Passion inattendue à Manhattan
Chapitre 2
2
La gratitude n’était certainement pas le sentiment que Rachel éprouvait tandis qu’elle attendait l’ascenseur dans le lobby de l’immeuble Key Bowen Crane, le lendemain matin à 7 heures.
En revanche, épuisement et frustration étaient au rendez-vous.
Par la faute de Garrett, elle avait perdu le petit ami parfait. Evidemment, à bien y réfléchir, Piers n’était pas irréprochable, mais l’homme idéal existait-il ? A la précipitation qu’il avait mise à sortir du bar, il y avait fort à parier qu’il n’y aurait pas « d’autre fois » entre eux. D’ailleurs, quand elle lui avait téléphoné, un peu plus tard dans la soirée, il n’avait pas daigné décrocher.
Elle était certaine que tout aurait été encore possible entre eux si Garrett n’était pas venu mettre son grain de sel.
Il lui avait ensuite fallu deux bonnes heures pour arriver à la conclusion qu’il n’y avait plus rien à sauver dans cette relation. Et sa nuit en avait été sacrément écourtée…
Elle étouffait un bâillement quand un signal sonore annonça l’arrivée d’un ascenseur. L’immeuble était l’un des tout premiers gratte-ciel de Manhattan et il possédait toujours ses cabines d’origine. Ce qui était magnifique… Encore fallait-il ne pas être en retard !
Les portes s’écartèrent bruyamment au bout d’une dizaine de secondes et Rachel s’engouffra à l’intérieur de la cabine lambrissée. Elle appuya sur l’étage 56, puis sur le bouton de fermeture et recula, ravie d’avoir l’espace pour elle toute seule…
Un attaché-case introduit entre les portes qui ne s’étaient pas tout à fait refermées en força soudain la réouverture. Elles cédèrent dans un grondement de tonnerre et Garrett Calder pénétra dans l’ascenseur.
— Garrett ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? s’écria-t-elle malgré elle.
Pour toute réponse, le nouveau venu lui adressa un vague signe de tête, avant de poser sa mallette sur le sol et d’appuyer sur le bouton de fermeture.
Charmant ! pensa-t-elle, résignée, en se préparant à une montée des plus ennuyeuses. Après ce qui s’était passé la veille, elle n’avait pas la moindre envie de faire la conversation, aussi regarda-t-elle droit devant elle et se concentra-t-elle sur la lecture du certificat de sécurité, qui expirait en novembre. Un certificat qu’elle connaissait déjà par cœur, pour l’avoir lu une multitude de fois afin d’éviter de croiser d’autres regards.
Elle avait beau être plongée dans cette passionnante lecture, elle sentait peser sur elle les yeux de Garrett qui la fixait, adossé à la paroi. Quelle impolitesse ! Se comportait-on ainsi dans un ascenseur ? Soudain, Rachel pensa que nombre de ses collègues féminines auraient été ravies d’être à sa place en cet instant. Il était indéniable que cet homme était beau, pour qui appréciait les grands bruns ténébreux dotés d’une épaisse crinière !
Elle avait déjà remarqué que Garrett semblait toujours prendre plus de place qu’il n’en avait besoin. D’où cela venait-il ? Il était grand, certes, mais sa taille n’avait rien de démesuré. Et l’on ne pouvait pas non plus attribuer cette impression qu’il donnait au flot de paroles qui émanaient de sa bouche. Garrett n’était pas bavard, c’était peu de le dire ! Jamais elle ne l’avait vu aussi disert que la veille au soir, et elle s’en serait bien passée, d’ailleurs !
A ce souvenir, elle se redressa et remarqua qu’il n’avait pas encore appuyé sur l’étage de sa destination. Elle tendit la main vers les boutons.
— Tu vas au 54e ?
C’était l’étage où ils travaillaient tous les deux.
Il grimaça, pressant les doigts sur sa tempe droite.
— Tu peux arrêter de hurler ?
Sa voix était plus rauque qu’à l’ordinaire, ce qui laissait penser qu’il avait bel et bien terminé sa deuxième bouteille de champagne. Il n’y avait par ailleurs rien de moqueur dans ses yeux et l’on pouvait en déduire qu’il n’était pas au meilleur de sa forme. Peut-être même avait-il oublié leur conversation de la veille. Elle se sentit soudain partagée entre deux sentiments contradictoires : un certain soulagement, d’une part, et l’irritation, d’autre part, à l’idée qu’il avait détruit son couple et n’en gardait pas le moindre souvenir.
