Onyria 1 Le Labyrinthe: romance sur fond de dystopie (French Edition)

Chapitre 27

 

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Elaheh

 

La sirène ne s’interrompt pas, enfle même, jusqu’à me donner le tournis. L’amélioration de mon ouïe décuple ce sentiment. L’atmosphère du marché s’est métamorphosée, plombée par ce hurlement incessant. Les visages sont graves et menaçants. Chacun se met en route en une procession quasi mortuaire tant les expressions se sont fermées. Je jette un regard paniqué à Kaveh pour tenter de comprendre. Il est crispé, les épaules raides et les poings serrés.

— Ils viennent chercher des volontaires pour une nouvelle mission à l’extérieur, grogne-t-il en prenant la direction d’un tunnel que je ne connais pas encore.

Mon pouls s’emballe à ces mots tandis qu’il presse le pas, accompagné des autres membres de la milice. Je les talonne, nerveuse également. J’ai essayé de dessiner un plan du Labyrinthe pour apprendre à m’y repérer. J’ai fini par analyser que celui qui avait baptisé les différentes artères s’était inspiré de la lune et du soleil concernant les parties les plus sombres – incluant le secteur Sélénite –, et les plus lumineuses. Chacune possède ainsi un nom en référence à l’astre nocturne ou diurne. Nous quittons la place Pyrite pour déboucher sur une grotte spacieuse, et je frémis en réalisant très vite où nous nous trouvons et pourquoi je ne m’y étais jamais rendue. Face à nous, gardées par une horde de soldats de faction armés jusqu’aux dents, se dressent deux portes de métal, détonnant parmi les roches naturelles.

Les ascenseurs.

Ici, ils ont même pris la peine d’agrémenter le sol de dalles en mosaïque. Des colonnes ouvragées soutiennent la voûte et ajoutent à ce décor plus accueillant, rappelant l’architecture d’Onyria. Cette modernisation se poursuit le long des murs et débouche sur une route pavée à la droite des élévateurs. Je plisse les yeux, essayant de déterminer où elle conduit. Cependant, la foule continue de s’amasser et m’obstrue la vue. Au milieu de la cohue, un groupe et son meneur circulent avec aisance, aimantant mon regard. Jahan.

Tous les Dragons migrent vers lui, véritable marée noire se positionnant en première ligne devant la brigade. Chacun leur cède la place sans qu’ils aient besoin de s’exprimer. Kaveh et les autres m’embarquent dans leur sillage pour les rejoindre. Bientôt, les deux camps se font face dans une ambiance électrique et oppressante. Je n’aime pas cette sensation. Comme si tout pouvait déraper d’une minute à l’autre. Plus sensible que jamais aux signaux non verbaux, je perçois leur agressivité et leur hostilité vis-à-vis de la situation. C’est encore plus violent que la dernière fois que nous nous sommes croisés.

Mon cœur se comprime en apercevant des traits familiers parmi les membres de la brigade. Le père de Navid, Taner Abbassi, est encore là. Non loin de lui, Adam et Selma, deux jeunes de mon âge avec qui j’étais en classe. Je me tasse. Ils ne peuvent pas me voir. Je suis camouflée sous mon chèche, cachée derrière les Dragons dont les carrures me dépassent. Ils ne possèdent pas ce sixième sens inhérent aux habitants des galeries. Difficile pour eux de me remarquer dans le faible interstice entre les bras et les épaules de mes compagnons. Pourtant, des frissons me couvrent de chair de poule. Le gradé devant nous attend que les mouvements cessent. Un silence religieux opère. Je retiens mon souffle, appréhendant la suite.

Lorsque plus personne ne semble sortir des tunnels, le lieutenant clame d’une voix de stentor :

— Un sac de blé ! C’est la récompense par tête pour qui acceptera de se joindre à notre prochaine excursion !

Je tique face à son ton et à son manque d’introduction. Pas de bonjour, pas de signe de respect. Il va direct à l’essentiel : la carotte pour appâter ses cibles. Cependant, je connais le coût réel d’une telle mission. Mais eux ? Qu’en est-il ?

