Onyria 1 Le Labyrinthe: romance sur fond de dystopie (French Edition)

Chapitre 25

 

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Elaheh

 

Mes sens saturent d’informations. Les odeurs, la marée humaine en mouvement, les teintes chatoyantes des étals, les guirlandes de lampions qui éclairent les lieux… je suis engloutie par cette tornade de vie. Je bats des cils, engrangeant un maximum de détails. Les gens sont vêtus simplement. Nombre d’entre eux dévoilent une grande partie de leur peau, comme Mahin la dernière fois. Des hommes évoluent torse nu, et certaines femmes arborent un mini bout de tissu dissimulant tout juste leur poitrine, ainsi que des jupes dont la longueur frise l’indécence. Mon père aurait subi une crise cardiaque s’il m’avait vue parader si peu couverte.

Cependant, cette absence de matière me permet de confirmer ce que j’ai constaté avec Mahin. Contrairement à Onyria, les métissages se sont produits dans le Labyrinthe. La diversité des physiques est fascinante à elle seule. Là où nous affichons tous un teint hâlé, des cheveux et des yeux noirs, les habitants des galeries présentent une mixité raciale.

— Tu n’avais pas faim ? m’interroge Kaveh avec un regard pétillant de malice.

Elle a disparu, étouffée par une soif inextinguible de connaissances. Je marche comme dans un rêve, tournant la tête dans toutes les directions pour capturer ces images vivifiantes. La température ici est plus élevée que dans les tunnels, sans doute à cause du monde et des chaudrons bouillonnants de certains stands. Nous nous démarquons avec notre chèche sous lequel je transpire. Impossible de nous louper. Les gens savent d’un simple coup d’œil que nous appartenons à l’armée de Jahan. Certains nous saluent respectueusement, des enfants cessent de jouer pour nous observer, quand d’autres nous proposent de nous servir gratuitement parmi les mets chauds exposés dans d’immenses plats à leurs pieds. Je reconnais une marmite de velouté de champignons, et je salive en sentant l’odeur des galettes de pommes de terre épicées. Une dame âgée me hèle en me voyant lorgner une de ses assiettes géantes.

— Oh, tu n’es pas épaisse, toi ! Tu dois être nouvelle chez les Dragons. Tu es courageuse, ma petite. Tiens, mange, il va te falloir des forces pour l’entraînement.

Elle me fourre d’office une part dans les mains, sa peau ridée pressant tendrement la mienne. Émue et déboussolée par son geste, je la contemple sans savoir quoi faire.

— Elle est muette, déclare Kaveh dans mon dos. Elle te remercie.

— J’avais compris, gamin. Elle ne parle peut-être pas avec sa langue, mais ses yeux me disent beaucoup de choses. Ils sont magnifiques. Tu dois être un beau brin de fille, me sourit-elle.

J’avale ma salive, désarçonnée par cette femme à la crinière argentée et à la bonté singulière.

— Oh, tu as traversé des épreuves comme nous tous, chérie, murmure-t-elle. Une perte récente… courage, il y aura des jours meilleurs. Aie foi, mon enfant.

Elle porte les doigts à ses lèvres, les embrasse et les appose sur mon front à travers mon voile.

— Que la puissance des Dragons t’apporte la paix, petite guerrière, déclare-t-elle avec solennité.

Je m’incline sans être en mesure de lui répondre, touchée en plein cœur par ses mots, sa clairvoyance et sa gentillesse.

— Merci, mamie. Passe une bonne journée, la congédie Kaveh en me tirant derrière lui pour me sortir de ma torpeur.

Je le suis, mon précieux cadeau entre les mains, chaud et presque magique. L’odeur me chatouille les narines et réveille mon appétit. Une réminiscence me traverse l’esprit. Jin, infiniment reconnaissant devant le pain, puis les biscuits. Je le comprends, désormais… Quand on manque de tout, certains aliments deviennent des trésors inestimables.

Je baisse mon foulard, et croque dans la galette en savourant le goût qui explose sur mon palais. Je n’ai rien fait pour mériter ce don. Elle me pense soldat de la milice, alors elle a tenu à me nourrir, mais je n’ai pas encore œuvré pour le Labyrinthe… Des remords m’assaillent. Je devrais peut-être agir pour ne pas me sentir coupable de déguster ce plat.

Nous continuons à arpenter les lieux sans nous presser. Ici, il y a de tout. De jolis vêtements chamarrés que des femmes et des enfants confectionnent sur place à l’aide de métiers à tisser, des objets du quotidien sculptés dans le bois, des couteaux, des marmites et des casseroles, les légumes qu’ils parviennent à cultiver… Je suis étonnée par leur variété, d’ailleurs. J’avais déjà pu la constater dans nos rations, mais la voir confirmée sur le marché m’interloque d’autant plus. Plus j’en découvre, plus les questions s’amassent dans mon cerveau en ébullition.