— Quel étage ? redemanda-t-elle d’une voix plus forte.
Il plissa les yeux.
— Le même que toi.
— Ah bon ? Tu vas au 56e ? A l’étage des associés ?
Il ne prit pas la peine de répondre.
Ce fut à cet instant qu’elle s’aperçut qu’il portait une tenue particulièrement soignée : cravate anthracite sur chemise noire, costume élégant et fort bien coupé. Une sorte de flash la traversa alors…
Non, c’était impossible !
Elle savait d’avance comment se déroulerait la réunion qui l’attendait. Elle prendrait le petit déjeuner en compagnie des associés et d’un autre candidat, puis serait officiellement nommée « future associée » et se retrouverait en position de force pour consolider définitivement sa place dans l’une des agences de communication les plus célèbres de New York. L’autre candidat serait lui aussi nommé « futur associé », même si, en fin de compte, un seul des deux décrocherait le titre définitif, et le poste convoité de directeur général de la création.
Rachel ne doutait pas qu’elle emporterait la victoire finale. La veille encore, Jonathan Key, président de KBC, lui avait dit avec un clin d’œil rassurant qu’elle était la candidate idéale.
Son concurrent n’était pas — ne pouvait être — Garrett Calder. Ce dernier travaillait chez KBC depuis quelques mois seulement et il avait la réputation de quitter une société dès l’instant où il s’y ennuyait. Il n’avait pas du tout l’étoffe d’un associé.
Elle n’allait quand même pas avoir deux concurrents ?
Elle eut la brusque sensation que l’ascenseur rétrécissait et dut prendre
une profonde inspiration. Diable, ils n’étaient qu’au 20e étage ! Plus vite ! cria-t-elle en silence à l’ascenseur.
— Eh bien, Garrett, quand as-tu été invité au petit déjeuner ? demanda-t-elle sur une impulsion, s’efforçant de paraître décontractée.
A l’éclair qui brilla dans les yeux noirs, elle comprit qu’elle avait vu juste. L’atmosphère se tendit d’un coup.
— Il y a deux semaines. Sur le moment, j’avais dit à Tony que cela ne m’intéressait pas, mais finalement, hier soir, j’ai décidé de tenter ma chance.
Hier soir ? Elle préféra ne pas s’attarder sur l’allusion. Il était bien trop important d’en apprendre davantage.
— Et qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?
— Toi, répondit-il.
Cette fois, une lueur diabolique avait traversé le regard sombre. A l’évidence, son interlocuteur se rappelait mot pour mot leur échange de la veille.
— J’ai l’impression que ta deuxième bouteille de champagne t’a brouillé la mémoire, rétorqua-t-elle en priant pour ne pas rougir. Je ne t’ai jamais encouragé à venir à ce rendez-vous !
— « Pas de concessions ! » Souviens-toi !
Elle fit un effort pour se rappeler ces paroles, qu’elle était sûre de ne pas avoir prononcées…
— Mais c’est toi qui as dit cela ! protesta-t-elle alors.
— Moi ? fit-il. Décidément, je suis brillant !
Elle serra les dents.
— Quand on est associé, fit-elle remarquer, notre rôle est précisément de savoir négocier, de faire des concessions.
Pour toute réponse, il haussa un sourcil indolent.
Décidément, cet homme était l’indolence même. Il arrivait chaque jour au bureau à 9 heures, soit une heure et demie après tout le monde et là, sur un coup de tête lié à un abus d’alcool, il décidait d’assister au petit déjeuner de promotion et de lui subtiliser le poste qu’elle convoitait depuis des années !
— Au fait, demanda-t-il soudain, est-ce que ton petit ami t’a donné rendez-vous pour votre prochaine rencontre ?
Elle le foudroya du regard en pinçant les lèvres, mais ne put se refréner longtemps.
— Je ne vois pas de quoi tu parles, marmonna-t-elle.
— Je suis passé par là moi aussi, tu sais. Enfin, je veux dire qu’on m’a déjà supplié de cette façon. Du coup, j’ai reconnu le langage des corps.
