Passion inattendue à Manhattan

Gaines · Chapitre 1 sur 28

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Passion inattendue à Manhattan

Chapitre 1

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1

 

Il était en train de rompre avec elle.

Rachel Frye avala une gorgée de champagne. Ce n’était plus vraiment la boisson appropriée pour la soirée, mais cela lui permettait de garder contenance pendant qu’elle suppliait Piers de ne pas la laisser tomber.

Ils se trouvaient dans l’un des bars à huîtres et à champagne les plus courus de Manhattan et une certaine retenue s’imposait.

— Ne te méprends pas, Rachel : je te trouve vraiment attirante et intelligente, et ta compagnie m’est très agréable, lui assura Piers avec le plus grand sérieux. Mais bon…

Il s’interrompit et, poussant vers elle le plateau de fruits de mer, ajouta :

— Une huître ?

— Merci, marmonna Rachel en se servant par automatisme.

Elle devait trouver des arguments convaincants pour le dissuader de rompre. Il n’allait quand même pas lui faire ça chez Crush ! Quand on invitait l’homme avec qui on sortait depuis trois mois dans un restaurant qui servait des mets bien connus pour leurs vertus aphrodisiaques, la dernière chose à laquelle on s’attendait, c’était une annonce de rupture.

— En fait, nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde, asséna Piers.

Elle prit conscience — trop tard — qu’il n’était pas très élégant d’aspirer bruyamment une huître à même la coquille. Elle s’empressa d’avaler sa bouchée dans l’espoir que l’impair passerait inaperçu.

Lui en voulait-il encore qu’elle n’ait pas accepté de partager son lit dès le premier soir ? Etait-il vraiment déraisonnable de vouloir faire un peu connaissance avant cela ?

— Eh bien moi, au contraire, je trouve que nous avons beaucoup de choses en commun, rétorqua-t-elle en reposant la coquille vide sur son lit de glace.

Tous deux étaient travailleurs et doués, et Piers venait d’une famille dont elle aurait rêvé d’être issue : son père était l’héritier d’une importante société de comptabilité et sa mère dirigeait le club de bridge local.

— Le problème, c’est que je t’ai vue regarder ta montre au moment où je suis arrivé, tout à l’heure, lui reprocha-t-il.

Elle le considéra sans comprendre.

— Tu m’as vue regarder ma montre ? répéta-t-elle. Eh bien, je devais vérifier l’heure !

Elle saisit sa serviette pour s’essuyer la bouche.

— Rachel, j’avais deux minutes de retard. Ce n’est tout de même pas un crime !

— Je n’ai jamais dit que c’était un crime Et je ne l’ai même pas pensé. Quoi, c’est pour ça que tu veux rompre ? Parce que j’ai regardé ma montre ?

Elle devait empêcher sa voix de monter ainsi dans les aigus ! Honteuse, elle détourna les yeux du visage soucieux de Piers pour reprendre contenance.

Ce fut à cet instant qu’elle croisa un autre regard, moins sympathique encore : celui de Garrett Calder. Comme elle, il était directeur de la création chez Key Bowen Crane, l’une des plus grandes agences indépendantes de publicité de New York, située sur Madison Avenue — à deux pas du restaurant où ils se trouvaient. Accoudé au comptoir, il paraissait l’observer.

Elle l’avait remarqué dès qu’elle était entrée dans le bar. Il était hissé sur un haut tabouret de cuir noir, une bouteille de Dom Pérignon posée sur le comptoir devant lui. Dans un établissement aussi sélect, ce champagne devait bien coûter deux cents dollars. En le voyant, elle s’était dit qu’il attendait quelqu’un, mais personne n’était encore venu le rejoindre et il buvait seul.

Calder était un solitaire, elle le savait. Cela n’avait rien d’étonnant, d’ailleurs, étant donné l’air revêche qu’il affichait en permanence, mais de là à boire une bouteille entière de champagne tout seul !

— … Ça me donne l’impression que tu as besoin de moi, que tu t’accroches à moi comme si…

— Pardon ? se récria-t-elle en sursautant. Je m’accroche à toi ?

Elle était loyale et avait le sens de l’engagement, c’était incontestable. Quand elle avait rendez-vous, elle arrivait à l’heure. Mais il s’agissait là d’une qualité, non ?

— La ponctualité, c’est important pour moi, c’est vrai. Mais je n’ai jamais voulu te mettre la pression.

