Passion inattendue à Manhattan
Chapitre 24
24
Rachel n’attendit pas que Garrett l’invite à entrer.
— Pourquoi est-ce que Tony m’a demandé si j’avais une petite idée de ce que tu avais présenté ? s’écria-t-elle. Pourquoi est-ce qu’il semblait penser que je serais en colère si je savais de quoi il s’agissait ? Est-ce que tu as volé…
Elle s’arrêta net en s’apercevant qu’ils n’étaient pas seuls.
Le père de Garrett et Stephanie, figés comme des statues, la considéraient en silence.
— Bonjour, leur lança-t-elle, avant d’adresser un regard interrogateur à Garrett.
— Mon frère Lucas est porté disparu, expliqua celui-ci. Son hélicoptère a été abattu.
— Oh ! ce n’est pas vrai ! Oh ! je suis désolée, Garrett, s’exclama-t-elle en le prenant dans ses bras.
Peu importait ce qu’il pensait ! En ce moment précis, il avait besoin d’elle. D’ailleurs, loin de la repousser, il la serra au contraire contre lui.
Dwight s’éclaircit la voix.
— Nous avons bon espoir. Nous avons des raisons de penser que Lucas est toujours vivant.
A cet instant, Garrett se détacha d’elle.
— Il ne nous reste plus qu’à attendre patiemment, ajouta son père.
Une attente sans doute synonyme de torture, pensa-t-elle.
Elle croisa le regard de Stephanie et y lut une nette angoisse. Il était clair que celle-ci adorait Lucas.
Elle eut soudain le sentiment d’être d’une intruse dans cette famille.
— Je m’excuse de débarquer comme ça à l’improviste, déclara-t-elle en remontant la bride de son sac sur son épaule. Je vais vous laisser en famille.
— C’est sans doute mieux, acquiesça Dwight.
— Non, Rachel, reste, je t’en prie ! s’écria alors Garrett.
Surprise, elle l’observa. Il avait l’air sincère, et elle eut la nette impression que, s’il l’invitait à rester, ce n’était pas dans le seul but de contredire son père. Elle posa son sac.
— Je vais vous préparer quelque chose à manger, décida-t-elle.
Trois voix s’élevèrent pour protester.
— Cela va être une longue journée, expliqua Rachel. Et toi, Stephanie, tu as vraiment besoin de manger.
Elle n’était pas une excellente cuisinière, mais elle savait faire les frittata, et elle pouvait couper du pain. C’était le genre de repas qu’elle se préparait quand elle rentrait tard.
Une demi-heure plus tard, comme elle s’y attendait, chacun mangea avec empressement. La conversation ne fut guère animée. Stephanie ne cessait de regarder son portable, vérifiant qu’il marchait bien et qu’elle n’avait manqué aucun appel ou SMS. Dwight lui jetait chaque fois un regard envieux, comme s’il mourait d’envie de faire la même chose, mais s’y refusait pour ne pas montrer sa faiblesse.
Après avoir repoussé son assiette, il prit la main de sa femme et se mit à lui caresser le pouce. Le silence paraissait de plus en plus lourd.
— Il n’y a personne que tu puisses appeler ? demanda Garrett à son père.
— On me préviendra dès qu’il y aura du nouveau.
— Si tu veux nous prouver ton stoïcisme, papa, ce n’est vraiment pas le moment, fit Garrett d’un ton brusque.
— Il faut être stoïque en toute situation, répliqua Dwight.
— Evidemment ! marmonna son fils. On dirait que le ciel t’empêche de ressentir quoi que…
— Dis-moi, Garrett, coupa Rachel, si ton frère était un fruit, lequel serait-il ?
Stephanie poussa un cri de surprise.
— Mon fils n’est pas un fruit, s’exclama Dwight, mécontent.
Garrett se mit à rire et, soutenant le regard de Rachel, il répondit :
— Lucas serait une pomme. Lisse à l’extérieur, le genre de fruit que l’on voit tous les jours, mais dont on ignore le goût jusqu’à ce qu’on croque dedans.
— C’est tout lui ! approuva Stephanie avec un petit sourire.
— Mais qu’est-ce que vous…
Dwight s’interrompit. Sa femme venait de lui serrer la main et, curieusement, ce simple geste le réduisit au silence.
— Je sais quel fruit tu serais, toi, lança tout à coup Rachel à Garrett. Tu veux que je te le dise ?