Puis il secoua la tête avec une compassion de toute évidence feinte.
— Je te l’ai dit hier, supplier ne mène à rien.
Rachel sentit les larmes lui monter aux yeux et cligna plusieurs fois des paupières.
— Un bon conseil, Garrett : ce qui s’est passé au Crush ne doit pas sortir du Crush, dit-elle.
Puis elle changea de tactique et poursuivit :
— Cela fait combien de temps que tu es chez KBC ? Six mois ?
Elle savait toutefois qu’il y avait bien plus longtemps qu’elle subissait ce regard à l’impassibilité suspecte, quand tous ses autres collègues s’extasiaient sur son travail.
— Onze, corrigea-t-il d’un ton las.
Apparemment, aligner trois syllabes ce matin-là lui aurait coûté trop d’efforts.
— Autant dire un record pour toi ! Allons, un peu de sérieux, Garrett ! Tu as la bougeotte, tu ne peux pas devenir associé chez KBC !
Il esquissa une grimace, comme si le son de la voix féminine lui faisait mal aux oreilles.
— Si je te dis que je ne tiens pas du tout à être associé, tu le garderas pour toi ? interrogea-t-il.
Comme si elle allait le croire ! Ce n’était pas pour rien qu’on l’avait baptisé le requin. Il possédait un esprit de tueur qui lui permettait de gagner sans cesse du terrain jusqu’à atteindre son objectif. Ce titre lui permettait aussi d’intimider ses partenaires et de les déstabiliser.
Mais, pour sa part, elle n’avait aucune intention de se laisser impressionner, et surtout pas ce matin !
Après tout, ce surnom, il l’avait peut-être fabriqué lui-même. N’était-ce pas une bonne façon de se vendre ? Elle devrait s’en trouver un, elle aussi. « Le bouledogue », par exemple. Non, cela ne sonnait pas aussi bien que le
requin… Et dire qu’ils n’étaient qu’au 24e étage !
— J’imagine que Tony a ses raisons pour te convier à ce petit déjeuner, déclara-t-elle. Mais je peux t’annoncer tout de suite que tu ne gagneras pas. Qu’est-ce qui t’a pris d’accepter ?
Elle avait peut-être encore le temps de le convaincre de descendre au
54e étage !
Il garda le silence. Il avait les traits tendus, comme s’il souffrait d’une terrible migraine. Et ce n’était pas en fronçant les sourcils comme cela qu’il serait soulagé ! Au fond de lui, il avait dû se rendre compte qu’elle avait raison. Il ne se coulait pas dans le moule et chacun savait que l’on gagnait rarement quand on n’était pas conforme aux modèles ambiants. A cette pensée, elle se détendit et se sentit presque désolée pour lui.
Peut-être était-ce pour cette raison qu’il était allé boire seul la veille. Il sentait qu’il n’était pas fait pour un tel poste.
— En fait, tu n’es pas en cause, continua-t-elle. Mais, moi, je travaille chez KBC depuis huit ans et je t’assure qu’ici, ça fait toute la différence.
Il la fixa d’un air impassible et elle se surprit à se dandiner d’un pied sur l’autre, soudain mal à l’aise.
— Tu as commencé à quel âge ? Douze ans ? interrogea-t-il d’un ton léger.
Elle comprit qu’il y avait anguille sous roche.
— Dix-huit, rectifia-t-elle avec prudence. Au service du courrier.
— Et elle a gravi comme une grande tous les échelons de l’entreprise, déclara-t-il d’un ton mi-grave, mi-ironique.
— Tout à fait ! affirma-t-elle avec fierté, imperméable à sa moquerie.
— Ce sera donc tes huit ans d’expérience contre mes huit CLIO d’or, fit-il d’un ton amusé. Tu crois qu’on en tiendra compte ?
Ces récompenses distribuées par l’industrie de la publicité représentaient l’équivalent des oscars au cinéma et il était presque indécent qu’il en ait remporté autant. Il les avait obtenus en travaillant dans cinq sociétés différentes. Ils lui avaient aussi rapporté plus d’ennemis que d’amis. Or, devenir associé, c’était prôner la loyauté et le long terme.
— Peuh ! riposta-t-elle, hautaine. De l’esbroufe contre du concret.
