Passion inattendue à Manhattan

Gaines · Chapitre 9 sur 28

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Passion inattendue à Manhattan

Chapitre 9

9

 

 

Stephanie occupait la chambre d’amis depuis trois nuits et Garrett n’avait qu’une envie : qu’elle s’en aille. Il arrivait certes à supporter sa jovialité appuyée, tout comme l’amoncellement de ses infusions et de ses pilules de vitamines sur le comptoir de la cuisine et dans la salle de bains. Mais le gros problème, c’était que la nuit elle se levait toutes les dix minutes ou presque pour aller aux toilettes. Il n’avait pas le sommeil particulièrement léger, il était juste habitué à vivre seul. Il n’avait pas eu une nuit correcte depuis qu’elle s’était installée chez lui.

Le jeudi, il se leva à 6 heures et elle était déjà dans la cuisine, en train de se préparer un sandwich au pastrami. Curieuse idée pour un petit déjeuner, pensa-t-il.

Il versa du lait sur ses céréales et les avala debout, devant le comptoir, déplorant le manque de sommeil. Cette nuit avait été encore plus mauvaise que les autres. Non seulement il avait dû supporter les allées et venues de Stephanie, mais il avait été curieusement troublé par le souvenir de la main de Rachel dans la sienne. Plus que troublé… excité.

Décidément, il subissait trop de pressions. Son cerveau était en train de disjoncter.

— Tu vas visiter une université, aujourd’hui, c’est bien ça ? demanda Stephanie.

Il émit une sorte de grognement. Il n’aimait pas parler le matin.

— C’est une belle journée, poursuivit-elle. Tu as de la chance de ne pas rester en ville.

— Tu peux toujours rentrer chez toi, suggéra-t-il.

Elle ne répondit rien, mais le couteau qu’elle était en train d’utiliser pour couper ses tomates heurta bruyamment la planche à découper.

— Oublie ce que je viens de dire, marmonna-t-il.

Ce n’était pas comme s’il avait besoin de sommeil ! Pourtant, il ne pouvait en rester là…

— A propos, comment avancent tes recherches de logement ?

— Je cherche, répondit-elle, évasive.

Cela n’avait pas l’air très concluant.

— Je parie que papa te manque, insista-t-il.

Hélas ! Le ton qu’il avait employé n’avait rien de convaincant et elle fronça les sourcils pour lui signifier que ses tentatives étaient vaines !

— Il m’a appris que tu espères devenir associé dans ton entreprise, dit-elle.

— Et est-ce qu’il t’a précisé que, selon lui, je n’étais pas à la hauteur ?

— Moi, je pense que tu l’es, affirma Stephanie.

Il n’avait pas besoin de prix de consolation. Il ne voulait pas non plus qu’elle croie qu’il avait besoin qu’on le motive.

— Est-ce que je peux t’aider pour la publicité sur laquelle tu travailles en ce moment ? reprit-elle. Je peux peut-être te taper des documents ou faire des recherches pour toi sur internet ?

— Non.

Stephanie se figea dans son geste, le couteau en l’air. Il commençait à s’habituer à ces instants où elle se statufiait.

— Le bébé a bougé, dit-elle.

— Ah bon…

— Tu veux le sentir ? demanda-t-elle.

Il la regarda.

— Tu veux dire… toucher ton ventre ?

Elle lui adressa un sourire rayonnant qui lui rappela leur première rencontre.

— Tu n’attraperas pas de microbes, tu sais.

— Je sais, dit-il.

Il se leva pour aller rincer son bol dans l’évier et ajouta :

— Il est temps que je parte.

Il disparut dans la salle de bains pour se brosser les dents, puis il s’empara de son sac et lança un au revoir à Stephanie au moment où il faisait claquer la porte.

 

* * *

Ils venaient de terminer la visite du campus de l’université de Porchester et Garrett était dans un état d’exaspération épouvantable.