Dwight soupira.
— Je t’écoute, fit Garrett les yeux rivés à elle.
— Tu serais un durian. C’est un fruit d’Asie qui a l’air très intéressant, mais qui sent extrêmement mauvais.
Garrett esquissa une petite moue amusée.
— Je croyais que tu disais que je sentais le citron et la fougère ?
Elle lui sourit et il eut envie de l’embrasser. Mais n’était-il pas trop tard ? Saurait-elle lui pardonner ? Ce n’était pas à exclure, étant donné sa volonté de persévérer à tout prix. Il se réjouissait tellement qu’elle ne soit pas comme lui. Lui qui abandonnait trop vite la partie et gardait de la rancune.
— Ce n’était pas rendre justice aux citrons et aux fougères, fit-elle, mi-figue, mi-raisin.
— Je comprends, approuva-t-il, heureux au-delà de toute mesure qu’elle soit près de lui en cet instant si difficile.
Il regrettait de ne pas avoir parlé plus longuement avec Lucas au téléphone l’autre jour. De ne pas lui avoir dit qu’il l’aimait, ou quelque chose de ce genre. Il réprima un sourire en imaginant la réaction stupéfaite et embarrassée, voire indignée, de Lucas… Ils étaient bien tous les deux les fils de Dwight !
Peut-être avait-il été trop dur en reprochant à son frère son attachement à Stephanie. Il n’avait que douze ans, à l’époque ! Il se rappela ce que Lucas lui avait dit au sujet du conseil de leur mère. Lui, il avait honoré la mémoire de celle-ci, au moins !
Contrairement à lui-même…
Il se figea. Rachel avait raison.
S’il s’était battu pour le titre d’associé, c’était pour sa mère. Il voulait montrer qu’il était le meilleur : n’était-ce pas le rêve de Michelle pour ses deux fils ? Pas étonnant qu’il ait ressenti une telle pression pendant son exposé.
Il devait des excuses à Rachel…
Il lui avouerait qu’il avait été dans le déni, et il espérait qu’elle comprendrait ce qui l’avait poussé à présenter sa nouvelle idée, à tout changer à la dernière minute.
Et que, de surcroît, elle lui pardonnerait.
Une sonnerie de portable retentit dans le silence. C’était celui de Dwight qui, dans sa hâte à répondre, fit tomber l’appareil. C’était la première fois que Garrett voyait son père dans un tel état.
— Calder, déclara le militaire d’une voix forte dans le téléphone.
Il écouta d’un air impassible. Comment pouvait-il se contrôler à ce point ? Etait-il réellement insensible ?
— Merci pour ces nouvelles, dit-il enfin.
Puis il raccrocha.
— Alors ? s’enquit Garrett.
Stephanie étreignit la main de Dwight.
— On sait où est Lucas et il semble qu’il soit encore en vie, répondit-il d’un ton mesuré, comme s’il annonçait les prévisions météorologiques. Une équipe de recherche va être envoyée à 1 heure du matin, heure locale, soit 16 heures chez nous.
Stephanie éclata en larmes, incapable de maîtriser ses émotions. Comme Garrett aurait aimé pouvoir en faire autant !
— Est-ce que Lucas est blessé ? s’enquit-il.
— Ils n’ont aucune information là-dessus.
Son père lui avait répondu avec un automatisme tout militaire et il eut envie de le frapper, ce dont il s’abstint, bien sûr.
Stephanie passa la main autour du cou de son mari, et il vit ce dernier la serrer très fort contre lui. Peut-être n’était-il pas aussi calme qu’il le paraissait.
— Eh bien, il ne nous reste plus qu’à attendre encore ! soupira-t-il.
Son père hocha la tête.
— Tu vas rester ? demanda Garrett à Rachel.
Elle lui sourit et il sentit son cœur bondir dans sa poitrine.
— Bien sûr.
Il lui déposa un baiser sur le front.
— Si on allait faire quelques courses ? suggéra-t-elle. Tes placards sont désespérément vides.
* * *
Faire les courses avec Rachel se révéla fort instructif. Il n’avait jamais vu une personne aussi scrupuleuse sur ce qu’elle mettait dans son panier. Sa stratégie à lui, c’était d’entasser dans le Caddie tout ce qui semblait ou sentait bon. Rachel, elle, lisait chaque étiquette comme s’il pouvait y avoir du cyanure dans la liste des ingrédients.
