Passion inattendue à Manhattan
Chapitre 12
12
Garrett poussa un juron.
Stephanie en resta bouche bée.
— Je suis vraiment désolée de vous dire cela, reprit Rachel, mais j’essaie d’expliquer à Garrett qu’il ne peut pas agir sans prendre les autres en considération. Que le fait d’appartenir à la race humaine a des conséquences.
— Je vois, fit Stephanie.
Elle semblait à la fois meurtrie et curieuse.
— Si tu te demandes quelles sont les conséquences de ce comportement sur moi, Garrett, je vais te le dire : je suis profondément blessée, ajouta-t-elle.
Garrett se mit à fixer Rachel.
— Donc, tu vas être grand frère pour la deuxième fois, lança-t-elle d’un ton enjoué. Félicitations !
— Merci, marmonna-t-il.
Il était visiblement contrarié, et pas uniquement pour le sandwich au pastrami.
— J’étais venu proposer à Garrett de m’accompagner à mon échographie.
— Et vous pensiez vraiment qu’il allait accepter ? s’étonna Rachel.
Stephanie poussa un soupir de frustration.
— Non, mais j’ai quand même voulu tenter ma chance.
— Et qu’est-ce que tu sais de mes intentions, toi ? demanda durement Garrett à Rachel.
Elle leva les yeux au ciel.
— Garrett, l’échographie, c’est une expérience relationnelle chaleureuse et enthousiasmante. Or, les relations avec autrui ne t’intéressent pas. Alors ne parlons pas de relations chaleureuses et enthousiasmantes !
Sur ces mots, elle adressa un sourire à Stephanie, qui paraissait interloquée.
— Ici, nous avons un style de communication très direct, lui expliqua-t-elle.
— Je vois ça ! répondit Stephanie dans un petit sourire.
— J’espère que votre examen se passera bien. Est-ce que votre mari vous accompagne ?
— Non, mais cela ne me pose pas de problème. J’ai passé mon échographie seule la dernière fois. Je voulais juste faire participer Garrett…
Elle n’épilogua pas, puisque Rachel lui avait déjà dit son fait, et celle-ci poussa un soupir pour faire comprendre à quel point elle était désolée qu’elle soit tombée sur un beau-fils aussi épouvantable.
— Vous pouvez cesser de faire comme si je n’étais pas là, et arrêter de communiquer par télépathie ? intervint Garrett.
— C’est justement parce que tu es présent et que nous voulons t’épargner que nous communiquons par télépathie, expliqua Rachel.
— Ni l’une ni l’autre ne me connaissez vraiment. La preuve : j’avais l’intention d’accompagner Stephanie à son échographie.
L’intéressée en resta bouche bée.
— On y va ? ajouta-t-il sur le ton de la bravade.
Par égard pour Stephanie, Rachel se dispensa de tout commentaire. Elle ne souhaitait pas que Garrett change d’avis. Seulement, elle se demandait comment il allait faire l’hypocrite en regardant l’échographie.
Sans attendre, Stephanie se dirigea vers l’ascenseur, craignant sans doute que son beau-fils ne se rétracte.
— Bon courage, lui lança Rachel.
Quand les portes se refermèrent derrière Garrett, la dernière chose qu’elle vit fut le regard noir du requin braqué sur elle.
* * *
Garrett se retourna pendant que l’assistante du médecin répandait un gel sur l’énorme ventre de Stephanie. Il se demanda alors si elle n’attendait pas des jumeaux ou, pire, des triplés.
L’assistante s’essuya ensuite les mains, avant de s’emparer d’un instrument qui ressemblait à une manette de jeu et d’allumer un écran près du lit.
— Est-ce que c’est douloureux ? s’enquit Garrett.
Stephanie secoua la tête.
— Pas du tout.
— Donc, je n’ai pas besoin d’être là ?
— Oh que si !
— Pourquoi est-ce que tu ne veux pas comprendre qu’il est trop tard pour que nous construisions une relation ? Je n’avais pas besoin de toi quand j’étais plus jeune, Stephanie, et je n’ai pas davantage besoin de toi aujourd’hui.