Il en voulait à Rachel. Depuis qu’il lui avait tenu la main, la veille, il n’arrivait plus à faire abstraction de sa présence, même quand elle discutait avec Clive de sujets ne présentant aucun intérêt. Sa belle voix grave le captivait.

Sans compter que, comme il avait « accepté » d’être sympathique avec son entourage, elle se croyait autorisée à l’impliquer dans des conversations qui l’ennuyaient à mourir.

Ainsi, elle lui avait demandé ce qu’il pensait des nouvelles valeurs d’entreprise préconisées par KBC, s’il ne trouvait pas qu’il serait formidable pour les mères employées par KBC qu’on ouvre une halte-

garderie destinée à leurs enfants au 55e étage, et quel cadeau on pourrait offrir à Joseph King pour son départ à la retraite.

Elle voulait qu’il s’intéresse aux autres !

Ce n’était pas gagné pour elle !

Le manque d’enthousiasme qu’il manifestait avait quand même fini par la décourager et elle avait alors jeté son dévolu sur Clive. Les deux avaient loué les installations du campus et, à présent, alors qu’ils se dirigeaient vers la cafétéria pour déjeuner, Clive racontait une anecdote qui remontait au temps où il était étudiant à Columbia.

— Et toi, Rachel, est-ce que tu es allée à l’université ? demanda-t-il une fois son histoire terminée. Il me semble que tu es entrée très jeune chez KBC.

Elle secoua la tête.

— Mes parents étaient toujours fauchés et je ne voulais pas m’endetter pour faire des études.

— Tout le monde emprunte pour étudier, déclara alors Garrett, pour le cas où elle aurait envie de s’apitoyer sur son sort.

Lui-même avait contracté un prêt, même s’il venait d’un milieu favorisé. Dwight avait décrété que son fils devait se faire par lui-même une place au soleil et, comme le jeune homme qu’il était alors n’avait pas été « assez raisonnable » pour choisir la voie militaire, il avait dû financer lui-même ses études.

— Je ne voulais pas prendre le risque de ne pas pouvoir rembourser, rétorqua-t-elle.

— Tu t’es fermée toute possibilité d’études et tu as travaillé au service courrier d’une entreprise parce que tu avais peur ? s’écria-t-il.

Tout en elle l’insupportait aujourd’hui, et notamment parce que son regard était malgré lui attiré par sa personne et qu’il s’attardait sur des parties bien précises, sans qu’il comprenne pourquoi : ses jambes, son postérieur, ses mains, ses lèvres. Ses yeux.

— C’est stupide, ajouta-t-il.

— Je m’en suis parfaitement bien sortie, rétorqua-t-elle. Je suis entrée dans une société formidable qui m’a offert pendant un an une formation, et j’y ai rencontré des personnes adorables.

— Ah oui ! Ta famille de substitution… Ta vraie famille ne te convient pas ? Tes parents ont fait de la prison ? Attends, non… Ils ont séjourné en hôpital psychiatrique ?

La dernière hypothèse expliquerait certaines excentricités de Rachel, comme le fait qu’elle lui ait tenu la main la veille.

— Bien sûr que non, répondit-elle avec froideur.

Clive émit un petit rire nerveux et, visiblement désireux de changer de sujet, demanda :

— Si tu étais allée à l’université, qu’est-ce que tu aurais étudié, Rachel ?

— L’optométrie, répondit-elle sans hésiter.

Il trouva ce choix curieux. Il l’aurait plutôt imaginée en littérature ou en psychologie. Mais il n’allait pas la questionner là-dessus, ce que Clive fit en revanche sans complexe.

— L’optométrie m’a toujours passionnée, expliqua-t-elle alors. Et j’adore la biologie.

— Mais pas au point de prendre un crédit pour l’étudier, commenta Garrett en emboîtant le pas à la jeune femme dans la cafétéria.

— Et toi, Garrett, qu’est-ce que tu as étudié ? demanda-t-elle sans répondre.

