Passion inattendue à Manhattan

Gaines · Chapitre 10 sur 28

Pages du PDF

Passion inattendue à Manhattan

Chapitre 10

10

 

 

Elle était allée trop loin.

Dans le silence de la salle des périodiques, le stylo de Garrett craqua. Il venait de le casser en deux.

Il se pencha vers elle, les yeux remplis d’une fureur qu’il ne cherchait pas à dissimuler.

— Bien sûr que je me souviens d’elle ! s’écria-t-il. Il a fallu cinq minutes à mon père pour se remettre de sa mort et se trouver une nouvelle femme. Et je doute que mon frère, qui est si à l’aise avec sa belle-mère, ait encore d’elle un souvenir précis. Mais, moi, je me souviens de tout !

Il en tremblait presque. Les ressentiments si longtemps nourris contre son père, contre Stephanie et contre son frère étaient sortis d’un coup, dans une colère attisée par Rachel, qui était la femme la plus provocatrice de la terre ! Il n’arrivait pas à croire qu’elle l’ait poussé à proférer des choses pareilles.

La jeune femme avait pâli. Il la vit cligner des yeux.

— Arrête, Rachel ! s’exclama-t-il.

— Je dois arrêter de faire quoi, au juste ?

— De me regarder avec pitié.

— Ça n’a rien à voir avec de la pitié ! Je suis juste… honorée que tu te confies à moi.

— Je ne me suis pas confié à toi, c’est toi qui me soutires des confidences à force de me harceler.

Il s’aperçut qu’elle avait les larmes aux yeux.

— Ça n’a pas dû être facile pour toi, reprit-elle.

— Rachel, la prévint-il d’un ton menaçant, pour la deuxième fois, arrête ! Ce n’est pas parce que tu as obtenu quelques confidences sur ma mère que cela fait de nous des amis.

— Nous ne sommes tout de même pas des étrangers l’un pour l’autre, dit-elle en battant de nouveau des paupières.

— Nous sommes des collègues de travail, précisa-t-il.

Mais ils savaient l’un comme l’autre que, jamais, il n’aurait dévoilé de tels secrets à un autre collègue. Dès lors, il n’aurait à s’en prendre qu’à lui-même si elle se mettait à nourrir des illusions sur leur relation. Il était venu ici pour trouver le calme et la paix, oublier les autres et surtout Rachel. Dès qu’il l’avait aperçue, il aurait dû faire demi-tour.

Heureusement, elle ne le regardait plus avec ses yeux humides ! Mais ses lèvres étaient gonflées, et si tentantes…

— Nous sommes plus que des collègues de travail, affirma-t-elle. Que tu le veuilles ou non. Et ce n’est pas parce que je m’accroche ; c’est comme ça, c’est tout.

— Ou alors, c’est parce que tu es une belle fille et que j’ai sorti mon histoire la plus larmoyante pour te mettre dans ma poche.

Elle lui décocha un regard incrédule.

— Tu n’es quand même pas crétin à ce point.

— Pense ce que tu veux. Quant à moi, j’ai terriblement envie de t’embrasser.

Elle ouvrit de grands yeux.

— Je ne te conseille pas d’essayer !

C’était sans doute une mauvaise idée de l’embrasser, mais si cela pouvait la déstabiliser et banaliser les propos qu’il avait eus concernant sa famille…

— Pourquoi ? Tu m’as affirmé l’autre jour que tu aimais bien mon postérieur.

— Je ne le pensais pas. D’ailleurs, je ne l’ai jamais regardé !

— Moi, en tout cas, j’aime tes jambes.

— Bon, excuse-moi. Je suis désolée, je n’aurais pas dû te harceler au sujet de ta mère.

Elle reconnaissait manifestement qu’elle avait passé les bornes et, maintenant, elle avait peur qu’il l’imite et l’embrasse.

D’ailleurs, pourquoi s’en priverait-il ?

Estimant sans doute le débat clos, elle saisit le magazine spécialisé sur l’éducation supérieure qu’elle lisait avant son arrivée, le rouvrit et se plongea dedans.

Il lui laissa une demi-minute pour apaiser ses craintes.

— J’ai toujours admiré les gens qui pouvaient lire à l’envers, déclara-t-il.

Sans prononcer un mot, elle remit la revue à l’endroit.

Il ne voyait pas ses yeux, car elle était concentrée sur sa lecture, mais il constatait que ses joues étaient plus roses que d’ordinaire. Et ses lèvres plus rouges aussi…

— Plus j’y pense, moins je trouve de bonnes raisons de ne pas t’embrasser.

— Nous sommes dans une bibliothèque, murmura-t-elle sans lever les yeux. Un lieu public.

— Un endroit sans risque…

Elle lui jeta un regard noir, et il sentit alors un désir insensé l’envahir.

— Si tu crois que tu…

N’y tenant plus, il s’approcha et lui bâillonna la bouche avec la sienne en un baiser fougueux, mais bref. Les yeux écarquillés de surprise, elle bougea légèrement les lèvres sous les siennes et il comprit que, s’il n’arrêtait pas dans la seconde, ils allaient passer à l’étape supérieure… Il l’enlacerait et mêlerait leurs langues. Quel goût avait sa bouche ? Leurs corps s’épouseraient-ils parfaitement ?

