Opération Génésias
Chapitre 18
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
— Voyez qui nous arrive… Sylvain !
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— Sylvain !
À ce cri, Raymond Durolle sortit de son bureau et fut le premier à le gratifier d’une solide accolade.
— Ah ! Ça fait un moment que nous demandions tous ce que tu étais devenu !
Quel plaisir de retrouver tous ses collègues, en particulier Bruno, Nadine, Pierre, René, et tous ceux avec qui il avait l’habitude de faire équipe ! Pressé de toute part de témoignages d’amitié et de questions, il se trouva troublé par toutes ces manifestations de sympathie. Comme elle en était coutumière, ce fut Nadine qui se montra une fois de plus la plus curieuse :
— Alors, dis-nous… Tu n’as pas encore retrouvé ta dulcinée ?
Il baissa la tête, se souvenant des conseils de Roger : surtout, ne pas trop en dire avant quelques jours !
— Malheureusement non, mais avec l’assistance de Rog… du commissaire Plantier, nous avons quelque peu avancé. Tout le nœud de l’affaire se situe en Italie, et il se trouve que nous nous heurtons à une organisation secrète se cachant derrière des entreprises apparemment légales. Et tout ceci semble tellement structuré, avec d’énormes investissements, que nous supposons que celui qui se cache derrière tout ça ne peut être qu’une personne faisant partie des plus riches de la planète !
Bruno s’étonna :
— Mais quelles raisons pourrait justifier le rapt de ta copine, dans tout ça ?
— Ben… Nous avons découvert qu’elle n’est pas la seule à avoir été enlevée : d’autres savants de la même discipline ont également disparu, certains depuis au moins trois à quatre ans !
— Allons, allons… et tu voudrais nous faire croire que personne ne s’en serait inquiété ?
— Il semble que la D.G.S.I en ait eu vent, mais sans avoir trop bougé, apparemment. Disons que tout a été fait pour simuler un départ volontaire. Certains ont même été déclarés morts à l’autre bout du globe, par accident, par exemple…
— Nous sommes tous désolés pour toi ! Que penses-tu faire, alors ? Reprendre le travail, en attendant ?
— Ben…
Raymond Durolle le tira d’embarras en intervenant d’emblée :
— Il n’en est pas question ! Je ne veux pas ici de quelqu’un qui a la tête ailleurs… Comment voulez-vous que ce garçon exerce son métier avec la conscience et la méticulosité qu’on attend de lui, tant il est bouleversé par ce qui lui arrive ? Il vaut mieux qu’il épuise tous les congés qu’il avait en retard. Après, nous aviserons…
Rassuré par les propos de son supérieur et peu désireux de donner plus de précisions sur son périple italien, le jeune homme préféra changer de conversation :
— Qu’en est-il des investigations que nous avions menées avant mon départ ?
Le chef Durolle répondit :
— En ce qui concerne le carnage de l’affaire Wong, s’il y a au moins quatre personnes qui ont participé à ce massacre, on a pu identifier deux de ces malfrats appartenant à la mafia chinoise, mais ils ont disparu des radars… Il paraît que l’enquête progresse quand même.
— Et pour la jeune maghrébine violée et égorgée comme un mouton il y a plus de vingt ans dans le ravin de l’Escouche, l’auteur en a été arrêté ! lui confia Nadine avec enthousiasme. Un membre de sa famille, un cousin, pour la punir d’avoir voulu s’enfuir au bras d’un Français de bonne souche aux cheveux blonds, aux yeux bleus, et de plus catholique ! En fait, d’autres de ses proches ont été inculpés, car son assassinat avait été décidé et programmé dans un conseil de famille… Quand on pense qu’il existe encore des arriérés aussi barbares !
— Quant au cas de Sophie et Christelle, les analyses faites par “ ProGen ” ont permis de remonter jusqu’à l’auteur des lettres anonymes. Ce n’était pas lui le coupable des viols et des meurtres, mais il connaissait les deux coupables de cette triste affaire. L’un est décédé, et l’autre est sur le point d’être arrêté, mais cela n’a pas été révélé à la presse pour ne pas l’alerter : il est à l’étranger, et il ne doit pas se douter qu’à son retour il sera attendu sur le tarmac dès sa descente de l’avion. Il doit penser que ce drame est depuis longtemps oublié par la justice, ce en quoi il se trompe…
— Pour les affaires plus récentes, inutile de t’en parler : tu n’étais pas là !
Assez content de renouer avec cette ambiance de copains de travail, Sylvain s’attarda près d’une heure en compagnie de ses camarades. Il devait s’avouer que les activités au sein du labo ou sur les scènes de meurtres lui manquaient quelque peu, mais restait convaincu que s’occuper du cas de Chloé primait sur tout ! Il se trouvait d’ailleurs assez contrarié de la pause que lui imposait Roger pour la poursuite des recherches à son sujet… Il n’avait aucune envie de voir l’affaire des scientifiques enlevés se conclure dans des années et des années, comme les cold cases qu’ils venaient d’évoquer ! Après de chaleureux au revoir et une nuée d’encouragements, il se sentit ragaillardi en sortant de l’Institut.