— Le marketing, à Stanford.

— Ah ! C’est pour cela que tu t’es finalement entiché de publicité, ironisa-t-elle, tandis qu’ils faisaient la queue pour choisir leurs plats.

— C’est un métier, dit-il.

Clive mit plusieurs portions de frites sur son plateau, comme si une pénurie imminente menaçait. Rachel le regarda d’un air envieux.

— Moi aussi, j’adore les frites, mais, quand j’en mange deux fois par semaine, je grossis à vue d’œil.

— Ah bon ? fit Garrett en s’efforçant de ne pas lorgner derechef sur ses jambes.

Puis il posa son attaché-case à côté de son plateau pour y chercher son portefeuille. Ce fut alors qu’il découvrit, à l’intérieur, un paquet recouvert de papier étirable. Il le sortit de son sac.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? marmonna-t-il.

C’était un sandwich au pastrami ! Il l’ouvrit pour en être certain. Stephanie lui avait préparé son déjeuner ! Quelles étaient au juste ses intentions ?

— Garrett a une petite amie qui prend soin de lui, commenta Rachel.

Etait-ce un effet de son imagination, ou la jeune femme avait-elle l’air contrarié ? Elle devait regretter de lui avoir tenu la main si elle pensait qu’il avait une petite amie.

— Ce n’est pas ma petite amie, lâcha-t-il.

Cette précision n’était pas destinée à rassurer Rachel, mais à ne surtout pas conférer à Stephanie un rôle dans sa vie. Quel que soit le petit jeu auquel sa belle-mère se livrait, elle devait cesser. Il ne recherchait pas une mère de substitution pour lui préparer son déjeuner. Même si elle avait fait un bon choix avec le pastrami, car il adorait ça.

Comme il avait un peu ouvert le papier étirable, une odeur mêlée de pastrami, d’oignon et de tomate se répandit autour de lui. Agacé, il pensa que sa belle-mère faisait la même chose que Rachel, mais de façon plus subtile : elle ne tentait pas d’éveiller son intérêt pour les autres, mais pour lui-même.

Fortement agacé par cette pensée, il s’empara du sandwich et le jeta dans la poubelle la plus proche.

— Oh ! fit Rachel. Ce n’est vraiment pas ta petite amie.

— Pourquoi est-ce que tu l’as jeté ? Je l’aurais mangé, moi ! se récria Clive.

— Tu peux toujours le reprendre, répondit Garrett.

Clive regarda la poubelle, puis haussa les épaules.

— Trop tard, maintenant. Je vais m’en acheter un.

Ils trouvèrent une table près de la sortie et s’y installèrent. Pendant qu’ils mangeaient, il remarqua sans le vouloir que Rachel s’essuyait les lèvres avec sa serviette après chaque cuillerée de soupe.

Quand Clive se leva pour aller chercher un autre soda, le silence tomba. Il fallait dire que c’étaient Clive et Rachel qui se chargeaient jusque-là de la conversation.

— Est-ce que cette visite t’a apporté ce que tu cherchais, Garrett ? lui demanda la jeune femme au bout d’un moment.

— Oui, mentit-il.

Il n’allait quand même pas lui avouer que les idées qu’il avait eues initialement ne lui plaisaient plus et qu’il n’avait encore rien trouvé pour les remplacer. Mais l’inspiration ne tarderait pas à revenir, il ne se faisait aucun souci pour ça.

— Cette visite a été très édifiante pour moi aussi, affirma-t-elle. Je pense que ce sera mon meilleur projet.

Il décela de la fanfaronnade dans sa voix. Rachel était inquiète, c’était certain. Il en éprouva comme un soulagement. Il n’avait pas perçu jusque-là qu’il était tendu.

— Est-ce que tu crois que ta campagne pour Brightwater sera plus réussie que celle pour la Lexus ? interrogea-t-elle encore.

— Le meilleur est encore à venir, oui, assura-t-il.

Il crut la voir pâlir.

