Onyria 1 Le Labyrinthe: romance sur fond de dystopie (French Edition)

Chapitre 2

 

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Elaheh, 12 ans

 

Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Il n’y a jamais personne ici. C’est la première fois que j’y rencontre quelqu’un. Nous sommes trop loin pour confronter nos expressions, mais par réflexe, je retrouve mes vieilles habitudes et tente de masquer mes émotions. Celui ou celle qui est en bas me regarde. Mon cerveau turbine et une nouvelle appréhension me noue les entrailles. Hier, j’ai été la dernière appelée. Est-ce que ça signifie quelque chose ? Le jury doutait-il de ma sincérité ? Est-ce qu’on m’espionne ? Ma respiration s’accélère. Non, je ne dois rien laisser filtrer, garder mon calme ! Je présume qu’il vaudrait mieux redescendre et réfléchir à une bonne justification à ma présence tout en haut de la falaise. Ça doit paraître complètement fou que j’aie pris le risque inconsidéré de l’escalader. Je ne suis pas sûre qu’un adulte formaté par le gouvernement comprenne mon acte. Aussitôt, je songe à mes parents, à la douleur que pourrait leur causer ma perte. À ma mère à peine remise de sa frayeur, qui tremblait encore ce matin en me peignant les cheveux. Je regrette déjà ma faiblesse. D’avoir ressenti le besoin de m’isoler, de m’évader ici. L’envie de rester perchée là-haut m’effleure soudain, mais je la réfrène. Je n’ose imaginer la réaction de mes parents si on envoyait des soldats pour me contraindre à descendre. Je préfère leur éviter cette honte.

Alors, je récupère mon sac et avec une intense concentration, j’entreprends le chemin en sens inverse, jusqu’à toucher terre à nouveau. Je perçois toujours le regard insistant de cette personne que je n’ai pas encore osé contempler en retour, me préparant à la confrontation. Après quelques secondes d’hésitation, je pivote dans sa direction, m’attendant à me retrouver face à un adulte… mais me heurte aux prunelles lumineuses d’un adolescent. Un garçon, tout juste plus grand que moi, vêtu de haillons très différents de ce qu’on trouve à Onyria. J’écarquille les yeux et retiens ma respiration en pensant comprendre à qui j’ai affaire.

Il me scrute avec une sorte… d’émerveillement ?

— Bonjour ? hasardé-je doucement, sans parler trop fort, de peur de l’effrayer.

Il paraît se ressaisir et me sourit. Quelque chose d’authentique, sans filtres, loin de nos conventions dans la Cité. C’est à cet instant que sa beauté me frappe. Il porte des fripes, de la boue séchée recouvre sa peau bien plus pâle que la mienne, et ses mèches d’un noir de jais sont en bataille, certaines plaquées par la poussière et la sueur. Pourtant, je le trouve magnifique. Un visage harmonieux, au nez aquilin, un front haut, une mâchoire bien dessinée et des lèvres charnues illuminant ses traits. Le plus troublant : des iris d’une profondeur intense, sombres et étincelants. Les étoiles dans son regard me bouleversent.

— Bonjour, répète-t-il, d’une voix un peu cassée.

Ce son me ramène brusquement à la réalité. Soudain, une vague d’effroi me saisit. Il ne devrait pas être là. Je jette des coups d’œil alentour, vérifiant que personne ne nous épie. Il m’imite aussitôt, aux aguets, le corps tendu, tel un animal sauvage paré à se tapir dans les fourrés.

— On devrait se cacher, murmuré-je en l’observant, fascinée.

Il dégage un magnétisme bestial. Une aura qui ne ressemble à aucune autre, parmi les habitants d’Onyria. Il opine du chef, étrangement docile. Je me dirige vers un bosquet touffu, tout en surveillant toujours les environs. Un frisson me parcourt l’échine à l’idée qu’on soit découverts. Les gens d’en bas n’ont pas le droit de se rendre dans la Cité. Il ne peut être qu’un des leurs, ça me semble évident, même si je n’en ai jamais croisé avant lui. Il s’agit d’un sujet tabou, survolé en cours. Une autre horreur sur laquelle on ferme les yeux. J’ignore comment il est parvenu jusqu’ici, mais il est en danger.

Une fois assis à l’ombre d’un massif au feuillage suffisamment épais pour nous camoufler, je prends le temps de le détailler.

— Que fais-tu ici ? interrogé-je sans réussir à retenir ma curiosité.