Quelque chose ne tournait pas rond chez cet homme ! Quoi, parce qu’elle avait jeté un simple coup d’œil à sa montre, il s’imaginait qu’elle allait exiger de lui une promesse d’amour éternel ?

Ce n’était pas dans ses intentions. Du moins, pas avant de s’être assurée que la relation pourrait durer.

— Pourquoi veux-tu rompre au premier obstacle qui se présente, alors que nous avons toutes les chances de le surmonter ? reprit-elle, agacée.

Piers était expert-comptable et il calculait les risques au moindre détail près. Elle aimait son esprit analytique, qui se reflétait sur toute sa personnalité. De fait, quantité de choses lui plaisaient chez lui. Son sens de l’humour discret, sa conversation facile. Il l’attirait aussi physiquement, et leurs ébats lui avaient prouvé qu’elle ne s’était pas trompée.

Quoique, en y regardant de plus près, elle songeait tout à coup que sa calvitie naissante n’était pas des plus sexy. Mais c’était une question de goût : pour certaines femmes, il s’agissait là d’un atout de séduction supplémentaire.

— Quand je suis en retard, expliqua-t-il, j’ai l’impression que tu as peur que je ne vienne pas. Quand nous sommes ensemble, j’ai la sensation que tu n’arrêtes pas de m’observer, comme pour t’assurer que tu m’intéresses toujours. Je me sens en permanence sous pression avec toi, Rachel.

Elle émit un petit rire forcé.

— Ecoute, Piers : je suis une femme active, j’ai un job à responsabilités et je suis très bien payée. J’ai du mal à croire que tu puisses penser que je n’ai pas confiance en moi.

A la vérité, quand elle le voyait arriver avec cinq minutes de retard, elle s’inquiétait bel et bien : pas parce qu’elle redoutait qu’il lui ait posé un lapin, mais plutôt parce qu’elle se demandait si cet homme était vraiment fiable.

Elle lui prit la main sur une impulsion. Il avait des ongles manucurés et la peau un rien trop pâle.

— Nous aurions tort d’agir dans la précipitation et de mettre un terme à une relation intéressante, poursuivit-elle en baissant la voix. Viens chez moi après le dîner. Je suis certaine que nous parviendrons à surmonter nos problèmes.

A peine eut-elle prononcé ces mots qu’elle lut de la méfiance dans le regard de son interlocuteur. Puis elle le vit baisser les yeux vers son décolleté — il était temps ! — et ne douta pas qu’il avait aperçu la dentelle noire du soutien-gorge qui dépassait légèrement.

Il secoua la tête avec un soupir.

— Tu es une femme très séduisante, Rachel…

Voilà qui était mieux ! songea-t-elle. Elle repoussa sa chaise en cuir noir, qui crissa sans élégance sur le parquet.

— Allons-y ! lança-t-elle.

Piers se leva à son tour.

— Je préfère te prévenir que je dois me lever tôt demain, déclara-t-il. Je ne pourrai pas passer la nuit chez toi.

Elle immobilisa son geste au moment où elle s’apprêtait à saisir sa veste accrochée au portemanteau.

— Ce n’est pas grave, répondit-elle d’un ton détaché. Moi aussi, j’ai un rendez-vous à la première heure demain.

Un rendez-vous qui pourrait bien être le plus important de sa vie ! Mais le moment était-il bien choisi pour parler travail ?

— Si nous ne prenons pas le petit déjeuner ensemble, nous pourrons toujours nous retrouver pour le dîner, ajouta-t-elle, désinvolte.

D’autant que, si le rendez-vous se déroulait comme elle l’espérait, ils auraient une promotion à fêter. Cette pensée la rasséréna et chassa les inquiétudes qu’elle nourrissait sur sa vie amoureuse.

Piers l’aida à enfiler sa veste, puis sortit quelques billets de son portefeuille. En le voyant froncer les sourcils, elle comprit qu’il était en train de calculer le montant du pourboire, sachant qu’il laissait toujours 17,5 % de l’addition.

Ne pouvait-il pas se contenter d’un calcul approximatif, de manière à ce qu’ils se retrouvent plus vite au lit ensemble ?

Elle se garda cependant de tout commentaire et se retourna vers la sortie. Alors, pour la deuxième fois, elle croisa les yeux de Garrett Calder. Celui-ci leva son verre dans sa direction, comme s’il lui portait un toast accompagné d’un petit sourire ironique.