— Donc, tu prends le projet à cœur ?

— Bien sûr ! s’exclama-t-il, même s’ils savaient l’un comme l’autre qu’il n’y avait rien d’évident là-dedans.

Elle étala du beurre sur le petit pain qu’on lui avait servi avec sa soupe et demanda :

— Dis-moi, Garrett… pourquoi est-ce que tu as quitté toutes les autres agences pour lesquelles tu as travaillé ?

— Pour des raisons différentes, à des moments différents, répondit-il en se frottant la nuque.

— Et qu’est-ce que tu recherches, en général, quand tu entres dans une entreprise ?

Etait-elle en quête de conseils parce qu’elle envisageait de chercher bientôt un nouveau poste ? Il ne fallait pas rêver ! Elle essayait plutôt de comprendre comment il fonctionnait pour mieux déjouer sa concurrence.

— A être mon propre chef, dans la mesure du possible.

— Dans ces conditions, pourquoi est-ce que tu n’ouvres pas ta propre agence ? Tu n’aurais à répondre de tes actes devant personne.

— Aussi tentant que cela puisse paraître, les grandes agences ont de meilleures ressources. Les petits budgets ne m’intéressent pas.

— Donc ton agence idéale est importante, mais te laisse beaucoup d’autonomie.

— Sans doute, fit-il d’un ton impatient.

Il vit alors qu’elle fronçait les sourcils.

— Qu’est-ce qu’il y a encore ? ajouta-t-il.

— Est-ce que tu as conscience que KBC est l’agence de tes rêves ?

— Non, ce n’est pas du tout ça.

— Tu y jouis d’une grande autonomie, tu n’as pas de supérieurs sur le dos. Pas étonnant que tu n’aies pas démissionné. Tu adores KBC.

— Non, pas du tout.

Il avait beau protester, elle avait touché une corde sensible. Il se plaisait bien plus chez KBC que dans toutes les autres sociétés où il avait travaillé.

Et il n’avait pas envie de partir.

Ce qui voulait dire que remporter le titre d’associé n’était plus simplement un objectif pour impressionner son père ou battre Rachel, ou encore prouver à KBC qu’il n’avait rien à faire de cette promotion. L’enjeu était désormais bien plus important.

Et dire que, pendant toutes ces années, il était resté détaché de tout ce qu’il ne pouvait pas contrôler, qu’il avait toujours été capable de partir quand il en avait envie ! Or, il avait suffi que Rachel Frye le harcèle de questions et l’incite à s’intéresser aux autres, pour qu’il se rende compte qu’il ne se fichait pas du tout de tout !

Dans quel guêpier s’était-il fourré ?

 

* * *

Le vendredi, Rachel se réfugia dans un endroit qui offrait à coup sûr une tranquillité d’esprit : la bibliothèque municipale de New York. Depuis un

siècle, ce superbe bâtiment longeait la 5e Avenue et dominait la 42e. Ses grands espaces pavés de marbre donnaient une impression de solidité et d’éternité, comme on l’attendait d’un tel lieu.

Elle avait besoin de sentir un monde solide autour d’elle. Ces derniers jours, elle avait été sacrément déstabilisée. Elle était inquiète, car Garrett ne cessait d’affirmer que ce qui comptait avant tout, c’était la créativité, et que l’esprit d’équipe pesait fort peu dans la balance. Alarmée, aussi, de constater que KBC n’était pas juste une agence comme une autre pour lui, contrairement à ce qu’il avait proclamé.

Alors qu’elle empruntait l’impressionnante galerie en marbre ornée d’un magnifique plafond de bois sculpté, elle n’éprouva pas la même sensation de calme qu’à l’ordinaire. Peut-être qu’elle la trouverait dans la salle des périodiques, pensa-t-elle en y pénétrant.