L’assistante poussa un soupir désapprobateur.
— Nous devons attendre le médecin, les informa-t-elle.
— Tu n’es ici ni pour toi ni pour moi, reprit Stephanie, alors cesse de gémir, s’il te plaît !
Il lui lança un regard surpris. Il était rare qu’elle lui parle sur ce ton.
— Pourquoi est-ce que je suis ici, alors ?
— Pour le bébé. Il aura deux frères et je tiens à ce que tous deux fassent partie de sa vie. Tout ce que j’ai fait jusque-là, c’est-à-dire quitter ton père, m’installer chez toi, t’emmener ici, c’est pour le bébé, déclara-t-elle. Je n’ai pas assez lutté pour te conquérir, pendant toutes ces années, tout comme je ne me suis pas suffisamment battue pour que ton père m’aime comme il aurait dû. Mais il est hors de question que je laisse tomber mon enfant. Je ne renoncerai pas à la moindre bataille. Tu m’entends bien, Garrett ?
Elle était rouge de colère.
— Toute la clinique en profite, observa-t-il.
Derrière lui, la porte s’ouvrit et un homme entra.
— Bonjour, docteur Palmer, dit Stephanie, visiblement plus détendue, maintenant qu’elle avait dit ce qu’elle avait sur le cœur. Je vous présente mon beau-fils, Garrett.
Les deux hommes se serrèrent la main.
— Vous voulez faire connaissance avec votre nouveau petit frère ou petite sœur ?
Fort heureusement, il n’attendait pas de réponse, car il se mit à se laver les mains tout en donnant ses instructions à l’assistante.
Celle-ci posa alors la sonde sur le ventre de Stephanie et l’écran parut se remplir de neige. Garrett s’efforça de se concentrer dessus, ce qui lui permettait de faire abstraction du ventre impressionnant de Stephanie. La neige s’amoncela autour de l’écran, comme si la sonde la chassait vers les bords, et au milieu, soudain…
— Un bébé ! s’exclama Garrett.
Stephanie éclata de rire.
— Qu’est-ce que tu croyais que j’avais dans le ventre, au juste ?
Il se retint de répondre « une équipe de football » et, à la place, demanda au médecin :
— Il n’y en a qu’un ?
C’était incroyable. Il distinguait des jambes, des bras, des doigts…
— Oui, un seul, confirma le Dr Palmer.
— On dirait qu’il a un gros cerveau, non ?
— A cet âge, la tête est toujours un peu disproportionnée. Madame Calder, vous êtes certaine que vous ne voulez pas connaître le sexe de l’enfant ?
Garrett fut fort étonné de constater à quel point il avait envie de savoir. Mais si Stephanie préférait une surprise, il n’allait pas la supplier. Il se concentra alors sur la zone qui se trouvait entre les jambes du bébé… Il y avait définitivement quelque chose, oui, c’était un garçon !
Un frère. Il se rendit soudain compte qu’il avait espéré une sœur, mais cela n’avait pas d’importance. D’ailleurs, il s’était déjà habitué à l’idée et en était ravi.
Ravi ? Mais il était devenu fou… Que lui arrivait-il ?
— Tu n’as pas l’intention de déménager ou de disparaître, n’est-ce pas ? demanda-t-il soudain à Stephanie. Au cas où mon père et toi, vous ne vous réconcilieriez pas.
Elle parut étonnée.
— Non. J’ai grandi dans cet Etat, je suis chez moi ici. Et puis, ton père voudra sûrement passer du temps avec son enfant.
Il hocha la tête, même s’il pensait qu’elle se faisait des illusions, concernant son père.
L’assistante prit des mesures sur l’écran, puis éteignit l’appareil.
— Voilà, madame Calder, dit le Dr Palmer. Le bébé a la bonne taille, et il n’y a aucun sujet d’inquiétude, en dépit de votre âge.
— Je suis une vieille mère pour le corps médical, confia Stephanie à Garrett.
— Si tout va bien, pourquoi se poser des questions métaphysiques ? rétorqua celui-ci.