— Je profite du soleil, me répond-il tout de go.

Ma poitrine se comprime. Je saisis le poids de ses mots. Le soleil. Splendide, mais si cruel.

— Il va se coucher…

— Je sais. C’est pour ça que je suis là. Il est moins douloureux à cette heure.

Sa spontanéité me surprend encore.

— Ce n’est pas la première fois que tu viens ?

Il secoue la tête, puis s’empare d’un bâton au sol pour tracer six traits. Mon cœur se serre davantage. C’est officiel, c’est un enfant d’en bas. Il ne sait pas compter… La honte me submerge. Je me sens soudain privilégiée. Ils ne sont pas éduqués. C’est un choix du gouvernement.

Nous avons 12 357 places dans la Cité… mais un nombre indéfini dans les souterrains. Il y a cinq cents ans, Senen a accordé le droit d’asile à certains réfugiés, sous une unique condition : qu’ils investissent les gratte-terre d’Onyria. Il a bâti la coupole au-dessus de la plus grande ville troglodyte existante, essayant d’optimiser l’espace au maximum. Après réflexion, il a opté pour une gouvernance du monde d’en haut, tout en laissant celui d’en bas livré à lui-même. Il a souhaité imiter le système des fourmis ouvrières. Les habitants des galeries sont chargés des travaux en extérieur… en extérieur de la coupole, plus précisément. Ils réparent les installations telles que le parc éolien nous alimentant en énergie, entretiennent les terrains autour des murs du dôme pour éviter aux végétaux de s’attaquer à la structure. En résumé : ils servent de chair à canon. Dans l’ignorance la plus totale. Car, pour préserver l’équilibre entre nos deux univers, les élites de l’époque ont pris une décision radicale : les gens d’en bas ne doivent pas comprendre, alors, on va les priver du savoir. Le savoir est une arme. « Heureux les simples d’esprit ». Ils sont illettrés, et doivent le rester. Peu d’entre nous ont l’occasion de « descendre », et nous avons pour ordre de ne jamais leur enseigner à lire, écrire ou compter.

Ce garçon ne devrait pas être là. Il pourrait être tué sur-le-champ pour être remonté à la surface. En a-t-il conscience ?

— C’est dangereux, ici, pour toi, lui signalé-je gentiment.

Il approuve.

— Ça vaut le coup, réplique-t-il avec une assurance presque effrontée, pointant de l’index les couleurs chatoyantes du ciel qui s’embrase.

Cet aveu est douloureux. Je le comprends tellement. Ils vivent sous lumière artificielle toute l’année… Je n’ose imaginer leur quotidien. Toute une existence privés du soleil. Ils opèrent souvent de nuit, pour éviter les brûlures mortelles de l’astre et les rayonnements des UV. Je ne parviens pas à le réprimander. J’ignore comment agir. De plus, le temps file, et il me faut rentrer pour le dîner. Je dois le prévenir. Le mettre à l’abri.

— Écoute… commencé-je, mal à l’aise.

Il incline la tête sur le côté, m’étudiant sous tous les angles avec une impudeur rafraîchissante. J’essaie de faire abstraction du poids de son regard posé sur moi.

— Je… je ne te veux aucun mal, mais les gens ici… ils sont… impitoyables, prononcé-je avec amertume.

Il rit. Un vibrato doux et joyeux.

— Oui, on va me buter si on m’attrape.

J’arrondis la bouche sous la surprise. Il est donc au courant.

— Je ne viens jamais longtemps, me précise-t-il en s’amusant de mon expression. J’ai une bonne oreille. Si j’entends des pas au loin, je me planquerai. Je n’en ai pas encore eu besoin.

Je pousse un soupir. Je ne peux lui ordonner de retourner en bas. Je sais, pour m’exiler ici régulièrement, que l’endroit n’est pas fréquenté.

— Mais tu ne l’as pas fait avec moi, lui signalé-je en fronçant les sourcils, toujours anxieuse pour sa sécurité.

— Parce que tu ressembles à une fée.

J’en reste coite. Puis, très vite rattrapée par mes réflexes, je muselle ma stupéfaction. Il est bien trop franc pour mon masque d’impassibilité. Il me soutire des réactions qui me vaudraient des ennuis à Onyria. Je dois me ressaisir.

— Les fées n’existent pas, murmuré-je avec un demi-sourire.

Il glousse encore. Un son empli de la chaleur du soleil qui s’éteint dans le canyon. Comme s’il en avait capturé les derniers rayons pour les distribuer à la ronde.