Plus que toute autre, la salle des périodiques l’inspirait, avec ses murs lambrissés, ses peintures murales d’origine et ses lampes en cuivre. Ses meilleures idées lui étaient venues là, alors qu’elle était immergée dans cette impression d’intemporalité qui n’avait rien à voir avec une campagne de publicité.

Elle avait un besoin vital de se raccrocher à ce qui fonctionnait pour elle, au lieu de se laisser effrayer par Garrett. En fait, elle avait légèrement exagéré en lui disant que son esprit créatif était au meilleur de ses capacités.

La recherche était l’antidote à une panne d’idées et la salle des périodiques, généralement vide à 9 heures du matin le vendredi, représentait une véritable mine d’or. Elle s’adressa à la réception pour obtenir des exemplaires de Higher Education Monthly, ainsi que des revues étudiantes de différentes universités. Elle posa son ordinateur portable sur l’une des longues tables polies et s’apprêta à lire, tout en prenant des notes.

Elle était si absorbée qu’elle ne s’aperçut pas de l’arrivée de Garrett…

— Tu me suis, maintenant ?

Elle sursauta en entendant la voix masculine chuchoter derrière elle et laissa échapper quelques pages, qui voletèrent à terre.

— Comment est-ce que je pourrais te suivre, puisque j’étais ici la première ? rétorqua-t-elle en se penchant pour ramasser les feuilles.

Elle le regarda et ajouta :

— Ne reste pas là !

Elle avait déjà du mal à le supporter à l’agence ; s’il fallait maintenant qu’il la poursuive dans son lieu de prédilection !

— Le jour de la réunion, j’ai dit que j’avais l’intention de venir travailler ici, fit-il remarquer.

— Je pensais que tu parlais de la bibliothèque de KBC.

— Pourquoi est-ce que je perdrais mon temps avec des campagnes qui appartiennent au passé ? questionna-t-il en se penchant vers elle. Ecoute, Rachel, j’en ai assez, maintenant. C’est mon espace. Laisse tomber.

— Tu ne peux pas t’approprier la bibliothèque municipale de New York ! rétorqua-t-elle, outrée. C’est mon lieu préféré dans toute la ville. Tu peux aller demander à la bibliothécaire, elle me connaît bien.

Et elle désigna du menton une femme qui poussait un chariot de magazines.

Celle-ci les remarqua et, constatant qu’ils parlaient d’elle, leur sourit et s’avança vers eux pour les saluer. Rachel n’en attendait pas tant de sa part.

— Bonjour, lui dit-elle, flattée. Comment allez-vous ?

Ce fut alors qu’elle se rendit compte que le sourire ne lui était pas destiné…

— Garrett, mon cher ami ! s’exclama la bibliothécaire. Je suis ravie de vous voir.

— Bonjour, madame G., répondit-il en lui faisant la bise. Je suis venu il y a quinze jours, mais vous n’étiez pas là.

— J’étais en vacances, expliqua-t-elle avec le sourire confus de qui a des scrupules à prendre des vacances.

— Je pense que vous connaissez Rachel Frye, dit alors Garrett.

Mme G. souleva ses lunettes et l’observa avec attention.

— Oui, je crois vous avoir déjà vue ici.

— Souvent, reprit Rachel d’un ton ferme.

Garrett lui lança un regard dédaigneux, tandis que la bibliothécaire enchaînait :

— Que voulez-vous que je vous apporte, aujourd’hui, Garrett ?

Incroyable ! On le traitait comme un prince.

— La même chose que d’habitude, s’il vous plaît.

Puis il s’assit sur la table… les yeux rivés aux jambes de Rachel ! Il ne manquait pas d’air ! Qui plus est, n’importe qui d’autre aurait été prié par la bibliothécaire de prendre un siège.

— Est-ce que vous auriez aussi quelques Spiderman ?

C’était toujours son même humour, dans la même veine que : « Quel genre de fruit êtes-vous ? »

— Désolée, pas de Spiderman, répondit la bibliothécaire en souriant avec indulgence. Mais je reviens avec vos magazines MAD.