— Nous n’avons pas toute la journée devant nous, bougonna-t-il.
Elle venait de reposer un paquet de cacahouètes tout à fait normal en faveur d’un autre qui semblait équivalent.
Elle lui adressa alors un sourire si espiègle qu’il eut envie de l’embrasser… Cédant à son impulsion, il lui donna un baiser au beau milieu de l’allée du supermarché. Elle devait tout de même avoir compris qu’il n’avait plus l’intention de revenir sur sa proposition concernant leur liaison.
— Garrett, as-tu eu des nouvelles de Tony, ou de Brightwater ?
Ce n’était pas vraiment le sujet qu’il avait envie d’aborder en cet instant.
— Je ne sais pas, je n’ai pas vérifié mon téléphone. Et toi ?
Elle secoua la tête.
— Ils n’ont sans doute pas encore fait leur choix. Ce sera pour plus tard.
— Mouais…
Il avait bien le temps de lui révéler la substance de son projet. Il fronça les sourcils en la voyant examiner des bananes.
— Je me fiche qu’elles aient une dose létale de pesticide, mets-les dans le Caddie ! ordonna-t-il.
* * *
De retour à l’appartement, Rachel prépara le dîner, sous la direction de Stephanie. Elle se demandait ce que Garrett avait bien pu mettre de si extraordinaire dans son exposé, tout en ayant mauvaise conscience de songer à cela en un tel moment, alors qu’il se faisait tant de souci pour son frère.
Dwight alluma la télévision pour voir si l’on parlait de l’accident d’hélicoptère ou de la mission de sauvetage sur CNN.
— Il n’y aura rien, prédit-il. Il faut que l’affaire reste discrète pour que les Iraniens ne sachent pas qu’une troupe arrive.
Assis à son côté, Garrett avait comme lui les yeux rivés à l’écran.
— En quinze ans, c’est la première fois que je les vois si proches l’un de l’autre, murmura Stephanie à Rachel tout en la regardant faire rissoler des oignons et de l’ail.
— J’ai l’impression que, Dwight et toi, vous vous êtes réconciliés.
Stephanie lui sourit.
— Il m’a invitée à dîner il y a deux jours. Nous avons passé une charmante soirée.
— J’espère que les choses vont s’arranger pour vous, dit Rachel.
— Dwight doit paraître un peu rigide aux gens qui ne le connaissent pas, expliqua Stephanie en jetant des morceaux de poulet dans la poêle. C’est son armure. Mais, moi, je le connais, et je sais les efforts qu’il fournit en ce moment pour rester égal à lui-même… Si Lucas ne revient pas vivant, il sera dévasté.
— Je m’en doute. Et toi aussi.
— C’est vrai… Mais nous nous soutiendrons l’un l’autre. Tu peux me passer la sauce de soja ?
Elle s’exécuta et Stephanie versa la sauce dans la poêle tout en poursuivant :
— Garrett et Lucas n’ont pas l’air très proches l’un de l’autre, mais en fait ils s’aiment vraiment beaucoup.
Rachel pria pour que Garrett ne perde pas un deuxième être cher, car il serait encore moins enclin à accorder son amour à ceux qui étaient en vie.
— Tu es bonne pour Garrett, dit Stephanie. J’ai l’impression que tu lui as redonné confiance.
Rachel se sentit rougir et se concentra sur les haricots qu’elle était en train d’ébouter.
— Garrett avait déjà confiance en lui, marmonna-t-elle. Il n’a pas besoin de moi.
— Tu lui apprends à s’ouvrir aux autres, à donner quelque chose de lui-même, insista Stephanie. Avec toi, il baisse la garde. Il faut dire qu’il a été si meurtri… La mort de sa mère, la froideur de son père, et moi, qui voulais absolument remplacer ce qu’il avait perdu…
— Il ne faut pas que tu t’en veuilles. Garrett ne t’en tient pas rancune.
Stephanie, les yeux humides, lui adressa un sourire.
— J’ai l’impression qu’avec toi, il peut de nouveau croire que ça peut durer.
« Ça »… Elle n’avait pas utilisé le mot « amour », mais c’était ce qu’elle avait en tête. Garrett pouvait-il aimer, et, surtout, reconnaîtrait-il ce sentiment s’il lui tombait dessus ? Rachel n’en était pas sûre.
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