Après réflexion, il préféra laisser sa voiture au parking et décida de faire quelques pas dans la ville. Il y avait si longtemps que cela ne lui était arrivé ! Et ce fut donc d’un pas nonchalant qu’il arpenta le trottoir des boulevards Flammarion, puis Voltaire, pour se retrouver sous le gigantesque escalier de la gare Saint-Charles où régnait une agitation et une foule volubile et agitée : la cohue quotidienne de certains quartiers de la ville à cette heure-ci. S’il n’aimait guère l’atmosphère et la turbulence des commerces de grande surface, il y avait quand même quelques exceptions et, en passant le long de l’esplanade Saint-Charles, il eut soudain envie de pénétrer dans l’immense hall vitré de la gare où se situait la F.N.A.C : il aimait à naviguer entre les rayons de matériel électronique et informatique, mais aussi et surtout s’attarder devant les sections livres, musique et D.V.D… Il se laissa tenter par “ Petite Amie ”, le premier album de Juliette Armanet, dont on lui avait dit beaucoup de bien. Puis il céda pour deux livres que ces derniers jours en Italie en compagnie du commissaire lui donnèrent l’envie d’acheter : “ La Civilisation Étrusque ”, de Dominique Briquel, et “ Herculanum ”, de Maria-Paola Guidobaldi…
Tout heureux de ces acquisitions, il se résolut à s’arracher à ce temple des dépenses intempestives, et se retrouva vite à l’extérieur. Il entreprit alors de remonter tranquillement le boulevard pour récupérer la Peugeot de Chloé, qu’il avait désormais un peu tendance à considérer comme la sienne. Il arriva ainsi au rond-point des Cinq-Avenues où, bizarrement, ne se croisaient que quatre grandes artères. Il traversait en empruntant le passage protégé lorsqu’il se sentit violemment tiré en arrière par un passant qui s’écriait :
— Attention !
Dans le même temps, et alors qu’il chutait lourdement sur la chaussée, il ne vit que les roues d’un véhicule le frôler dans le vacarme du vrombissement d’un moteur emballé. Il n’eut pas le temps de se relever que la voiture disparaissait Rue Bénédit sous un concert de klaxons outrés d’automobilistes indignés. Un peu sonné, il récupéra son sac et se tourna vers son sauveur, tandis qu’un certain nombre de piétons s’approchait pour le réconforter. Le jeune homme se retourna vers l’homme qui l’avait agrippé, prit une grande inspiration et souffla :
— Merci, Monsieur… Sans vous, je crois bien que j’y passais ! Il me semble pourtant que j’avais fait attention.
Un curieux lui frappa familièrement sur l’épaule et affirma avec l’inimitable accent du Marseillais d’origine :
— Vous n’y êtes pour rien ! Cette tire était garée sur cet emplacement, au bord du rond-point…
— Oui, compléta une commère. Et elle a démarré comme une folle sans faire attention s’il y avait du monde qui traversait ! Ah ! Mon pauvre monsieur… c’est pas les abrutis qui manquent, de par chez nous !
Sylvain reprit totalement ses esprits et remercia chaleureusement ce passant qui l’avait retenu par le col au dernier moment :
— Merci, merci beaucoup ! Je… je ne sais que vous dire…
— Ce n’est rien, mon gars ! Et c’est bien normal… l’essentiel, c’est bien que vous n’ayez rien, non ?
— Ça va, ça va… Merci encore !
Il reprit sa route, avec les jambes encore tremblantes et au ventre une boule d’émotion. Il ne réalisait pas vraiment ce qui venait de se passer, mais se rassura en se disant que cela aurait pu être bien plus grave. Il s’arrêta soudain :
— Et si…
L’idée était là, qui ne l’avait même pas effleuré sur le moment : « Et si je n’avais pas échappé à un accident mais à une tentative de meurtre ? » Infiniment troublé par cette hypothèse, il ne lui fallut pas longtemps pour faire le lien entre cet incident et l’enquête qui mobilisait toutes ses attentions depuis qu’il avait été chloroformé et son amie enlevée. Et si leurs adversaires étaient passés à la vitesse supérieure ? Il secoua la tête :
— Non, c’est absurde ! Si on avait voulu se débarrasser de moi, ou de nous, on avait tout le loisir de le faire en Italie… Ce n’est qu’un hasard qui aurait pu s’avérer malheureux ! Enfin, n’y pensons plus !
Néanmoins secoué par cet aléa, il redoubla de prudence au volant de la Peugeot pour regagner les hauteurs de Vaufrèges et la villa qui lui était désormais familière. À peine arrivé, il fila au salon pour s’offrir un remontant bien alcoolisé puis, en attendant le retour du commissaire, il inséra le C.D dans le lecteur de la chaîne audio et se mit à feuilleter les livres qu’il avait achetés. Celui consacré à l’histoire étrusque, tout comme celui détaillant l’histoire et les ruines de la cité engloutie par le Vésuve, lui plurent aussitôt par la fabuleuse richesse de leurs photos et la qualité des textes.
Il était d’ailleurs encore plongé dans la lecture lorsque Roger Plantier se gara devant le perron de la maison. Sylvain s’aperçut vite de sa mauvaise humeur, mais attendit qu’il se fût servi un double whisky avant de demander :
— On dirait que ça ne s’est pas très bien passé, à “ L’Évêché ” ?
Le colosse se retourna vers lui, toujours encoléré :
— Figure-toi qu’on a voulu m’assassiner ! Comme ça, en plein jour !
Le jeune homme pâlit :
— Comment, cela ? Au commissariat central ?