Que lui arrivait-il ? Elle le connaissait à peine et, d’ailleurs, qui pouvait se prévaloir de bien connaître cet homme ? Une chose était sûre, en revanche : il la déstabilisait. Elle avait beau se tenir sur ses gardes face à lui, il avait le pouvoir de la troubler au plus haut point, et ce n’était pas simplement en raison du surnom que lui donnaient ses collègues, à savoir « le requin ». Cette image ne la dérangeait pas, mais elle ne pouvait s’empêcher de remarquer l’intelligence qui brillait dans ses yeux, une intelligence qui, associée à la froideur de son expression, laissait suggérer qu’il savait beaucoup de choses et qu’il n’en avait rien à faire.

Et voilà qu’à présent, il avait compris ce qui venait de se passer entre Piers et elle, c’était évident. Et il savait aussi, bien sûr, qu’ils s’apprêtaient à faire l’amour.

Elle se sentit rougir et s’en trouva mortifiée. Tout cela était stupide. Elle n’avait aucune raison de croire que Garrett ait pu entendre leur conversation.

Piers avait enfin posé les billets sur la table et ils purent s’en aller. Un monde fou se pressait au Crush, de sorte qu’ils durent passer juste devant Garrett pour sortir. Quand Rachel parvint à sa hauteur, elle lui adressa un petit signe de tête courtois.

— Laisse tomber, Rachel…

Avait-elle bien entendu ? Perplexe, elle s’immobilisa.

— Pardon ? fit-elle.

Poussé par la foule des consommateurs, Piers, qui arrivait derrière elle, la heurta alors, la projetant vers Garrett. Aussitôt, celui-ci eut un mouvement de recul, comme s’il tenait à préserver son espace vital.

— Supplier, ça ne marche jamais, déclara-t-il alors d’une voix claire.

Cette fois, elle ne pouvait se méprendre… Et Piers non plus, d’ailleurs. Elle sentit l’humiliation l’envahir, mêlée à un sentiment de peur.

— Je ne comprends pas de quoi tu parles, rétorqua-t-elle. Tu dois être ivre.

— Qui c’est, ce type ? intervint Piers.

— Personne. Juste un collègue, répondit-elle en remontant les revers de sa veste.

Garrett louchait en effet vers son décolleté sans la moindre gêne. Une fois promue, songea-t-elle, elle pourrait le renvoyer. Cette pensée ne la réjouit qu’une fraction de seconde ; en fait, Garrett excellait dans sa profession. C’était d’ailleurs ce qui le sauvait, sachant que, sur le plan humain, il était en dessous de tout.

Le barman débarrassa la bouteille de champagne vide et entreprit d’en ouvrir une deuxième.

— Regarde, Garrett, ton rendez-vous est arrivé ! ironisa Rachel, avant de se tourner vers Piers. Allons-y, chéri ! ajouta-t-elle.

L’intéressé tressaillit en entendant ce mot tendre.

— Je voulais juste te mettre en garde, insista alors Garrett. Coucher avec un homme pour le dissuader de rompre, c’est un acte désespéré.

Le barman, qui s’apprêtait à faire sauter le bouchon de champagne, immobilisa son geste et la regarda. Elle se sentit rougir : il avait remarqué son soutien-gorge noir et lui décochait un coup d’œil de connaisseur.

— Je ne sais pas ce qui te pousse à boire tout seul, dit-elle à Garrett d’une voix tremblante, mais cela ne te réussit pas.

— Ma foi, couche avec lui si ça peut te faire plaisir, répliqua Garrett en désignant Piers sans la moindre gêne. Mais, personnellement, je pense que tu pourrais au moins trouver un homme qui ne perd pas ses cheveux.

Rachel vit Piers porter la main à son front.

— En tout cas, ajouta Garrett, quoi que tu fasses, impose tes conditions ! Ce n’est pas à toi de subir les siennes ! Pas de concessions !

— Euh, écoute, Rachel, lança alors Piers d’un ton pressé, en fait, je crois que ce sera pour une autre fois. Comme je te l’ai dit, j’ai un rendez-vous important demain et…

Il n’acheva pas, mais se pencha vers elle pour lui faire la bise, avant de se diriger vers la sortie sans demander son reste. Pourquoi n’avait-elle jamais remarqué qu’il avait les lèvres aussi sèches ?

— Attends ! l’appela-t-elle malgré tout.

Trop tard !

Le bouchon de champagne sauta à cet instant et le barman versa le liquide pétillant dans la coupe. Garrett s’empara de celle-ci et la leva de nouveau vers la jeune femme.

— Tu me remercieras demain ! assura-t-il.

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