— Je suis désolée, m’excusé-je, la gorge nouée sans raison. Mes parents m’attendent, et je ne veux pas attirer l’attention sur toi. Je dois rentrer. Je te promets de garder le secret de ta présence.

Il ne cache pas sa déception. J’agrippe les lanières de mon sac en déglutissant, hésitante. Puis, saisie d’une pulsion, je glisse celui-ci sur le devant pour en extirper le pain que j’avais acheté pour ce soir. Il écarquille les yeux en me voyant le lui tendre.

— Prends-le, tu en auras davantage besoin que moi, soufflé-je.

— Tu es sûre ?

Une mèche rebelle retombe devant ses cils tandis qu’il plisse le front, accentuant son allure un peu sauvage.

J’acquiesce en insistant, lui plaquant la miche sur le torse. Elle atterrit entre ses paumes ouvertes sous son regard émerveillé. La gourmandise illumine l’intégralité de son visage. Un bonheur pur. Simple. Sans complexes. Je souris en retour.

— Fais attention à toi, déclaré-je avec une douceur que je ne me connais pas.

Je recule de deux pas, prête à m’enfuir, le cœur battant la chamade.

— Hé ! me hèle-t-il.

Je me fige.

— Merci, dit-il de sa voix chaude. Tu t’appelles comment ?

J’hésite. Ai-je le droit de lui révéler mon identité ?

— Ela… et toi ?

Pour la première fois, il réfléchit avant de répondre.

— Jin.

— Enchantée, Jin, le salué-je avec une inclinaison du menton.

Il m’imite, et nous nous sourions.

— Tu es différente d’eux, n’est-ce pas ? demande-t-il soudain avec beaucoup de sérieux.

Je me tends. Son rictus s’élargit.

— Ne t’inquiète pas, je garderai ton secret, moi aussi, me rassure-t-il. Je reviens dans deux jours à la même heure. On se reverra peut-être.

— Peut-être, balbutié-je, de plus en plus perturbée par cette rencontre.

Cette fois, je tourne les talons et pars pour de bon. Si je vagabonde trop tard, je vais attirer l’attention. Alors, je presse le pas, puis finis par courir. Lorsque j’atteins l’artère commerciale, je jette un regard par-dessus mon épaule. Mon refuge est masqué par la végétation. Jin est loin, invisible. Soulagée, je m’engouffre dans la rue où les marchands ne vont pas tarder à fermer et à ranger les étals. J’achète un autre pain et emprunte le chemin de notre gratte-ciel. Les lampadaires s’allument un à un, diffusant une lumière tamisée. Tout est paisible. Les gens flânent, sereins. Seul mon pouls anarchique détonne au cœur de ce décor idyllique. Ai-je rêvé cette apparition ? Assurément, non. En témoigne mon second passage à la boulangerie. J’avance vite, ressentant l’urgence de m’abriter entre nos murs pour échapper à la pression de la foule. La route défile sans que j’en aie conscience. Une fois au chaud dans notre appartement, les muscles de mon dos se relâchent et je m’affale contre la porte de ma chambre, à bout de souffle. J’ai aggravé mon cas. J’ai rencontré un enfant d’en bas, et je ne l’ai pas signalé. J’ai enfreint une nouvelle règle d’Onyria. Son visage apparaît à l’ombre de mes paupières, suivi d’un millier de questions. Comment est-il monté ? Quel âge a-t-il ? Comment a-t-il su que j’étais différente ? Dissidente…

J’inspire à pleins poumons afin d’apaiser le tumulte de mon esprit. Mon cerveau ne me laisse aucun répit. Il turbine pour tenter d’apporter des réponses à chacune de mes interrogations. Elles se bousculent dans ma tête. Elles me bousculent. Seule une certitude m’envahit au milieu de ce fouillis : je ne regrette rien. Nous partageons pourtant un lourd secret qui pourrait nous coûter la vie. Il possède une partie de mon prénom, si on l’attrape et qu’il parle, je suis fichue. Cependant, l’excitation tamise ma peur. L’âme curieuse, j’aimerais déjà filer en douce pour le retrouver et étancher en partie ma soif de connaissances.

Le tintement de l’ascenseur m’informe de l’arrivée de ma mère. Je me redresse, chasse mon trouble et recouvre mon calme. Ce soir, au dîner, je crois que j’aurai beaucoup de choses à demander à mon père…

 

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