Les remords m’assaillent d’être ici, avec eux, et de ne pouvoir les avertir des risques qu’ils encourent. Je me sens soudain sale et irresponsable.

Les gens se regardent sans bouger. L’atmosphère s’alourdit encore. Jahan ôte lentement son foulard, révélant son visage et ses traits sauvages. Sa beauté me submerge au milieu de cette tension insoutenable. Je m’y accroche. Son assurance souveraine calme peu à peu mes palpitations, exacerbe son aura magnétique et l’attraction qu’il exerce sur moi. Sur mon corps et mon esprit. Sur mes sens. Tout mon être réagit à sa présence et à ses actions, résonne au diapason avec son attitude et ce qu’il énonce sans mots.

Je ne vous crains pas.

Galvanisés par le tempérament de leur chef, les Dragons changent également d’expression. Leur énergie bestiale sature l’espace devenu trop petit pour contenir toute cette testostérone et cette démonstration de force.

— Combien de jours, où et pourquoi ? demande simplement Jahan d’un timbre sépulcral.

— Autant qu’il faudra, réplique le gradé. Réapprovisionnement de la Cité. Nous partons pour la ville morte Lyvia.

Des grognements de mécontentement soulèvent la foule. Un vent de révolte souffle dans la grotte, se propageant sur toutes les lèvres. J’ignore ce qu’est la ville morte Lyvia, mais a priori, pas les habitants du Labyrinthe.

— Trois sacs par tête ! tonne un homme qui s’avance pour fendre la masse.

Je ne l’ai encore jamais rencontré, néanmoins, je comprends aussitôt qu’il est respecté, lui aussi. Sa carrure impressionnante et ses larges épaules lui fraient un passage sans encombre. Tout comme Jahan, la marée humaine lui ouvre naturellement la voie. Il se poste aux côtés de celui-ci en croisant les bras, dominateur. Il paraît plus âgé et une barbe de plusieurs jours lui mange les joues, lui conférant une allure d’ours barbare. Les immenses estafilades en forme de griffes sur ses biceps exacerbent son magnétisme brut et primitif. Face à lui, les soldats de la brigade esquissent un bref mouvement de recul involontaire.

 — Nous ne négocions pas, répond le lieutenant, blême de fureur.

— Il va falloir ! La dernière mission pour Lyvia a coûté la vie à quatre d’entre nous !

— Ils n’ont pas écouté les ordres. Cela leur a valu la mort. Ils ont choisi leur sort.

Je me tétanise face à ces paroles et ce qu’elles déclenchent. Il vient de dégoupiller une grenade. La tension atteint son apogée, parée à crever le plafond. Jahan me jette alors un regard noir que je ne parviens pas à interpréter. Kaveh, lui, a saisi, à l’inverse.

— Rentre, Layla, marmonne-t-il les dents serrées. Tout de suite.

Je me fige, abasourdie. L’instant d’après, tout part en vrille.

— Assassins ! vocifère quelqu’un.

— Meurtriers !

Les soldats nous mettent aussitôt en joue, sur la défensive. Les fous, s’ils ne se calment pas, nous allons tous mourir sous une rafale punitive ! Jahan lève la main pour forcer le silence, le dos raide et la mâchoire crispée. Mais son ordre ne fonctionne pas. Émergeant de la foule, une femme brandit un couteau et se rue vers la ligne de la brigade en hurlant à pleins poumons :

— Pour mon Neil ! Pour mon fils !

Je n’ai pas le temps de réagir : une balle se loge dans sa tête pour stopper net sa course, arrosant les Dragons les plus proches d’une giclée de sang macabre.

Tout dégénère.

Mon cœur trépasse avec elle. Ma vision se brouille. L’image se fige sur mes rétines et m’ôte toute lucidité. Je demeure inerte, atone, alors que le chaos se répand dans la grotte. Les Dragons font volte-face et retiennent les habitants des galeries pendant que la brigade recule contre les portes des ascenseurs, leurs armes prêtes à faire feu et à déclencher une boucherie. Des pierres fusent, sorties de nulle part. Des tirs de sommation éclatent et se répercutent sur chaque colonne.