Effrayé par ces pensées, il mit un terme brutal au baiser… pour découvrir qu’on lui brandissait un exemplaire de MAD juste sous le nez.

— J’ai trouvé le dernier MAD, annonça Mme G.

Il le lui prit des mains.

— Je n’ai pas à vous rappeler la règle n° 2, n’est-ce pas ? enchaîna-t-elle.

— Non, madame G., inutile. Je vous présente mes excuses.

La bibliothécaire s’éloigna. Elle jeta tout de même un coup d’œil par-dessus son épaule, comme pour s’assurer que la scène ne se reproduisait pas.

— La règle n° 2 ? reprit Rachel.

Sa voix était étouffée, car elle avait le poing pressé contre ses lèvres.

— Il est interdit de s’embrasser ou de se caresser, l’informa-t-il. C’est la règle n° 2.

Elle écarquilla les yeux.

— Ce n’est donc pas la première fois qu’elle te rappelle à l’ordre ?

— Non.

En réalité, le premier avertissement remontait à dix ans…

— Et… ?

— Et quoi ? Ce baiser était bien meilleur que je ne m’y attendais.

— Il y avait une certaine alchimie, je l’avoue, acquiesça-t-elle.

Puis elle fronça les sourcils.

— Je ne suis pas fière de ce qui s’est passé, Garrett. Ce n’est pas la peine d’avoir l’air si content de toi.

Il s’aperçut alors qu’il souriait.

— Cela ne se reproduira pas, ajouta-t-elle.

— Pas à la bibliothèque, renchérit-il. La prochaine fois, ce sera dans un endroit où nous pourrons prendre tout notre temps.

Il attendit qu’elle proteste, mais elle se contenta de fixer sa bouche…

— Rachel ?

— Ne compte pas là-dessus ! s’écria-t-elle, comme si elle revenait à elle.

En général, le beau sexe le trouvait plutôt attirant. C’était la première fois qu’une femme se montrait si réticente à l’admettre. Il repensa au regard qu’elle avait lors du baiser volé : son cerveau réprouvait clairement ce à quoi son corps consentait. Il en vint presque à ne plus regretter de travailler avec elle.

 

* * *

 

Dwight Calder regardait la vitrine qui soldait des téléviseurs. Tous les écrans étaient allumés sur la même chaîne, sauf un, une erreur sans doute due à un vendeur incompétent. Alors que les autres retransmettaient une série télévisée, celui-ci affichait une émission culinaire que Stephanie adorait suivre.

Il resserra son imperméable. Il faisait presque trop chaud pour en porter un, mais, dans la matinée, il avait dû assister à une réunion en uniforme et il n’avait pas eu envie de se promener dans les rues avec ses médailles. Ç’aurait été encore plus suspect qu’un imperméable, dans ce genre de quartier.

C’était sur un coup de tête qu’il s’était rendu à West Village, dans l’espoir d’apercevoir Stephanie. Il savait pourtant qu’agir de façon impulsive n’était jamais synonyme de réussite.

Sur l’écran du milieu, le chef présentait un plat alléchant : du porc croustillant sur un gratin. Il se rendit compte qu’il mourait de faim ; il n’avait pas fait un repas correct depuis plusieurs jours, à l’exception du dîner à l’amirauté, où on l’avait pressé de questions sur l’absence de Stephanie.

Il regretta soudain d’être venu jusqu’ici. Il avait bien dit à Stephanie qu’il ne lui donnerait pas de deuxième chance, et il ne plaisantait pas lorsqu’il l’avait affirmé. Malgré tout, il était étonné qu’elle ne lui ait pas téléphoné. Pensait-elle à lui, quelquefois ? Lui n’arrêtait pas de penser à elle et à l’enfant. Il voulait s’assurer que tout allait bien. Il ne la supplierait pas de rentrer, mais cela ne signifiait pas pour autant qu’elle ne relevait plus de sa responsabilité.

En fait, il était inquiet parce qu’elle ne répondait pas à ses messages. Toutefois, il était hors de question d’appeler Garrett. Il ne fallait pas offrir à celui-ci une telle occasion de jubiler.

Le plus simple aurait été d’aller frapper à sa porte. Mais ce serait un signe de faiblesse. Or, s’il occupait sa fonction actuelle, c’était parce qu’il avait toujours su imposer le respect.

Il s’était garé à une centaine de mètres de chez Garrett, puis était descendu de voiture, ne sachant que faire. Il avait marché de long en large sur le trottoir pour observer le quartier et estimer son degré de dangerosité. Il ne devait pas être très recommandable, puisque son propre fils, qui changeait de travail comme de chemise et qui n’avait jamais de petite amie stable, y habitait.

Il s’assurerait juste que Stephanie allait bien et il repartirait. Ce serait une retraite stratégique.