— Mais non, imbécile ! Après avoir vu les collègues, j’ai un peu fait le tour de quelques cafés proches de l’Hôtel de Police où j’ai mes habitudes… D’abord au “ Bar des 13 Coins ”, puis j’ai remonté la rue du Panier pour avaler avec des amis un demi au “ Bistrot des Pistoles ”. C’est quand j’en suis sorti que ça s’est passé… À l’angle de la place des Pistoles, j’ai vu déboucher de la rue du Bouleau deux individus qui couraient. Heureusement, après presque quarante ans de métier, je finis par avoir l’œil. J’ai tout de suite vu la luisance d’une lame dans la main de l’un d’eux, et j’ai pensé, le temps d’un éclair, qu’ils se coursaient l’un l’autre pour un règlement de comptes. Puis j’ai compris qu’ils fonçaient sur moi…
La gorge serrée, Sylvain murmura, anxieux :
— Et… et ensuite ?
— Tu ne me connais pas, mon gars ! J’ai de la carrure et j’ai appris à me défendre… Un coup de pied où je pense pour l’un, une esquive et une manchette au cou du second, et ces deux vauriens se sont relevés pour déguerpir comme s’ils avaient le feu au cul ! Ils couraient bien trop vite pour que je tente de les prendre en chasse, alors je suis retourné me taper un demi pour me remettre ! Ces salopards auraient dû savoir que, pour m’avoir, il vaut mieux me planter dans le dos que m’affronter de face… Du coup, je suis repassé chez moi pour y récupérer mon arme de service. On ne sait jamais…Parce que je ne crois pas à un hasard, au lendemain de notre arrivée à Marseille : ce doit être un coup de ceux dont nous avons quelque peu dérangé les plans ! Qu’en penses-tu ?
Très pâle, le jeune homme répondit :
— Ce n’est pas une hypothèse, mais une certitude ! Une voiture a tenté de me renverser il n’y a pas deux heures !
Roger s’assit face à lui, subitement atterré :
— Comment ? Tu es sûr ?
— Si j’en doutais encore, ce qui t’est arrivé me convainc du contraire ! Nous avons tous deux subi des tentatives d’homicide… Sans un passant un peu plus vigilant que moi, je crois bien que j’y passais ! Il n’y a plus aucun doute : ceux qui ont enlevé nos savants entendent maintenant nous éliminer !
Sans s’être concertés, ils respectèrent un long silence, comme pour mesurer les conséquences de ce nouvel état de choses. Après une poignée de minutes, Sylvain s’interrogea à haute voix :
— Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi en Italie ils se sont contentés de nous suivre, et que maintenant que nous avons réintégré nos pénates comme ils nous ont incités à le faire ils veulent s’en prendre à nos vies ? Car ce ne sont plus de simples intimidations…
Le commissaire hocha la tête, puis réfléchit un moment avant de supposer :
— Des touristes qui meurent assassinés à l’étranger, cela fait beaucoup de remous, et ça déclenche des enquêtes approfondies, autant de choses qui pourraient amener les autorités à s’intéresser de plus près à des activités ou des individus proches de nos kidnappeurs, ce que ces derniers et leur organisation ne souhaitent sans doute nullement… Alors qu’un homme poignardé près d’un bar, ou un autre tué par un chauffard, à Marseille, cela ne fera pas de vagues : deux simples faits divers de plus, comme il y en a tant dans notre bonne ville !
— Cela veut dire qu’ils nous considèrent vraiment comme un danger ! Et pourtant, objectivement, nous ne savons que peu de choses…
— À mon avis, le seul fait de tournicoter autour d’ “ IntechPlus ” ne leur plaît vraiment pas, comme en témoigne la façon dont la petite Sereni a été écartée pour quelques articles somme toute anodins… Pourtant, pas de quoi envisager des solutions extrêmes et radicales… En y réfléchissant, s’ils n’aiment pas trop que l’on cherche des poux dans les puces de leur imbroglio financier, ils ne se hasarderaient pas des assassinats pour si peu… Non, c’est plus grave ! Il est possible que ce qui les a le plus affolés, c’est que lorsqu’ils nous ont repérés : tu as sans doute dû être reconnu comme l’intrus qui avait perturbé le kidnapping de ta copine… Celui qu’ils ont été contraints d’envoyer dans les vaps’.
— Tu crois ?
— Oui, parce que cela prouvait que ce n’était pas l’opacité de cette petite boîte informatique de puces électroniques qui nous motivait. Le seul fait que tu te trouves à Orvieto ne pouvait pour eux que signifier une chose : que nous avions bien fait le lien, Dieu sait comment, entre l’enlèvement de mademoiselle Novaks et “ IntechPlus ”, ce qui se révélait bien plus préoccupant pour eux ! À tel point qu’il était devenu envisageable de nous liquider. Mais pas dans la région d’Orvieto : il ne faut absolument pas attirer l’attention sur un secteur trop proche de leurs magouilles génétiques aux dépens de chercheurs emprisonnés comme des taupes dans leur sous-sol…
— Je comprends : d’où l’intérêt de faire en sorte que nous quittions le pays, hein ? Et que s’arranger pour nous trucider ici mettait un terme définitif à nos tentatives d’essayer de comprendre ce qui se passait chez eux, sans que pour autant quiconque envisage de faire le moindre rapprochement avec notre séjour touristique en Italie !
— C’est sûr ! Aucune enquête sur ta mort ou la mienne n’aurait orienté la police vers l’Ombrie, Orvieto et “ IntechPlus ”… et encore moins sur la piste de scientifiques disparus !
Sylvain se leva pour se servir un nouveau verre et grogna :
— Voilà qui n’arrange pas nos affaires ! Et je n’ai pas envie d’abandonner tous ces malheureux à son sort, bon Dieu !
Roger suggéra d’une voix soudain plus douce :
— Peut-être que ça veut dire que tout cela nous dépasse, maintenant, et qu’il faudrait éventuellement envisager de mettre au courant des autorités compétentes en la matière, mais lesquelles ?