— Tu viens ici pour lire MAD ? s’étonna Rachel une fois la bibliothécaire repartie.

— Ce journal satirique aborde tous les sujets essentiels, rétorqua-t-il.

Puis, retournant la couverture du périodique qu’elle lisait, il ajouta :

— Il est bien plus efficace que ton mensuel sur l’éducation supérieure.

Il ne serait jamais venu à l’idée de Rachel de lire MAD. Etait-ce le secret de Garrett, ce qui le rendait créatif ?

Saisissant son attaché-case, il sortit son ordinateur portable.

— Je sais pourquoi tu es ici, Rachel. Mais tu n’arriveras à rien avec ce magazine.

Avait-il deviné qu’elle avait des doutes sur ses capacités créatives ?

— Je suis le premier à admettre que je ne suis pas particulièrement doué pour gérer une équipe, mais là, toi, tu dépasses les bornes, ajouta-t-il.

De quoi parlait-il au juste ? s’interrogea-t-elle encore.

Il posa un carnet et un stylo sur la table.

— Peu importe ce que tu penses, je ne suis pas attaché à KBC comme tu estimes que je devrais l’être, alors fiche-moi la paix avec ce syndrome, ajouta-t-il.

— Pardon ?

— Tu t’accroches et il faut que tu arrêtes.

— Je m’accroche à quoi ?

— A moi, fit-il sur le ton de l’évidence. Tu estimes que, comme je n’éprouve pas la même chose que toi pour KBC, c’est moi qui ai un problème. Alors tu cherches à me transformer… A faire de moi une personne dépendante, comme toi.

— Franchement, tu regardes trop le talk-show du Dr Phil ! Arrête ton discours « psychologisant » et essaie d’avoir des relations un peu plus normales avec tes semblables.

— C’est bien ce que je disais, renchérit-il. Tu estimes détenir la définition de la normalité. Mais je suis parfaitement normal, figure-toi ! Par conséquent, je ne peux pas nouer des relations avec tous les êtres humains de cette planète.

Elle s’adossa à son siège.

— Ecoute-moi bien, Garrett ! Si tu crois que je suis venue ici pour « nouer une relation » avec toi, tu te trompes lourdement.

Elle ne savait pas si elle devait se sentir insultée ou éclater de rire.

— C’est plus fort que toi, je le sais bien, s’obstina-t-il. Je t’ai même vue donner un chewing-gum au gardien. Mais avec moi, tu perds ton temps.

Elle regarda autour d’elle. La salle était toujours déserte. Si elle le giflait, il n’y aurait pas de témoin.

Sauf Mme G., qui revenait avec des revues !

— Je n’ai pas pu trouver le dernier MAD, annonça-t-elle en posant sur la table ceux qu’elle tenait à la main. Je vais continuer à chercher.

— Merci, madame G., répondit-il en s’emparant d’un magazine, qu’il se mit à feuilleter sans plus prêter attention à Rachel.

La bibliothécaire le regardait avec des yeux attendris.

— Votre mère rirait bien si elle savait que vous lisez encore des magazines MAD ici, déclara-t-elle.

Sa mère ? Rachel se raidit.

— C’est sûr, marmonna-t-il.

Sur ces mots, la bibliothécaire s’éloigna.

Rachel garda les yeux fixés sur lui. Il l’ignora quelques secondes, puis, sans même relever la tête, déclara d’un ton belliqueux :

— Je ne vais pas épiloguer là-dessus, inutile de me questionner.

— Chaque fois que je me dis que tu es un idiot fini, l’histoire de ta mère resurgit et je finis par penser que tu n’es pas celui que tu prétends être.

— Tu te trompes sur beaucoup de choses, Rachel. Pour commencer, tu ne sais rien de ma mère, ni de moi, alors tu n’as rien à penser sur nous. Deuxièmement, je suis celui pour qui on me prend et, troisièmement, tout cela ne te regarde pas.