Puis une voix rugit à travers le tumulte, si puissante qu’elle couvre la clameur.

— Assez !

L’ordre a claqué avec la férocité d’un lion. Un chef capable de statufier les siens d’un grondement sauvage et tempétueux. Plus personne ne bouge, plus personne ne bronche.

Jahan survole l’assemblée d’un regard pénétrant à glacer d’effroi les plus téméraires. Je n’y échappe pas. Je tremble. Parce qu’il y avait dans ce cri une souffrance incommensurable et une rage indicible qui me broient les entrailles. J’ai mal. En écho à ce son qui résonne encore dans mes os, étouffant le tapage de mon cœur en détresse.

Il pivote vers le lieutenant, livide et en sueur, puis lui balance avec froideur.

— Un sac pour chaque mort de la dernière excursion, puis deux pour chaque volontaire. Un extra de chez moi en supplément pour vos hommes s’ils le désirent avant de partir. Je me charge du recrutement. C’est à prendre ou à laisser.

— Soyez prêts demain à la même heure, siffle le gradé avant de tourner les talons.

Il s’empresse de regagner les ascenseurs et de quitter les lieux, le bruit de sa montée vers Onyria me lestant l’estomac de plomb.

Kaveh se dresse alors devant moi, m’empêchant de voir Jahan tandis qu’il s’agenouille près du cadavre.

— Rentre, Layla, m’enjoint-il avec gravité. Ce qui va suivre ne te concerne plus.

Ses mots m’assomment définitivement. Hagarde, j’obéis sans vraiment savoir comment ni pourquoi. Mes jambes m’emportent loin d’eux tandis qu’un chant mystérieux se propage dans les galeries, me couvrant de frissons.

Je ne distingue pas les paroles, mais j’en devine le sens au plus profond de mon être. C’est un adieu.

Les voix s’emmêlent et montent pour trouver un écho sous les voûtes sombres, se répercutent sur les parois rocheuses pour filer à travers le Labyrinthe. L’air se charge d’émotions, de tristesse et de colère. Bouillonne du tourment des Dragons et de leurs pairs. Je frémis, bouleversée par cet hommage qui me remue et ravive le deuil que je n’ai pas encore surmonté. Je m’écroule contre un mur au détour d’un virage, incapable de marcher plus longtemps, la gorge nouée et la poitrine comprimée dans un étau.

Bientôt, j’assiste au déploiement d’un cortège funéraire. Jahan a enroulé son voile autour du visage de la dame tuée sur le coup, et des hommes ont apporté une civière en bois sur laquelle ils l’installent. Tout le monde quitte la grotte, suivant le corps qu’ils emmènent je ne sais où à travers une artère que je n’identifie pas, sous les regards attentifs de la brigade toujours agglutinée près des portes en métal, les fusils braqués sur la foule qui les ignore.

Je m’attends à voir Jahan suivre le mouvement. Cependant, il demeure figé sur place avec plusieurs hommes, dont Kaveh, Paiman et le colosse barbu qui a pris la parole un peu plus tôt. Lorsqu’il ne reste plus qu’eux et les soldats de faction, il pivote et je me crispe en pensant qu’il va venir dans ma direction. Ce n’est pas le cas. Ils partent en sens inverse, empruntant la fameuse route pavée balisée par les fresques en mosaïque de la Cité.

Une vague de curiosité m’assaille et accentue le tumulte dans mes veines. Que peut-il bien y avoir si près des ascenseurs et des dangereux gardes armés d’Onyria ?

J’ai l’intime conviction qu’il s’agit d’un des mystères du Labyrinthe que Jahan s’échine à conserver hors de ma portée. Cependant, je brûle d’en percer le secret. Je me mordille la lèvre plusieurs fois, hésitante sur la conduite à tenir. Puis, saisie d’une brusque pulsion, je reviens sur mes pas et me faufile en catimini le long de la paroi pour essayer d’en découvrir davantage.

 

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