— Tu étais pourtant comme moi convaincu que ce n’était pas une bonne solution, qu’on ne nous croirait pas, que cela pouvait filtrer dans la presse, et que ça mettrait en danger ceux que nous voulons sauver !
— Sans doute, mais la situation a bien changé, depuis ! Notre petit voyage nous a apporté beaucoup d’éléments propres à constituer un dossier suffisamment convaincant pour justifier le fait de nous confier à qui de droit. Le problème n’en est pas moins de savoir qui, et comment ?
— Pour tout dire, ça ne me tente guère… On nous mettrait à l’écart et nous aurions les mains liées ! Enfin, s’il n’y a pas d’autre solution, il faudra peut-être nous y résoudre ? Mais, comme tu le dis : à qui nous confier ?
— Je ne sais pas, et j’hésite… Nous y verrons peut-être plus clair demain ? En attendant, il ne faut pas nous laisser abattre. Il nous reste du lapin à manger, non ?
— Ben… C’est que je n’ai pas très faim !
— Allons, allons ! L’appétit vient en mangeant… Et c’est le meilleur remède, après les émotions du jour !
Après que le commissaire se fût attelé à cuisiner comme une ménagère modèle, Sylvain se mit à table face à lui, un peu à contrecœur. Finalement, bien que toujours préoccupé, il avala sans déplaisir la portion servie. Au dessert, Roger lui proposa un digestif qu’il ne refusa pas. Tout en le dégustant, le jeune homme soupira :
— Mine de rien, ces tentatives pour attenter à notre vie m’ont quand même secoué, et j’ai comme un coup de pompe !
— Ce n’est pas étonnant, et une bonne nuit réparera le tout ! Mais, après ce qui s’est passé, il va nous falloir être plus vigilants encore et surveiller nos arrières… Plus que jamais, prudence, prudence !
— Cela va de soi ! Et peut-être vaut-il mieux désormais ne pas nous séparer ?
— C’est bien ainsi que je vois les choses… Mais, en attendant, au lit, maintenant !
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Sylvain avait mis longtemps pour s’abandonner au sommeil, et il dormait profondément lorsqu’une main sur son épaule le tira de ses rêves agités. Il sursauta et se redressa en grognant :
— Mais ?
— Chut ! lui intima dans un murmure la voix familière de Roger, qui se tenait près de son lit en robe de chambre, son pistolet SP2022 à la main. Chut ! Je suis presque certain que quelqu’un vient de s’introduire dans la propriété…
— Tu crois ? s’affola le jeune homme, le cœur en cavalcade.
Il s’extirpa de ses draps en caleçon et murmura :
— Qu’est-ce qu’on va faire ?
Le commissaire n’hésita pas :
— Dans une telle circonstance, je crois que la meilleure défense, c’est l’attaque ! Laisse-moi m’en occuper…
— Mais… que vas-tu…
— Chut, je te dis…
Sur ces mots, Sylvain sur ses talons, il affermit sa prise sur son arme de poing et se déplaça à pas de velours dans le noir jusqu’à la porte du salon, restée ouverte à cause de la chaleur. Il avança précautionneusement sur la terrasse, prêta l’oreille pour surprendre de menus bruissements, puis, la main sur l’interrupteur, il fit subitement la pleine lumière et braqua son pistolet en intimant d’un ton péremptoire :
— Ne bougez plus, ou je tire !
Une voix bizarrement calme en une telle situation se fit entendre depuis la haie :
— Doucement ! Nous ne vous voulons aucun mal…
— Montrez-vous, alors ! Et les mains sur la tête !
Deux hommes apparurent alors et avancèrent de deux pas. Le policier les garda en ligne de mire, prêt à toute éventualité, mais Sylvain lui retint le bras et s’exclama en désignant l’un des intrus :
— Lui, là… mais je vous reconnais, vous ! C’est vous qui m’avez évité d’être écrasé par un chauffard ?
L’individu le lui confirma d’une simple approbation de la tête, ce qui rassura un peu Roger : il indiqua l’escalier d’un mouvement de son canon :
— Allez, montez, tous les deux ! Il me semble qu’il est nécessaire que nous ayons une explication !
Toujours sous la menace de l’arme du commissaire, les deux hommes s’installèrent côte à côte sur le canapé. Sylvain suggéra :
— Le pistolet n’est peut-être pas nécessaire. Cet homme m’a tiré en arrière pour que j’échappe il y a quelques heures à un chauffard ! Je ne vois pas pourquoi il en voudrait maintenant à ma vie…
Roger, la mine toujours décidée et volontaire, les toisa du regard et demanda :
— Alors, je vous écoute. Qui êtes-vous et que faites-vous ici ?
Le plus âgé, celui qui avait évité à Sylvain un sort peu enviable, répondit :
— Nous sommes des agents de la D.G.S.E, et nous souhaitions prendre discrètement contact avec vous pour une mission de la plus haute importance…
— La Sécurité Extérieure ? s’étonna le policier en baissant son pistolet et en prenant place sur un fauteuil… Allez-vous nous expliquer, maintenant ?
Le plus jeune agent prit l’initiative de résumer la situation :
— Ce sont nos collègues de la Sécurité Intérieure qui nous ont contactés après vous avoir mis en garde, monsieur Plantier. Ils nous ont fait part de votre curiosité quant à des recherches étranges de votre part concernant divers scientifiques ayant mis un coup d’arrêt à leur carrière en quittant le territoire national. Si aucune enquête officielle n’a été déclenchée en France, il s’avère qu’à l’étranger ce n’est pas le cas, car des disparitions analogues y ont aussi été constatées.