Elle éclata de rire devant son pragmatisme, et cela lui rappela son enfance, quand Lucas et elle riaient ainsi de manière complice.
Une fois qu’ils furent sortis de la clinique, Garrett héla un taxi. Ils s’installèrent à l’intérieur, il donna son adresse au chauffeur et la voiture s’engagea dans la circulation.
— Il vaut mieux qu’il te dépose d’abord à ton bureau, déclara soudain Stephanie. J’ai interrompu ta journée. Je suis certaine qu’à cette heure, tu travailles encore, d’habitude.
Garrett regarda sa montre. Il était 16 heures. Il était vrai qu’il pourrait encore travailler quelques heures sur son projet, qui n’avançait guère.
— Tu te sens bien ? lui demanda-t-il après avoir indiqué au chauffeur leur nouvelle destination.
— Très bien, assura-t-elle.
Il hocha la tête et s’éclaircit la gorge.
— Merci de m’avoir invité à t’accompagner à ton rendez-vous.
Il aurait dû ajouter quelque chose au sujet de ce fichu sandwich au pastrami, mais rien ne lui vint à l’esprit.
Elle lui adressa un sourire chaleureux et sincère.
— Merci d’être venu.
Ils restèrent un moment silencieux, puis elle reprit :
— Je sais que tu m’as prévenue que je ne pourrais rester qu’une semaine chez toi, mais…
Garrett se tendit.
— C’est pour ça que tu voulais que j’assiste à l’échographie ? Pour m’amadouer avec la vision du bébé, afin de pouvoir t’inviter plus longtemps chez moi ?
Il aurait dû s’en douter. C’était aussi pour cette raison qu’elle lui avait préparé le sandwich au pastrami. Il ne regrettait plus de l’avoir jeté à la poubelle.
Stephanie lui toucha le bras et il recula immédiatement. Rachel aurait sans doute un commentaire à faire, pensa-t-il alors de façon incongrue.
— Garrett, commença Stephanie, si j’avais voulu te tendre un piège, je m’y serais prise de façon plus subtile. Si je te pose cette question maintenant, c’est parce que, face à ta réaction pendant l’échographie, j’ai pensé que tu m’accorderais peut-être un sursis.
Il ne la croyait pas, même si elle était convaincante. Néanmoins, il en revenait toujours à cette maudite question : avait-il le droit de laisser une femme enceinte à la rue ?
— Tu peux rester encore un peu, concéda-t-il. A condition que tu ranges tout l’attirail qui traîne dans la salle de bains. Tu vas finir par tomber, avec toutes les potions étalées partout. Et puis, franchement, la pièce devient inaccessible.
— Promis ! Je vais mettre de l’ordre.
Elle s’en sortait bien.
— J’espère, dit-il froidement. D’ailleurs, tu pourrais aussi m’aider dans un autre domaine.
— Tu veux que je passe l’aspirateur ?
— Non, ce n’est pas à cela que je pensais. Je me demandais si tu ne pouvais pas m’aider pour ma nouvelle campagne publicitaire.
— Dis-moi de quoi il s’agit, suggéra-t-elle aussitôt.
Il lui adressa un petit sourire.
— Tu vas peut-être le regretter.
* * *
Le 3 mai était un jour écrit en rouge sur le calendrier de tous les directeurs de création new-yorkais. Si tant est qu’à part Rachel, quelqu’un utilisait encore des calendriers imprimés ! Elle aimait le côté rassurant du papier, et appréciait de saisir d’un coup d’œil où elle en était.
C’était en effet ce jour-là qu’étaient connus les nominés pour les CLIO. Chaque année, elle s’efforçait de rester calme avant l’annonce. Au début de sa carrière, elle espérait toujours figurer sur la liste. Maintenant, elle demeurait optimiste, mais sans y croire avec ferveur, pour ne pas être trop déçue. Car, comme on le disait pour consoler ceux qui n’étaient pas nominés, le choix était purement subjectif et ne reflétait pas forcément l’opinion du public. Il ne se traduisait pas davantage en termes de ventes sur le marché, ce qui était pourtant l’élément le plus déterminant pour un produit.