Je me tétanise soudain en apercevant un spectacle macabre entre deux badauds. Je viens d’achever mon plat et une violente nausée me remue l’estomac, me forçant à me détourner pour ne pas tout rendre sur l’instant. Kaveh se poste derrière moi et fixe avec intensité la cible de mon dégoût. Cinq pieux fichés dans le sol, sur lesquels cinq têtes décapitées sont plantées. Je plaque la paume sur ma bouche pour contenir un haut-le-cœur. J’étais sur un nuage, celui-ci a volé en éclats.

— Ce sont ceux qui ont violé les quartiers de Jahan, gronde Kaveh d’une voix grave, bien moins enjouée qu’à l’accoutumée. Ils servent d’exemple.

Une suée froide me dévale la colonne vertébrale. Je suis incapable d’affronter de nouveau cette vision d’horreur. Mes sens se polarisent malgré moi dans cette direction, et l’odeur ferreuse du sang et les relents de chair putréfiée glissent jusqu’à mes narines, prenant désormais le pas sur le reste.

Je m’éloigne sans attendre le jeune homme, la nausée au bord des lèvres. Il me rejoint et devine ma question muette. Pourquoi ?

— Il y a d’autres traîtres qui vendent des renseignements aux gars de la galerie Sélénite. Ils doivent comprendre qu’ici, on ne joue pas.

Je hausse un sourcil. C’est la deuxième fois que j’entends ce mot. Je présume qu’il représente les ennemis de Jahan ?

— Ouais, t’avais pas besoin de le savoir avant, mais chaque secteur important a un nom. De roches, parce que l’un des premiers habitants du Labyrinthe était un spécialiste, je crois.

Encore une nouveauté. Sélénite. Ça signifie lunaire. C’est joli, pourtant.

— Au cas où t’aurais envie de visiter seule notre territoire, tu dois retenir qu’on ne contrôle pas tout le Labyrinthe, m’informe Kaveh. Jin règne sur le secteur Sélénite. Ce gars et ses hommes sont des dangers publics. T’as bien vu les trouillards de la brigade, ils n’y mettront jamais un pied. Là-bas, il n’y a quasi aucun éclairage, c’est la partie la plus distante du centre, ça grouille de recoins et de cachettes. Un vrai coupe-gorge. Mieux vaut la forêt que ces tarés. Surtout pour une femme.

Jin. Encore ce prénom. Alors, je ne me suis pas trompée. C’est le rival de Jahan. Son souvenir s’impose à moi. Il était pourtant si solaire… je ne peux envisager que cet adolescent ait fini en bourreau sanguinaire. Et si c’est le cas et qu’il s’agit du même Jin et non d’un autre, pas sans raison.

De nouvelles fragrances emplissent l’air et me délivrent de mes pensées moroses. Elles m’attirent vers un étal à la sortie du marché. Cette fois, il s’agit de plantes. Je suis surprise de reconnaître la personne derrière la table. Mahin. Ses prunelles croisent les miennes, et j’ignore comment, elle m’identifie sous le chèche.

— Layla, souffle-t-elle.

Ouf, elle est au courant de mon faux prénom, elle aussi.

— Je suis contente de te voir ici ! Comment vas-tu ?

J’opine du chef pour toute réponse. Ne pas parler est plus frustrant que j’aurais pu l’imaginer. Je fixe les petits sachets de tissu et les bols en bois remplis d’herbes et de fleurs séchées pour dissimuler ma gêne.

— Tiens, ça pourrait t’être utile, me dit-elle en me tendant une minuscule bourse. Si j’avais su, je t’en aurais donné une bien avant…

Je hume le contenu. De la mélisse.

— C’est pour masquer tes traces, au cas où, si un jour, tu…

Elle n’achève pas sa phrase. J’ai parfaitement compris. Elle fait référence à ma nuit dans la forêt. Je secoue la tête, embarrassée par son cadeau. Elle m’a déjà bien aidée et offert des culottes, et je n’ai rien à échanger. Comme si elle devinait mes pensées, elle esquisse un sourire bienveillant.

— Tu me remercieras plus tard. J’aimerais beaucoup avoir ton avis sur mes baumes, d’ailleurs.

Je repère des petites boîtes parmi les bols. Elle en ouvre une et me la présente.

— C’est du gel d’aloe vera, m’indique-t-elle. Pour la peau ou les brûlures. Comme je cueille beaucoup de plantes, je recherche d’autres remèdes. Tu pourras peut-être me conseiller ?