Il lui décocha un large sourire, dévoilant ses dents comme pour montrer son intention de la dévorer. Elle croisa les bras, mais les laissa aussitôt retomber le long du corps, peu désireuse de paraître sur la défensive. Elle leva alors les yeux vers le tableau lumineux. Ils devaient être proches,
maintenant… Mais non, juste le 36e étage…
— J’ai d’excellentes références, reprit-elle, et c’est pour cela que j’emporterai le titre d’associé.
— Sans doute…
— Quoi, sans doute ? Tu as des renseignements, peut-être ?
Il ferma les yeux comme s’il souffrait.
— Je t’en prie, arrête de crier ! J’ai eu une mauvaise semaine. Tu me donnes envie d’enlever ma cravate et de te bâillonner avec.
Quel pauvre type ! Les hommes de son acabit ne pouvaient être associés chez KBC. Ailleurs, peut-être, mais pas ici.
Un pauvre type avec huit CLIO ?
Elle se reprit : en fait, il était imprudent de le sous-estimer, mais elle avait encore un peu de temps devant elle pour le dissuader de se joindre au petit déjeuner…
— Il ne s’agit pas uniquement de mes huit ans d’expérience. J’ai passé un nombre incalculable d’heures ici, j’ai obtenu de nombreuses promotions et…
— Oui, grâce aux clients trop timorés pour accepter des projets intéressants, coupa-t-il. Ton travail est trop conventionnel.
Elle se mordit la lèvre pour ne pas hurler, elle qui s’enorgueillissait de sa capacité à surprendre ses clients.
— Tu veux savoir quel est ton point faible ? poursuivit-il.
— Non !
— Je vais quand même te le dire. Ton point faible, ce sont précisément les huit années que tu as passées ici. Car tout peut changer en une seconde, sache-le, Rachel.
Il croisa les bras à son tour et, sans paraître le moins du monde sur la défensive, poursuivit :
— C’est ce qu’on appelle la minute new-yorkaise. A New York, il suffit d’une minute pour que tout bascule.
Il faisait référence à New York Minute, une chanson dont les paroles suggéraient que tout pouvait s’écrouler en un instant : le travail, la famille, la vie… Elle-même n’avait jamais aimé cette chanson.
— Ton point faible, reprit-il, c’est que tu n’es pas à l’affût de ces moments particuliers, qui te permettraient de te libérer de l’avis des autres et de laisser libre cours à ta puissance créative.
Comme si elle pouvait privilégier l’impulsion d’un moment sur une solution mûrement pesée ! Elle serra les poings.
— Ici, la désinvolture n’est pas de mise ! répliqua-t-elle. Non, mais tu t’es vu, avec ta gueule de bois, ton beau costume, ton après-rasage qui sent trop fort, ton…
— Je ne porte pas d’après-rasage, la coupa-t-il en levant les mains devant lui comme s’il se déclarait innocent d’un crime affreux.
— Curieux, dit-elle en reniflant. Alors tu as dû dormir sur un lit de fougères et de zestes de citron.
Il esquissa un lent sourire.
L’effet fut plus puissant qu’un rire à gorge déployé. C’était son truc pour impressionner l’adversaire, se dit-elle, irritée. Et cela lui conférait un redoutable charisme.
— Ce que tu sens, ma petite Rachel, c’est mon odeur à moi. L’eau de toilette, c’est pour les chochottes.
— Je ne suis pas « ta petite Rachel », le corrigea-t-elle tout en étant persuadée qu’aucun homme ne pouvait sentir aussi bon sans avoir recours à un artifice. C’est curieux, mais je ne me souviens pas de cette allusion aux « chochottes » dans ta publicité pour le dernier parfum de Calvin Klein.
— C’était l’an dernier et je croyais alors encore aux vertus de l’eau de toilette.
C’était typique de sa philosophie : ce qui valait aujourd’hui ne vaudrait plus le lendemain.
— Eh bien, moi, je préfère une approche fondée sur le long terme et l’authenticité !
Il la regarda, paupières mi-closes, l’air peiné.
— L’intégrité dans la publicité ? En voilà, un concept intéressant. Mais, hélas, pas de quoi remporter un titre d’associé !
Ils étaient au 51e étage, constata-t-elle alors avec soulagement.
— Qui d’autre sera présent à ce petit déjeuner, d’après toi ? demanda-t-il tout à trac.