Et cependant, avec le temps, elle souhaitait de plus en plus remporter un CLIO. Au début, elle voulait ardemment un CLIO d’or, mais aujourd’hui elle se serait contentée d’un CLIO de bronze. Ou d’une récompense de n’importe quelle couleur, d’ailleurs.
Mais peut-être que les sujets sur lesquels elle travaillait n’intéressaient pas les jurys. Des tartes aux pommes étaient sans doute moins excitantes à leurs yeux que des voitures de luxe…
Elle frissonna à la pensée que Garrett pouvait remporter un neuvième CLIO. Quoique, cette fois-ci, ils seraient peut-être nominés tous les deux. Ainsi que Clive, d’ailleurs. Sa campagne pour les jeux Olympiques des handicapés avait remporté un vif succès et fait vendre un nombre record d’entrées.
Selon la tradition, la liste des nominés serait connue peu avant midi, et ce serait Tony qui recevrait le coup de fil, si KBC y figurait. C’était aussi pour cette raison que, chaque année, les directeurs de création s’arrangeaient pour ne pas se trouver loin de leur bureau ce jour-là.
Rachel s’était donc rendue à l’étage des chefs vers 11 h 30. Elle discutait nonchalamment avec Helen, l’assistante de Tony, pendant que ce dernier attendait le coup de fil. La secrétaire était par ailleurs connectée à internet, sur le site CLIO, où s’afficherait la liste dès que les coups de téléphone auraient été passés aux agences concernées.
Clive surgit quelques minutes plus tard.
— Des nouvelles ? demanda-t-il, allant droit au but.
— Pas encore, répondit Helen.
Derrière la paroi vitrée, Tony faisait semblant d’être absorbé par ce qu’il lisait sur son écran. Ce devait être l’heure la moins productive de l’agence pour l’année, pensa Rachel.
— Tu as sans doute une chance, dit-elle à Clive.
— C’est ce que je me dis. Et je pense la même chose pour toi.
— Nous verrons bien.
Ils discutèrent ensuite à bâtons rompus — des perturbations dans le métro survenues ce matin-là, des beaux-parents de Clive, de la décoration de son appartement —, le tout en faisant travailler leur vision périphérique pour surveiller Tony et son téléphone.
A deux reprises, ce dernier sonna et tout le monde se tendit. Mais ce n’était pas l’appel tant attendu, comme le leur signifia Tony d’un regard en raccrochant.
Garrett les rejoignit à 11 h 45. Il paraissait serein, ce qui la contraria. Cependant, il se renfrogna quand il la vit. Il était plus distant que jamais avec elle depuis qu’elle l’avait contraint à accompagner Stephanie à l’échographie.
— Je suppose qu’il n’y a pas encore de nouvelles, dit-il.
L’assistante de Tony secoua la tête.
— Ah ! fit Garrett. Vous savez ce qu’on dit : pas de nouvelles…
— Ce qui ne s’applique absolument pas à la situation, renchérit Rachel.
— Ils sont sans doute en retard, temporisa Helen.
De son bureau, l’assistante de Jonathan Key s’écria alors :
— Je viens de recevoir l’appel d’un ami qui travaille chez JWT. Ils ont quatre noms.
Quelqu’un poussa une exclamation contrariée. Cela signifiait quatre noms de moins pour KBC.
— Six pour Saatchi, lança alors l’assistante de Jonathan.
Clive grimaça. Sa campagne pour les jeux Olympiques des handicapés avait été mise à rude concurrence par celle de Saatchi.
Marnie Bream, la seule associée femme de KBC, passa alors la tête par la porte de son bureau, qui se trouvait juste à côté de celui de Tony.
— Public Partners en a eu un pour les panneaux d’affichage de Kool Water, proclama-t-elle.
Public Partners était une petite structure. Il était normal que des agences peu connues figurent sur la liste, c’était une forme d’encouragement.
— Je suis ravie pour eux, dit Rachel.
Ce fut alors qu’elle prit conscience de ce qui s’était passé.
— Tony est au téléphone, ajouta-t-elle dans la foulée.
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