J’acquiesce. Nombre de végétaux possèdent des vertus en infusion. J’ai au moins trouvé une façon de lui rendre la pareille.

— Parfait, s’enthousiasme-t-elle. Je te rendrai visite chez Kaveh, alors ! Ou tu pourras venir manger. Pai t’aime bien aussi, tu l’as impressionné.

Je toussote à ce compliment, embarrassée. C’est son compagnon. Qu’ils puissent discuter de moi ensemble me paraît étrange. Cependant, je ne lis aucune jalousie ou aucun malaise dans son attitude.

— Pai ne jure que par Mahin, me taquine Kaveh en m’assenant un léger coup de coude. Même si tu es une excellente guérisseuse, il te respecte pour tes prouesses, mais il lui voue un culte.

Les iris d’ambre de la jeune femme brillent d’un sentiment qui me terrasse. Je ne l’ai discerné que dans le regard que ma mère posait sur moi. Cette douceur mélancolique… elle l’aime, ça ne fait aucun doute. Sans s’en cacher, et si fort que je l’envie un peu.

Nous finissons par prendre congé de Mahin, et Kaveh m’entraîne dans un tunnel, loin de la foule et de l’agitation. Au fur et à mesure que nous nous excentrons, le brouhaha et la luminosité s’atténuent, le calme reprend ses droits. Mon guide me désigne diverses chatières discrètes au sol.

— Chacune d’elles correspond à l’entrée d’une maison, m’avertit-il. Si tu y pénètres sans permission, tu risques d’avoir une mauvaise surprise.

Oh là là, ça va poser problème. Comment différencier celles menant à une artère de celles-ci ? Il rit de mon embarras et de ma perplexité.

— Approche, m’enjoint-il.

J’obéis, curieuse.

— Allonge-toi.

J’ai soudain plus de réticences. Il pouffe et s’agenouille devant une des petites arches.

— Là, regarde, si tu touches, tu sentiras une inscription sous tes doigts. Un trait pour une habitation. Deux pour un passage. Trois si ça donne sur l’extérieur.

Tout bêtement. Simple, mais efficace. Kaveh s’aplatit au sol et disparaît. Mince. Il ne vient pas de me prévenir à l’instant de ne pas pénétrer chez des inconnus ? J’effleure la roche pour compter les éraflures. Une seule. C’est un logement ! Qu’est-ce qu’il fiche, bon sang ?

Après plusieurs minutes à poireauter dans la pénombre, je me décide à le suivre, énervée par son manque d’explications. Je débouche sur une pièce à vivre où il parade torse nu, le visage à découvert, sans son voile.

— Qu’est-ce que tu foutais ? Tu t’es perdue dans le trou ? se moque-t-il en me jetant un coup d’œil par-dessus son épaule.

— Tu ne m’as pas donné d’indications !

— Je pensais que t’avais capté qu’il fallait rester avec moi.

— Et moi, je pensais que tu t’incrustais chez des gens que je ne connaissais pas.

— Non, celle-ci, c’est la mienne. Bienvenue dans ma grotte. D’ailleurs, ferme.

Il me désigne un rocher à rouler pour bloquer l’entrée. Heureusement, étant donné le diamètre des chatières, celui-ci pèse beaucoup moins que l’énorme porte circulaire de Jahan. Je m’en charge sans peine, puis j’inspecte les lieux d’un rapide tour d’horizon. C’est moins grand que la chambre de Jahan, mais je reconnais les différents coins et leur utilité. Une cheminée plus étroite par laquelle on ne doit pas pouvoir se faufiler, sans doute juste pour l’aération, une grille au sol pour évacuer l’eau, les toilettes sèches derrière une cloison de bois, une table calée contre un mur avec deux chaises, et un lit dans une alcôve naturelle. Un rideau pourpre face à moi attire mon regard.

— Ah, ça… allez, de toute façon, elle t’a déjà entendue et elle va vouloir te rencontrer, maintenant, déclare-t-il en s’approchant de la tenture.

Elle ?

— On peut entrer ? demande-t-il à une personne invisible pour l’instant.

— Bien sûr, dépêche-toi de me présenter cette demoiselle !

Une voix féminine. Kaveh soulève la toile et me dévoile un creux à hauteur d’homme, cette fois. Il passe de l’autre côté, et je découvre une pièce jumelle à la sienne. Une dame y est installée derrière une table, en train d’éplucher des pommes de terre. Elle lève le menton vers nous sans plus s’attarder sur ses doigts, poursuivant cependant son travail.

— Ne t’imagine pas des trucs, maman. Je l’accueille en attendant qu’elle se trouve un foyer.

Maman ?