— Clive, répondit-elle sans réfléchir.
— C’est bien ce que je pensais.
Clive Barnes était le seul directeur de la création de leur niveau. Et il avait de l’expérience.
— C’est un type sympathique, dit-elle.
— En d’autres termes, inoffensif ?
Par solidarité envers Clive, qui était chez KBC depuis presque aussi longtemps qu’elle, elle lui adressa un regard désapprobateur, même si elle ne voyait pas non plus en son collègue une réelle menace.
L’ascenseur émit un signal sonore pour leur indiquer qu’ils avaient atteint leur destination. Enfin ! Elle avait hâte d’en sortir et de passer quelques minutes seule pour recouvrer son assurance, car elle allait en avoir besoin. Elle s’approcha des portes encore closes. La cabine s’était immobilisée, mais rien ne se produisit.
Garrett appuya sur le bouton d’ouverture. Sans résultat.
— Allez ! marmonna Rachel.
Déjà, Garrett avait appuyé sur l’Interphone, qui sonna trois fois avant qu’une voix féminine ne s’élève.
— On vous tire de là en moins de deux, promit la femme, après s’être renseignée sur le nombre de personnes présentes dans l’ascenseur et sur leur état psychique. Enfin, en moins de deux, façon de parler… Mais nous faisons au plus vite, pas de panique !
Il y eut un déclic et le silence s’installa dans la cabine.
Rachel poussa un soupir.
— Détends-toi, dit Garrett. Profite de l’instant.
Elle lui décocha un regard énervé.
— Franchement, Garrett, je ne vois pas pourquoi tu postules pour ce titre. Tu sais bien que tu n’as aucune chance.
— Tu me rappelles quelqu’un, rétorqua-t-il. Quelqu’un que je n’apprécie pas vraiment…
— Et, moi, je te rappellerai cette remarque quand je serai ta chef ! promit-elle.
Fourrant les mains dans ses poches, il s’adossa à la paroi.
— Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.
Tout de même, il ne pouvait pas se figurer qu’il allait l’emporter, si ?
L’Interphone grésilla. Rachel voulut répondre, mais Garrett s’en approcha le premier, de sorte qu’elle le frôla. Elle s’écarta aussitôt.
— Comment allez-vous, les amis ? demanda l’opératrice. Je voulais vous informer que nous nous occupons de vous. Dans quelques secondes, vous pourrez de nouveau profiter de notre belle journée d’été à New York et…
Rachel coupa la communication.
— Elle est insupportable ! On dirait Doris Day.
— Qu’est-ce que tu as contre Doris Day ? Ma mère l’adorait.
— Eh bien, cela prouve son mauvais goût ! La preuve : toi aussi, je suis sûre qu’elle t’aime.
Il se rembrunit brusquement et elle comprit qu’elle venait de commettre un impair.
— Euh, Garrett, tu as employé le passé pour Doris Day ou pour ta mère ?
Il fixait les portes, qui allaient s’ouvrir d’un instant à l’autre. Maintenant, il respectait vraiment l’étiquette du New-Yorkais dans un ascenseur !
— Les deux.
— Oh ! je suis désolée ! murmura Rachel. Et cela fait longtemps que…
Il croisa son regard.
— Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, déclara-t-il à brûle-pourpoint.
Cela n’avait rien à voir, mais il venait de lui donner une chose à quoi se raccrocher.
— Bon anniversaire, alors ! Donc, le champagne, hier soir…
— C’est aussi l’anniversaire de la mort de ma mère. Aussi, oui. Alors j’ai la gueule de bois et j’ai l’air revêche, mais j’ai mes raisons.
Il semblait soudain bien pâle dans la lumière de l’ascenseur. Rachel ouvrit la bouche, mais ne parvint pas à trouver les mots adéquats.
— Et peut-être que Doris Day est trop kitsch pour toi, mais, pendant que ma mère était en train de mourir à petit feu de son cancer sur son lit d’hôpital, il n’y avait que les films de Doris Day pour lui redonner le sourire.
Décidément, elle avait manqué une occasion de se taire en critiquant la pauvre Doris Day !
— Garrett, je l’ignorais, je suis vraiment désolée…
De façon fort opportune, les portes de l’ascenseur s’ouvrirent soudain. Garrett lança un ultime regard excédé à la jeune femme et sortit.
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