— Ça, nous l’avions découvert…
— Ne sachant dans quel but précis vous vous intéressiez à ces savants, nous avons pris le relais en exerçant sur vous une surveillance discrète.
— C’était de bonne guerre ! reconnut Roger. Et ensuite ?
— Tout d’abord, nous nous sommes contentés de poser une balise-espionne sous la Peugeot 508 de votre jeune ami. Un modèle ultramoderne qui permet de tracer un véhicule à plus d’une centaine de kilomètres de distance…
— Bon Dieu ! s’exclama le commissaire. Dans la police, les meilleures ne dépassent pas une portée de vingt-cinq kilomètres…
— Dans notre partie, il est nécessaire d’avoir les équipements les plus sophistiqués.
— Ainsi donc, nous étions sous vos radars avant même notre excursion en Italie ?
— Oui, mais de loin, sans filature physique… Seulement pour surveiller vos déplacements. C’est ainsi que nous avons constaté que vous étiez entrés en contact avec le professeur Griveau.
Son collègue reprit la parole :
— Lorsque vous vous êtes rendus en Italie et que nous avons appris que le professeur Griveau avait abandonné ses fonctions et son domicile, nous avons pensé que c’était vous qui l’aviez enlevé, ce qui a justifié de notre part une surveillance accrue qui nous a conduits à vous surveiller de beaucoup plus près ! En particulier de l’autre côté de la frontière…
— Félicitations, messieurs ! s’exclama alors Roger. Je n’ai rien remarqué, et pourtant, veuillez croire que j’ai l’œil, pour ce genre de choses…
— C’est un métier, vous savez ! Nous avons vite compris que vous n’étiez pas des ravisseurs, et ce qui nous a surpris, c’est que comme nous, vous vous adonniez vous aussi à des filatures… Ce que nous n’avons pas compris, c’est votre intérêt pour une société de fabrication de composants électroniques, jusqu’à vous adjoindre une journaliste ayant enquêté sur le montage financier de cette prise. Pas plus que votre curiosité pour un simple zoo… En fait, nous allions plus ou moins nous désintéresser de votre cas lorsque nous avons vu la situation s’inverser : de chasseurs, vous étiez devenus gibiers ! Et votre retour précipité nous a fait réaliser que l’affaire était peut-être bien plus sérieuse que nous l’avions envisagé…
Un silence englué dans des cogitations diverses s’ensuivit. Roger remisa définitivement son arme et se leva :
— Bien que ce ne soit pas une heure décente, j’ai besoin d’un petit remontant, ainsi que mon ami Sylvain… Vous prendrez bien un verre avec nous ? Rhum, cognac, armagnac, vodka ? Pour moi, ce sera un armagnac…
Les deux hommes n’hésitèrent que peu :
— Nous aussi, alors !
— Et moi aussi ! accepta Sylvain, remis de ses émotions.
Tout en appréciant son digestif, l’agent qui avait sauvé le jeune homme précisa :
— Dans cette minuscule station balnéaire sur la mer Tyrrhénienne, nous avons vu avant vous les deux cercueils lourds de menaces posés sur vos sièges, ainsi que cette seconde balise G.P.S qui n’était pas la nôtre sous votre voiture. Tout devenait plus sérieux et inquiétant, ce qui nous a amenés à exercer une surveillance accrue, et particulièrement en France.
— Surveillance à laquelle je dois de ne pas être à l’hôpital ou à la morgue ! s’exclama Sylvain.
— Et moi ? grogna Roger. Je compte pour du beurre, alors ?
Le plus jeune de leurs interlocuteurs émit un petit rire :
— Tout a été si vite que je n’ai pas pu intervenir ! Et vous m’avez eu l’air de fort bien vous débrouiller tout seul, non ?
— Parce que j’ai eu la chance d’apercevoir l’éclat d’un couteau…
Il se leva pour remplir de nouveau les verres et proposa :
— Ce serait peut-être mieux de nous appeler par nos prénoms, non ?
— Disons que je m’appelle Joseph et mon compagnon Marc, alors, répondit le plus âgé. Mais parlons sérieusement, maintenant : en quoi vos recherches ont-elles pu être jugées assez dérangeantes pour que vos vies soient mises à prix ? Il va falloir tout nous expliquer !
Après un coup d’œil à Roger pour obtenir son accord, ce fut Sylvain qui entreprit de détailler cette affaire encore bien ténébreuse :
— Comme vous le savez sans doute, ma compagne Chloé Novaks, une savante émérite en génomique humaine et en séquençage d’ADN a été enlevée ici même, chez elle. Il se trouve que mon arrivée dans cette maison a pris de court les ravisseurs, qui étaient en train de faire en sorte que son départ paraisse volontaire, en l’occurrence pour participer à un colloque aux États-Unis. Ces malfrats n’ont plus eu d’autre choix que celui de me chloroformer ! Avec l’aide de mon ami Roger, nous avons découvert que ce cas n’était pas unique, et que d’autres savants de cette discipline avaient sans doute été victimes d’un sort analogue. Nous avons ensuite pris contact avec le professeur Griveau, qui avait été le mentor de Chloé, et qui a décidé contre notre avis de s’investir d’une manière que nous considérions comme de l’inconscience. C’est lui qui a publié un faux article, assez prometteur, sur la conclusion imminente de ses recherches concernant la mutation des gènes, afin de susciter l’attention des mystérieux individus qui s’adonnaient à ces rapts : il voulait absolument qu’ils l’enlèvent à son tour pour nous mettre sur la voie. Et c’est ce qui s’est produit…
— Oui, reprit Roger. Lorsqu’ils s’en sont pris à lui, j’ai comme vous collé un mouchard sous leur véhicule… J’avais également équipé le professeur d’un stylo-caméra-espion ainsi que d’un autre traceur dans sa serviette. C’est en les suivant à distance que nous nous sommes retrouvés à Orvieto, devant l’entreprise informatique “ IntechPlus ”.
