans mon buste oppressé. Depuis hier, j’ai du mal à respirer. L’air paraît manquer dans les galeries. Ou bien, c’est juste moi ? Mes poumons déraillent à force de lutter dans un environnement qui n’est pas le mien…

— Tu vas nous quitter ? s’enquiert mon hôte en croisant les bras, un sourcil dressé.

J’opine du chef, un soupir las au bord des lèvres. Je me sens épuisée alors que rien n’a commencé. Ça promet. Ai-je vraiment le potentiel pour accomplir tout ce que j’espère ?

— Jahan n’a rien dit ? s’étonne Kav.

Je le fixe en haussant les épaules.

— Ah oui, c’est vrai, tu parles pas, maugrée-t-il dans sa barbe. Viens, on rentre.

Je lui emboîte le pas, taraudée par une multitude de pensées et de doutes. La nuit ne m’a pas porté conseil. La révolte gronde toujours au fond de moi, toutefois, malgré les conditions hostiles dans le Labyrinthe, j’y ai trouvé un refuge formidable. Une occasion d’être moi-même, de me découvrir et de me forger sans entraves. L’idée de quitter cet endroit me pèse de plus en plus.

Je me faufile avec aisance dans la chatière. Cet acte banal signe une autre de mes évolutions. Toutes ces journées avec Kav à me muscler pour être à l’aise dans cet univers où le corps devient un outil indispensable pour se déplacer, travailler, avancer. Il suffit d’observer Zareen à l’œuvre, nettoyant sans relâche. Son fils soulève le rideau et me la dévoile, si belle, si sereine.

— Ela s’en va, lâche-t-il avec âpreté.

Elle redresse le menton et ses iris opalescents plongent sur moi. Ça aussi, ça va me manquer. Sa chaleur bienveillante au milieu de sa force calme. Elle exsude la bonté et une assurance de reine. Une lionne parmi les loups. Souveraine et sûre d’elle. D’un geste machinal, elle s’essuie les mains sur son tablier et me les tend. Je m’avance pour lui confier les miennes, notre rituel.

— Ma petite déesse, m’accueille-t-elle avec une tendresse incroyable.

— Il m’a raconté la légende, murmuré-je, des trémolos dans la voix.

— Vous êtes deux merveilleux symboles d’espoir.

— C’est faux. Je ne représente rien pour vous. Ici, personne ne me connaît. Je serai plus utile là-haut.

Ses paumes pressent les miennes, me conférant une énergie mystique qui circule à vive allure dans les sillons de mes veines.

— Suis ton instinct. Écoute-le. Cesse de lutter contre ce que tu es, et tout ira bien, m’assure-t-elle avec un sourire aux effets magiques.

— J’ai égaré mon instinct depuis trop longtemps…

— Et tu as renoué avec lui depuis que tu vis parmi nous. Il est là, il brûle en toi, crois-moi.

Touchée par ses mots et mise en confiance par son aura, je lui dévoile pour la première fois ce que j’ai sur le cœur.

— Je suis perdue, Zareen, chuchoté-je.

Ses doigts se faufilent sous mon foulard et m’effleurent la tempe, dans un geste doux qui me bouleverse.

Ma gorge se noue à l’extrême.

— Tu l’aimes simplement, mais les événements vous tourmentent et vous déchirent. Garde espoir, je vois une issue positive à votre histoire, Ela.

J’encaisse ses paroles, le souffle coupé par cette déclaration sans pudeur. Une larme m’échappe, roule sous le tissu et glisse jusqu’à ma bouche entrouverte, note salée sur mes plaies à vif.

Je l’aime. Oui. Lui et son assurance à toute épreuve, ses ténèbres et sa façon d’affronter son destin et de guider les siens, malgré ses choix que je ne cautionne pas. Le sentiment de sécurité qu’il me prodigue, et son sang-froid qui m’inspire. Je l’admire autant que je voudrais le frapper pour certaines décisions qui me brisent, et pourtant, qui suis-je pour juger ? Un visiteur, une âme de passage. Et durant ce court instant d’égarement dans les méandres du Labyrinthe, je suis tombée amoureuse. Moi, la solitaire, la dissidente. L’enfant qui se cachait dans les fourrés pour éviter d’être démasquée et tuée par ses pairs. Je n’avais jamais pris conscience de mon isolement avant de trouver un abri dans les galeries. Évoluer librement sans camoufler mes pensées, mes émotions, ma personnalité, m’a permis de nouer des liens, alors que là-haut, je n’étais qu’un fantôme. Et parmi eux, un attachement indicible et inextricable pour Jahan.