Elle choisit d’ignorer cette diatribe.

— Et puis, il y a le fait que tu ne peux pas te comporter grossièrement avec cette charmante bibliothécaire, même quand elle mentionne ta mère.

— J’aurais pu, si j’avais voulu.

— Ne t’inquiète pas, je ne le dirai à personne… Donc, Mme G. connaissait ta mère ?

— Tu peux arrêter ?

— C’est une amie de la famille ? Ou alors, ta mère travaillait ici ?

— Je t’ai dit que je ne voulais pas parler de ça avec toi !

— C’est peut-être une parente ? Ta marraine ? Une cousine au troisième degré ?

— Laisse tomber, Rachel !

C’était sa phrase préférée, cependant, cette fois, il ne l’avait pas prononcée sur le ton de l’agacement mais de la colère. Curieusement, elle se réjouit de le voir furieux et se demanda ce que le Dr Phil en aurait pensé.

— C’est ta voisine ?

— C’est la bibliothécaire ! s’écria-t-il. Et cette bibliothèque était l’endroit préféré de ma mère à New York. Et c’est cette salle qu’elle aimait tout particulièrement.

Moqueuse, elle lui lança une boulette de papier.

— Arrête tes histoires, dit-elle.

— C’est la vérité.

Elle l’étudia attentivement. Impossible de savoir s’il était sincère.

— Et maintenant, va-t’en ! ajouta-t-il. J’aimerais travailler.

— Ta mère était-elle vraiment une missionnaire ?

— Non, soupira-t-il.

— Elle aimait les films de Doris Day ? insista-t-elle.

Il prit le temps d’inspecter la salle du regard et, tout à coup, comme s’il y revoyait sa mère, répondit sur un ton adouci :

— Oui, elle les adorait.

Rachel déglutit avec difficulté.

— Est-ce qu’elle…

— Assez ! coupa-t-il, retrouvant son attitude distante.

— Est-ce que tu racontes à chaque personne une histoire différente sur la mort de ta mère ?

— Je t’ai dit que je ne voulais plus que tu me poses de questions !

— Parce que c’est l’impression que tu donnes, s’obstina- t-elle.

— Et toi, tu ne crois pas que tes campagnes publicitaires manquent de punch parce que tu lis des magazines assommants ?

Rachel sursauta et posa une main protectrice sur sa revue.

— Est-ce que ta mère est vraiment morte le jour de ton anniversaire ?

— Oui, répondit-il, tendu. Est-ce qu’on t’a déjà dit que ta publicité pour Finegold Butter était complètement nulle ?

Elle retint un cri de protestation. Cette publicité n’était pas nulle, même si, elle l’admettait, ce n’était pas sa meilleure.

— Quel âge avais-tu quand ta mère est morte ?

— Rappelle-moi combien de fois tu as été nominée pour les CLIO ?

— J’espère bien que Tante Betty m’en rapportera un cette année !

Elle regretta immédiatement ces paroles, qui la rendaient vulnérable. Les nominations auraient lieu dans une semaine. Garrett n’oublierait pas leur conversation, d’ici là.

— Je pense que ta mère est morte récemment, dit-elle.

De nouveau, ils jouaient au plus malin, mais elle surfait sur des eaux dangereuses. Garrett avait le poing serré sur son stylo.

— Pas du tout, répondit-il, visiblement torturé entre l’envie de se taire et le désir de lui prouver qu’elle avait tort. Tu sais, si tu es à court d’idées, tu peux toujours coucher pour y arriver. J’ai vu que Tony reluquait tes jambes, lui aussi.

Elle haussa les sourcils et le bras de fer continua.

— Qu’est-ce que penserait ta mère des histoires que tu inventes sur sa mort ? demanda-t-elle, tout excitée par cet échange surréaliste.

Il lui répondit sur un ton glacial :

— Elle n’en pense rien. Elle est morte.

— Est-ce que tu te souviens seulement d’elle ?

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