— C’est à peu près ce que nous avions conclu, sauf que nous ignorions que monsieur Griveau était un otage, de plus un otage volontaire… Et ensuite ?
— Nous n’avons pas été très longs à comprendre que cette usine n’était qu’un leurre, et que tout se cachait dans son sous-sol…
— Comment, cela ?
— Tout est bâti sur du tuf volcanique fort tendre, et pourtant il a fallu quatre fois plus de temps pour le terrassement que pour la construction elle-même, construction qui ne nécessitait nullement la gigantesque quantité de déblais générée par le chantier. Tout comme dans beaucoup de villes ayant été édifiées sur de tels terrains dont les habitants ont creusé au fil des siècles de véritables réseaux souterrains dans leur sous-sol, il nous a paru évident qu’il en avait été de même sous “ IntechPlus ”…
— Le tout est de savoir pourquoi ?
— C’est tout simple ! affirma Sylvain. Pour établir sous terre un immense laboratoire clandestin destiné à la manipulation illégale des gènes humains dans un but que nous ignorons encore, mais que prouve le fait que la spécialité des personnalités scientifiques enlevées touche à ce domaine pointu. L’intention de celui ou ceux qui sont à la tête de ce projet peut être, par exemple, la création d’une race humaine aux facultés que nous n’avons pas : des surhommes, en quelque sorte, soit plus forts, soit plus intelligents, soit plus dociles, soit capables d’hiberner pour des voyages interplanétaires, soit susceptibles de respirer de l’eau de mer, soit encore pour je ne sais quoi… Nous pouvons tout imaginer, mais en réalité nous l’ignorons encore…
Roger compléta :
— De plus, c’est le bâtiment à l’écart de la zone de production de l’usine, ou plutôt son sous-sol, qui abrite aussi tous les otages, ce que confirme d’ailleurs la quantité de nourriture acheminée chaque jour, qu’ils font livrer par différents commerces pour qu’elle ne soit pas considérée comme infiniment supérieure aux besoins de la cantine de l’entreprise.
Les deux agents de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure restèrent un moment cois. Puis l’un d’eux, celui qui s’était fait appeler Marc, murmura :
— C’est incroyable ! Et c’est bien loin de tout ce que nous pouvions supposer… Comment se fait-il que, dans le monde entier, il n’y a pas un service secret qui ait découvert cela ? Comme d’autres pays, nous soupçonnions qu’il y avait quelque chose de louche dans les défections et disparitions de ces savants, mais nous étions loin d’imaginer ce que vous venez de nous dire ! Et, alors que tous les gouvernements concernés ont mis des équipes pour tenter de résoudre cette énigme, vous prétendez à vous deux avoir déniché une partie de la vérité ?
Sylvain crut bon de préciser :
— Nous deux, mais aussi Paola Sereni, journaliste au “ Messaggero ”, ainsi que ce brave kamikaze de professeur Griveau.
— Et ce n’est pas tout ! assura le commissaire. Les faits remontent à plusieurs années, si ce n’est qu’au début les premiers savants manquant à l’appel étaient plus axés sur le découpage des gènes, puis sur le génome des animaux. Et ce n’est que plus récemment que des spécialistes en biologie moléculaire et cellulaire humaine ont été enlevés, ce qui signifie que des progrès considérables ont déjà été faits en ce domaine…
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça, Roger ?
— Le fait qu’ “ IntechPlus ” est intimement liée à “ Natura Selvaggia ”, ce parc animalier proche du plus haut sommet des monts Sibyllins, une sorte de zoo ouvert qui ne souhaite aucune publicité sous prétexte que c’est là le désir du généreux mécène qui le finance.
— Là, je vous arrête ! J’avoue que nous ne voyons pas le rapport…
— Dans ce parc, il y a aussi un bâtiment discret, à l’écart, qui est sévèrement gardé. Et pour cause : il abrite des animaux génétiquement modifiés qui montrent bien que ces gens-là maîtrisent déjà certaines techniques de façon inquiétante !
— Vous avez des preuves ?
— Je n’en avancerai que deux. Premièrement, certains de ces spécimens se sont échappés lors du séisme de 2016 et, depuis, d’étranges bestioles ont été vues, et parfois photographiées, comme par exemple un… un…
— Un thylacine, lui souffla Sylvain.
— Oui, un… comme il dit ! Et cet animal est une espèce éteinte depuis près d’un siècle ! Et deuxièmement, la “ S.P.A ” italienne a été alertée pour la raison que des animaux africains, tous juvéniles, étaient dehors à tous les vents en hiver. Mais elle a dû reconnaître qu’ils étaient en bonne santé et libres de réintégrer des locaux chauffés… Nous ne pouvons qu’en déduire que ces animaux avaient un génome modifié leur permettant de résister aux rigueurs du climat hivernal à cette altitude. Ce qui explique les connexions entre nos chercheurs d’Orvieto et ce zoo un peu particulier…
— C’est de plus en plus fou, votre histoire ! s’exclama le pseudo Joseph. Qui aurait bien pu monter une telle organisation frauduleuse, pour ne pas dire criminelle ?