Au point de souffrir à l’idée de ne plus jamais le revoir. Ça me paraît insupportable. Insurmontable. Et en même temps, je veux me sentir utile. Servir les autres, moi aussi. Je suis une idéaliste par nature, déchirée entre un amour impossible et un besoin irrépressible d’agir pour ne rien regretter.

— Les miens vous ont fait tellement de mal, craché-je à travers la tempête qui me ravage l’âme. Je veux vous rendre justice.

Le sourire de Zareen s’élargit, me diffuse son magnétisme solaire.

— Si tu voyais ta beauté, Elaheh, me répond-elle en posant sa paume brûlante sur ma joue mouillée de tristesse. Ta lumière brille, vive et féroce. Jahan s’y est accroché et en détient une part, désormais.

Je souris malgré moi. J’étais persuadée d’être la voleuse de l’histoire, celle qui lui avait dérobé un peu de sa puissance pour s’en gaver.

— Kaan dit que je ne ferai que ralentir ses plans.

— Kaan a perdu sa femme et l’enfant qu’elle portait dans son ventre. Il s’est éteint avec eux depuis trop longtemps. Il ne peut plus comprendre. Pas encore. Sois patiente.

Ce rappel avive la tornade dans mon esprit. Il l’a cité, mais j’ignorais qu’en plus, sa femme était enceinte. Et nous l’avons tuée. Dans quelles conditions ? Au milieu de quelles autres atrocités ? Quel âge avait Jahan au moment d’affronter ça ?

— J’ai besoin d’agir, Zareen. Je ne supporte plus d’être impuissante et d’assister à tout ça. D’entendre des histoires si cruelles. Ça cogne et me réveille la nuit. Ça a détruit mon père avant moi. Je dois faire quelque chose. J’ai une piste, et je veux l’exploiter pour essayer de vous aider. Même si pour ça, il faut que je vous…

 Quitte. Vous qui m’avez formée, portée jusque-là, chérie et appréciée pour qui j’étais vraiment.

Je ne le prononce pas, incapable de céder cet aveu trop douloureux. Kaveh surgit dans mon dos, posant la main sur mon épaule dans un geste fraternel qui me fracasse définitivement le cœur.

— Je t’escorterai comme Jahan l’a demandé. Et je vais prier pour que tu arrives à trouver une solution. Tu es super intelligente, je suis sûr que tu reviendras avec une idée de génie.

Il m’arrache un rire sans joie. Oui, à Onyria, j’étais au sommet de l’élite. Il est temps que mon prétendu QI soit mis à parti pour une cause qui m’est chère.

— Je te promets de tout donner et de faire honneur à tes entraînements tyranniques.

Il glousse.

— Ton mental n’a jamais flanché, je me suis éclaté à te martyriser.

Zareen nous observe sans nous voir, avec une attention maternelle. Sauf que j’ai une mère, moi aussi. Et elle a peut-être besoin de moi. Elle lutte en secret dans un univers où le moindre faux pas est aussitôt sanctionné par une mort immédiate. Je vais prendre la relève.

— J’ai quelque chose pour toi, déclare la femme à mes côtés en s’écartant.

Elle me tourne le dos pour se diriger vers sa commode. Je remarque alors un objet qui n’y était pas auparavant. Elle s’en empare et me le rapporte, accélérant mes pulsations cardiaques. Une rose des sables…

— Prends-la. Elle te portera chance. C’est un porte-bonheur chez nous, un talisman protecteur.

Je n’ose y toucher, ébahie.

— D’où vient-elle ?

— Du désert. Kaan me l’a offerte, mais je veux que tu l’emportes.

Alors, Defne disait vrai. Il voyage vraiment jusqu’à la mer. Zareen me la confie malgré mes réticences. Émue, je lui avoue à voix basse :

— C’était le surnom que me donnait ma mère.

— Il te correspond à merveille.

Je lui dédie un air mélancolique. Ma mère racontait que ces pierres se formaient à partir d’infimes grains de sable qui entraient en contact avec une eau sélénite, véritable prouesse de la nature pour nous prouver que même dans un univers hostile, des miracles survenaient lorsque les éléments s’alliaient pour le meilleur. Mon père lui en avait acheté une, symbole de leur amour authentique ayant fleuri dans un monde qui les traquait et les rejetait.