Où pouvait-elle bien être ? Les fenêtres de l’appartement n’étaient pas allumées. Quand il était venu, la dernière fois, il avait vu un programme de Pilates sur le réfrigérateur. Elle était peut-être partie à un cours et elle rentrerait sans doute bientôt.

Il détourna les yeux de la vitrine pour scruter les rues. Elles étaient pavées, ce qui pouvait être dangereux pour une femme enceinte. Et puis, elles étaient très étroites, on pouvait facilement se faire renverser. Surtout quand on avait une démarche ralentie comme Stephanie depuis qu’elle était enceinte. Il avait presque renoncé à attendre lorsqu’il repéra sa silhouette. Elle portait un sweat-shirt de couleur vive, et il n’avait pas l’impression qu’elle revenait d’un cours de sport. Fréquentait-elle des gens qu’il ne connaissait pas ? Saurait-on comment le prévenir s’il lui arrivait quoi que ce soit ?

Il regarda de nouveau la vitrine d’écrans, qui lui parurent soudain flous. Il devait la rejoindre, lui demander si elle prenait soin d’elle. Mais il ne voulait pas lui donner à penser qu’elle lui manquait. Il refusait de faire le premier pas.

Il se rendit compte que, s’il restait à l’endroit où il se trouvait, elle allait l’apercevoir. Il devait bouger d’ici, et vite ! Sans plus réfléchir, il entra dans le magasin. Aussitôt, un vendeur l’aborda.

— Bonsoir, monsieur, dit-il. Je peux vous être utile ?

— Pas maintenant, merci.

Il s’avança vers le fond du magasin tout en gardant un œil sur la rue.

— Nous avons une promotion sur les écrans quarante pouces, poursuivit le vendeur. Ils sont optimisés pour Facebook, et YouTube…

Il s’interrompit, devinant sans doute que le visiteur n’était pas un grand utilisateur de médias sociaux et qu’il perdait son temps.

A l’extérieur, Stephanie passa devant la vitrine. Un sourire flottait sur son visage, elle avait l’air décontracté. Un peu trop d’ailleurs, pour une femme enceinte qui allait affronter l’avenir seule. Il fut heureux de constater qu’elle avait renoncé aux talons hauts. Ses jambes longues et fines étaient toujours aussi attirantes. C’était la deuxième chose qui l’avait séduit chez cette femme, lorsqu’ils s’étaient rencontrés à Woodlawn, pour la cérémonie organisée à la mémoire des militaires tombés au Viêt-nam. Il avait participé à cette guerre en tant que jeune recrue ; elle, de son côté, venait honorer la mémoire de son père, mort sur le champ de bataille.

La première chose qui l’avait attiré, c’étaient ses yeux. Ils étaient grands et ils brillaient. A l’époque, ils ne reflétaient aucune amertume.

— Vous êtes sûr que je ne peux vous aider en rien ? insista le vendeur.

— Si, répondit-il alors. J’aimerais la recette du porc au gratin de cette émission.

Et il désigna l’écran qui retransmettait l’émission culinaire.

— Euh… Ça va être compliqué.

— Trouvez-la-moi !

C’était un ordre et le jeune homme ne s’y trompa pas. Il se précipita vers le comptoir, laissant tranquillement Dwight épier sa femme. Celui-ci se rapprocha de la vitrine pour la suivre des yeux jusqu’à l’immeuble de Garrett.

Il se figea quand un SDF l’aborda. Elle prit une pièce dans son porte-monnaie et la lui tendit.

— Monsieur, j’ai la recette ! Je l’ai trouvée sur le site de l’émission !

Le jeune vendeur brandissait la feuille imprimée avec un sourire triomphal, comme s’il venait de remporter une bataille décisive.

— Merci, fit Dwight en la saisissant. Beau travail !

Un officier devait toujours reconnaître le mérite de ses hommes. Il pensa subitement qu’il n’avait peut-être pas assez montré à Stephanie qu’il reconnaissait le sien. Il aurait dû être plus encourageant, plus rassurant. Il déplorait à présent de ne pas l’avoir abordée, tout à l’heure. Il aurait pu ainsi vérifier qu’elle prenait soin d’elle, car il ne pouvait pas compter sur Garrett, qui n’avait jamais éprouvé la moindre sympathie pour sa belle-mère.

Mais Stephanie lui aurait-elle seulement répondu ? Il ne devait pas oublier qu’elle n’avait même pas cherché à prendre contact avec lui.

Le mieux était encore de l’observer en silence, de la surveiller sans qu’elle ne s’en aperçoive. Une fois cette décision prise, il se sentit plus à l’aise.

Il plia soigneusement la feuille que lui avait donnée le vendeur, puis la glissa dans la poche de sa veste. Le jeune homme ouvrit de grands yeux pleins de déférence quand il découvrit les médailles de son client…

Dwight lui décocha un bref sourire. Il était toujours bon de savoir que les services qu’il avait rendus à sa patrie inspiraient encore le respect à quelqu’un, même si ce n’était ni à son fils ni à sa femme.

OceanofPDF.com