Sylvain sourit :
— C’est ce que nous nous sommes longtemps demandé. Pour monter une structure de ce genre basée sur un principe mafieux, payer des sbires fidèles, des pots-de-vin et des complicités, pour financer “ Natura Selvaggia ”, les coûteux appareils de recherche, certains sans doute à l’état de prototypes, entretenir une équipe de malfrats capable de simuler l’exil volontaire des spécialistes enlevés, s’entourer d’hommes de main susceptibles de tuer à l’occasion, il faut nécessairement avoir des moyens gigantesques ! Un multimillionnaire n’y suffirait pas. Nous avons donc affaire à un multimilliardaire, mais lequel ? Il y en a de plus en plus sur la planète !
— Oui, admit Joseph. Tout est possible, avec l’argent ! Mais, finalement, peu importe l’identité du mystérieux personnage qui a imaginé cette folie s’il est possible de mettre fin à ses activités et de libérer les personnes qu’il détient…
Roger revint à la charge :
— Tout ce qu’on peut dire de lui, c’est qu’il s’est payé une île aux Caraïbes en se servant d’un multimillionnaire français, Gabriel Colien, comme prête-nom. Tous les deux mois, il y emmène une demi-douzaine de ses otages pour deux semaines, histoire qu’ils supportent mieux leur détention et puissent se détendre… et surtout qu’ils restent motivés pour leurs travaux de recherches. Pour ces trajets, il a recours à un avion privé en partance de l’aéroport de Pérouse et à destination de celui de l’île de Grenade : un gentil petit bijou de coucou valant pour le moins soixante-dix millions d’euros !
Ledit Joseph jeta un coup d’œil incrédule à son jeune collègue, puis émit un sifflement admiratif :
— Eh, bien, dites-moi, vous en avez appris, des choses, en quelques jours ! Peut-être plus que nous n’en aurions découvert en plusieurs mois si nous avions eu mission de nous pencher sur le sujet !
— En attendant, cela ne nous dit pas ce que nous allons pouvoir faire de tous ces renseignements ?
— Bien… disons que désormais ça ne vous concerne plus !
— Comment, cela ? s’indigna le jeune homme. Nous vous avons mâché tout le boulot et vous voudriez nous mettre à l’écart ? Il n’en est pas question ! N’oubliez pas que, pour moi, il s’agit de ma fiancée, et qu’elle et ses amis sont toujours prisonniers de leur terrier…
— Fiancée ? se permit d’ironiser Roger.
— C’est tout comme, surtout avec les épreuves que nous avons subies, elle et moi !
— Bon… admit l’agent spécial en souriant. Maintenant, reprenons tout par le menu depuis le début, et sans rien omettre. Mon collègue Marc va tout noter…
Même s’ils trouvèrent pénible de répéter tout ce qu’ils venaient d’évoquer, les deux amis n’eurent aucune envie de se soustraire à cet interrogatoire : peut-être voyaient-ils enfin le bout du tunnel de mystères dans lequel ils se perdaient depuis des semaines ? Roger poussa même l’amabilité jusqu’à confier à Joseph les notes en italien de Paola concernant l’échafaudage compliqué des sociétés liées à “ IntechPlus ” et à Gabriel Colien, ainsi qu’une partie du montage financier obscur de ce magma d’entreprises imbriquées.
Au terme de cet exercice, qui dura plus longtemps qu’ils ne l’avaient pensé, le commissaire insista :
— Alors ? En échange de toutes ces informations qui étaient passées au nez et à la barbe de vos services et de ses pendants italiens, j’espère bien que vous nous permettrez de participer au dénouement final ?
— Nous verrons ce que nous pourrons faire ! Mais, en attendant, il convient de vous mettre à l’abri… Aussi, prenez quelques affaires et suivez-nous !
— Est-ce à dire que vous nous enlevez à votre tour ? plaisanta encore le commissaire.
— Appelons plutôt ça une mesure de sécurité ! Et comme nous aurons sans doute besoin de plus de précisions, vous ne serez aucunement écartés de l’affaire, je vous le promets… Allez, préparez-vous, et suivez-nous avec votre Peugeot !
— Mais… s’inquiéta le policier. Les mouchards ?
— Nous étions en train de les ôter lorsque vous nous avez surpris…
Roger baissa la tête :
— Ben… c’est que… qu’il faudra bien que je rende le mien ! Pour ne pas avoir de souci avec l’administration, parce que je l’ai emprunté d’une manière… disons… un peu cavalière ! Mais il est resté sous le parechoc du véhicule de nos suiveurs, en Italie. Alors, si vous vouliez bien m’en laisser un…
— Ne vous inquiétez pas pour cela, on le remplacera… Mais j’ai dans l’idée une meilleure suggestion pour l’utilisation de celui posé par vos poursuivants !
— Ah ! Et peut-on savoir ?
Le soi-disant Joseph eut un sourire entendu :
— Je crois que ça m’amusera de le placer sous un camion de transports internationaux à destination de l’Italie ! Ça occupera un moment les rigolos qui vous traquent, quand ils verront que vous avez disparu…
— Ah, ah ! Voilà une idée qui me plaît ! Et où voulez-vous nous emmener ? Pas en prison, j’espère ?
— Plutôt dans un palace en bord de mer, près de la baie de Bandol. À moins de trois quarts d’heure d’ici… Nos services ont ainsi quelques adresses, en accord avec leurs propriétaires et moyennant une confortable compensation, où certaines chambres sont réservées à des situations, disons… discrètes et… souvent exceptionnelles ! Et celle dans laquelle vous vous trouvez me semble en être une.