Je clos les paupières, chamboulée jusqu’à l’âme par ce cadeau inestimable.

— Merci. Pour tout, Zareen.

— Que la force des Dragons soit avec toi, petite déesse.

Elle me saisit le visage et m’embrasse le front avec une douceur incommensurable. Je m’en gave jusqu’à la lie.

— Quand veux-tu remonter ? interroge Kaveh en nous contemplant intensément.

— Le plus vite possible. J’ai peur de renoncer si je m’attarde trop.

— OK… alors on va sur le marché chercher ce qui pourra t’être utile, déclare-t-il en attrapant un sac en bandoulière dans lequel il glisse les précieux cristaux de gypse.

J’acquiesce, l’estomac lesté de plomb. Avant de quitter la pièce, j’effectue un brusque demi-tour et me précipite vers une silhouette qui m’ouvre déjà les bras, me réfugiant contre elle pour la presser contre mon cœur.

— Tout ira bien. Aie foi, Ela.

— Où que j’aille, je ne vous oublierai jamais.

Je lui dépose un baiser sur la joue et file à vive allure, consciente que je pourrais abandonner trop facilement en sa présence. Je me faufile dans la chatière et contemple le tunnel pour le graver dans ma mémoire. C’est peut-être la dernière fois que je le vois…

Ébranlée par cette pensée, je colle Kaveh qui m’emmène jusqu’à la place Pyrite où les étals multicolores n’ont pas bougé, leurs senteurs par millier me réchauffant un peu de l’intérieur. Il vogue au milieu de la foule, félin comme Jahan, parfaitement remis de ses blessures. Son efficacité me tire un sourire. Il ne perd pas de temps, sait quoi prendre et où aller. Bientôt, j’ai de quoi manger, boire et me défendre. Nous nous arrêtons devant le stand de Mahin.

— On a besoin d’onguent et de sachets de mélisse, explique-t-il en zieutant sa table.

Elle m’adresse une moue amicale et bienveillante, elle aussi.

— Pai m’a dit que tu partais. J’en suis désolée. Tu vas me manquer.

Sa franchise me désarme. J’avale ma salive avec difficulté, puis lui réponds avec leurs signes. Je pointe son front, puis son cœur. Elle hoche la tête, les yeux voilés de larmes qui réveillent les miennes, et m’imite.

Un Dragon hèle Kaveh et vient lui glisser quelques mots à l’oreille. Il approuve avec un froncement de sourcils, l’expression ombrageuse.

— Jahan m’appelle. Rentre pour m’attendre. Ne pars surtout pas sans moi.

Déjà, il s’éloigne précipitamment, nous laissant seules avec Mahin. Une angoisse sourde me vrille la poitrine. J’espère qu’il n’y a rien de grave. Je remarque qu’il a embarqué le petit sac qui m’était destiné. Sans doute pour s’assurer que je lui obéis et que je ne m’enfuis pas en cachette.

Incapable de rester auprès de la jeune femme dont la sensibilité me chamboule, je la salue en la remerciant chaleureusement, et rebrousse chemin à mon tour, errant dans les allées. Je me gorge des effluves devenus familiers, de l’ambiance particulière, de ce décor hors du temps.

Soudain, quelqu’un m’attrape le bras. Je me retourne brusquement, et plonge dans des iris sombres aux reflets sauvages. Un homme que je ne connais pas me scrute attentivement, le nez plissé. Il est grand, charpenté, les cheveux hirsutes, une barbe de plusieurs jours lui mangeant la mâchoire. Je me raidis sous son inspection, mal à l’aise.

— C’est toi Layla, la nouvelle ? m’interroge-t-il.

J’hésite, suspicieuse, mais finis par opiner du menton. Il extirpe alors un objet de sa poche. Je suis le mouvement de sa main, aux aguets, et j’écarquille les yeux lorsqu’il déplie ses doigts pour me révéler ce dont il s’agit. Un soleil sculpté dans le bois. Mon soleil. Celui offert par Jin ! Impossible. Comment…

Ses pupilles prédatrices luisent de clairvoyance en épiant mes réactions. Un sourire lui ourle les lèvres face à ma surprise. Il se penche au plus près de mon oreille, me couvrant de chair de poule.

— Suis-moi, murmure-t-il. Jin veut te voir.

 

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