La femme me paraît en effet plus âgée, bien que ce soit discret. Son corps musclé et énergique et son visage peu ridé ne me permettent pas de me faire une approximation. Toutefois, quelque chose m’interpelle en l’observant, sans que je parvienne à déterminer quoi.

— Layla, voici ma mère, Zareen. Maman, voici Layla.

J’hésite un instant, mais Kaveh me rassure aussitôt.

— J’ai été obligé de lui parler un peu de toi. Elle sait que tu n’es pas muette. Le rideau ne masquerait pas le son de ta voix.

— Alors enchantée, madame, m’incliné-je.

— Viens me donner ta main, petite.

Elle interrompt sa tâche et dépose le couteau et les légumes sur le plan de travail devant elle. Je m’approche en pensant qu’il s’agit peut-être d’une coutume chez eux. Néanmoins, je comprends lorsque nos yeux se rencontrent. Enfin, les miens plongent dans les siens sans qu’elle puisse m’imiter. Un élan de compassion me ceint la poitrine en glissant la paume entre les siennes. Elle est aveugle.

— Je décèle ta surprise, sourit-elle. Ne sois pas triste pour moi. J’ai été gourmande, et j’en ai payé le prix. Le soleil ne pardonne pas. J’en avais conscience, mais je m’y suis brûlée quand même à ton âge.

Je retiens mon souffle en distinguant ses pupilles, blanchâtres et dilatées. Une cataracte avancée. Un des maux les plus fréquents de ceux qui ont affronté les UV en dehors de la coupole. Les rayons agressent la cornée, puis le cristallin qui s’opacifie au point de conduire à la cécité.

— Je suis désolée, bredouillé-je.

— Ne le sois pas. J’ai eu plus de chance que mon pauvre mari mort à la chasse. Et je sais que sans toi, j’aurais pu perdre mon fils de la même manière. Alors merci, qui que tu sois et d’où tu viennes.

Elle me presse la main et l’apporte à son front.

— C’est une prière, chez nous, et un vœu de bonheur, me précise Kaveh.

Je repense à la vieille dame sur le marché qui m’a également touchée à cet endroit.

— Le mental nous est indispensable, ajoute Zareen. Il nous guide et nous porte dans le noir. Sans lui, nous pourrions nous laisser grignoter par nos peurs. Quand nous souhaitons le meilleur à quelqu’un, nous pointons soit le front, soit le cœur.

J’opine du menton en me gorgeant de ses paroles. Pour avoir affronté l’obscurité en m’enfuyant d’Onyria, j’intègre sans peine la signification de ce geste symbolique. Chamboulée qu’elle me l’accorde, je souffle un unique mot de circonstance.

— Merci…

— Je ressens de la force en toi. De la bonté. Mais surtout beaucoup de tristesse et de colère.

Je me raidis à ces mots. Impressionnant. Comme la marchande, elle lit en moi avec une facilité troublante.

— Tu as perdu quelqu’un, toi aussi, n’est-ce pas ? Tu as été sensible à l’évocation de mon mari, tes doigts et ton pouls ont parlé. Tu as traversé cette épreuve. C’est récent. Si tu as besoin d’une oreille, viens me trouver. Je t’écouterai.

Ma gorge se noue et ma poitrine se comprime. La bouche sèche, la douleur me rattrape sans que je parvienne à l’endiguer. Incapable de répondre, je presse à mon tour sa paume chaude et tendre marquée par le labeur. Je ne m’attendais pas à rencontrer tant de bienveillance en intégrant le Labyrinthe. Oui, je risque ma vie parce que certains verront en moi un moyen de nourrir les leurs. Mais d’autres m’accueillent avec une humanité qui n’existait pas à Onyria. Je me sens submergée par toutes ces attentions et la sincérité de ces femmes.

Mahin, Zareen, la marchande… j’ai croisé en elles plus de générosité et d’altruisme qu’en vingt-huit années dans la Cité.

Là-haut, la mère de Kaveh aurait été exécutée pour sa cécité, considérée comme inapte et donc nuisible. Pourtant, son habileté avec un couteau et ses bras dessinés m’indiquent qu’elle travaille, qu’elle a surmonté son handicap.

Nous avons faux sur toute la ligne. J’ai mal de songer à quel point nous sommes aveuglés par un système qui condamne les plus faibles, les QI inférieurs.

Plus les jours passent, et plus je comprends que si demain, nous perdions l’abri de la coupole, nous disparaîtrions en un claquement de doigts. À l’inverse, les habitants des galeries ont survécu depuis cinq siècles sans l’aide d’aucune technologie.

Senen se trompait peut-être. Le futur de l’humanité se trouve peut-être ici, au cœur du Labyrinthe et non pas sous le dôme d’Onyria…

 

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