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Les deux agents qui s’étaient désignés sous les prénoms de Marc et Joseph n’avaient pas menti. Un véritable palace ! Idéalement situé près de Sanary-sur-Mer, avec la plage à proximité : l’ “ Hôtellerie la Cabriole ”… Arrivés en plein cœur de la nuit, Roger et Sylvain avaient pu juger des chambres qui leur avaient été allouées, deux magnifiques suites au second étage avec de grandes baies vitrées donnant sur un balcon particulier. Pièces aérées avec un grand lit dont la tête était entourée de miroirs, large salon avec canapé, bar, meubles modernes, télévision à écran démesuré, rideaux à tentures, immense salle de bain de luxe… La grande classe ! « Et tout ça sur le dos de l’État français ! pensa le jeune homme. On aurait bien tort de ne pas en profiter… » Il ne put pourtant s’attarder sur l’outrageux confort des lieux et s’endormit à plat ventre sur son lit sans même se déshabiller.
Et ce ne fut qu’en se réveillant tard le matin qu’il mesura pleinement de l’opulence de cet hôtel, avec la plage de sable au pied de ses murs, la végétation de garrigue tout autour, couronnée de pins parasols… En descendant jusqu’à la belle salle où se prenaient les petits-déjeuners, il put juger encore de la richesse qui régnait au sein de “ la Cabriole : bassin-spa géant d’intérieur, orné de palmiers en pots et de plantes exotiques, terrasse, piscines extérieures, sauna… et en prime deux restaurants dans le même complexe…
— Mazette ! s’exclama-t-il en prenant place face à Roger, qui semblait bien moins anxieux que lui après les événements de la veille…
— Je ne te le fais pas dire : on se prendrait pour des nababs, ici ! Et tu as vu ce qu’il y a sur la table ? Pantagruélique !
— Si c’est ainsi le matin, je me demande ce qu’il en sera ce midi ?
Ils terminaient tous deux leur ultime croissant lorsqu’ils virent s’approcher leurs deux visiteurs nocturnes :
— Tiens, voici Marc et Joseph, puisque c’est ainsi qu’ils se font appeler…
— Bien dormi ? s’inquiéta celui qui devait friser la quarantaine d’années :
— Pour le mieux, mon prince ! repartit le commissaire en riant. Mais nous ne nous attendions pas à un tel palais…
— Je vous l’avais bien dit… répliqua Joseph. Mais il y a des contreparties : il faudra vous abstenir de quitter cet hôtel tant qu’il ne vous sera pas signifié autre chose ! Considérez cela un peu comme une prison dorée, si vous voulez…
— Je vous rappelle que nous entendons bien être partie prenante dans le dénouement de cette affaire, si vous envisagiez une quelconque action !
— Je sais, je sais, et nous verrons ce que nous pouvons faire. Mais il va falloir vous contraindre à demeurer ici une grosse semaine, peut-être deux…
— Comment ? s’indigna Sylvain. Mais pourquoi un délai aussi long ? Nous vous avons dit tout ce que nous savions !
L’agent secret lui répondit tranquillement :
— Tout d’abord, il va nous falloir, suite à vos révélations, faire toutes les vérifications indispensables et essayer de les affiner. Ensuite, évaluer la faisabilité d’une action d’envergure, ce qui demandera tout de même du temps, car n’oublions pas qu’Orvieto se situe en Italie, et que nous ne pouvons pas y mener une intervention comme si c’était sur notre territoire national ! Ce qui veut dire qu’il faudra que l’on en avise l’A.I.S.E, autrement dit l’Agenzia Informazioni e Sicurezza Esterna, l’Agence d’Informations et de Sécurité Extérieure italienne, puisque ce serait une demande émanant de la France. Comme il s’agit là, malgré son caractère international, d’une affaire interne à l’Italie, le dossier sera sans doute transmis au Bureau Central pour les Investigations Générales et les Opérations Spéciales, l’U.C.I.G.O.S. Enfin, si comme c’est probable une action musclée est envisagée, ce sera sans doute le G.I.S, le Groupe d’Intervention Spéciale qui s’en chargera : rassurez-vous, il est considéré comme l’une des unités d’élite des forces spéciales les meilleures au monde et n’a rien à envier à notre G.I.G.N…
— Quel micmac, là dedans ! ne put s’empêcher de râler Sylvain.
— Soyez sûr que ce n’est pas mieux chez nous… De service en service, il y a toujours de la hiérarchie et de la bureaucratie partout !
Roger ne put s’empêcher de froncer les sourcils :
— Justement, tous ces délais, tous ces services, ces contacts bilatéraux, je crains un peu que ça ne génère des fuites et que l’effet de surprise n’en pâtisse…
— Non, non, il n’y a aucun risque de ce côté-là ! Même si dans la majorité des cas la presse n’en sait absolument rien, nous sommes coutumiers de ces missions que tout le monde ignore et doit ignorer. Lorsque les journaux s’en font écho, c’est que ceux qui nous dirigent l’ont voulu ! L’essentiel de nos agissements demeure dans l’ombre…
— Personne ne saura rien de tout ça, alors ? demanda Sylvain en pensant à Paola.
— Je ne peux bien sûr rien dire à ce stade, avoua Joseph. Mais comme cette affaire ne semble pas avoir de portée militaire, et si on envoie des commandos à Orvieto, l’intervention ne pourra pas passer inaperçue. La presse italienne ne se gênera pas pour en faire ses gros titres !
— Aussi, j’estime que mademoiselle Sereni devrait en avoir la priorité en se trouvant à nos côtés. Elle a été pour beaucoup dans l’avancement de notre enquête !