Passion inattendue à Manhattan
Chapitre 5
5
Rachel se rendit à Princeton en train. C’était là que la société Brightwater avait ses quartiers, sans doute pour que l’éclat de la grande université de Princeton rejaillisse sur ses instituts privés. La stratégie ne manquait pas d’intelligence.
Elle arriva très en avance à la réunion. Si la ponctualité était un facteur décisif pour le partenariat avec KBC, alors elle l’avait emporté !
La matinée était ensoleillée, mais il ne faisait pas trop chaud, aussi décida-t-elle d’attendre à l’extérieur. Tony et Clive arrivèrent bientôt. Ils avaient pris le même train et partagé le taxi à partir de la gare. Etait-ce une coïncidence ou une tactique savamment orchestrée par Clive ? Honnêtement, elle ne le voyait pas en intrigant. Avec son mètre quatre-vingt-dix, son pas lent et son caractère bon enfant, il lui faisait plutôt l’effet d’un gentil colosse.
Garrett, quant à lui, n’avait pas encore donné signe de vie. Avait-il jeté l’éponge ? Elle osait à peine l’espérer.
— Est-ce que tu as passé un bon week-end ? demanda-t-elle à Clive, curieuse d’évaluer combien de temps il avait planché sur les universités privées.
— Mes beaux-parents étaient à la maison, répondit-il. Ils nous aident à repeindre l’appartement.
— C’est très gentil de leur part !
Il ne semblait donc pas avoir eu beaucoup de temps pour travailler. Elle consulta sa montre… et se réprimanda en silence. Elle devait perdre cette habitude. Il n’empêchait qu’il était 9 h 03. Garrett ne pouvait plus venir, à présent : il n’aurait tout de même pas l’audace de se présenter en retard un jour comme celui-ci !
— On entre ? proposa-t-elle d’un ton enjoué.
Tony scruta le parking.
— Savez-vous comment Garrett avait prévu de venir ? demanda-t-il.
A peine avait-il posé sa question qu’une BMW M5 noire déboula à l’angle.
— En voiture, apparemment, marmonna Rachel.
Garrett se gara juste devant eux, à un endroit qui n’était pas précisément un emplacement pour stationner. Il descendit de sa BMW les mains vides, sans attaché-case ni dossier.
Rachel sentit un poids lui écraser les épaules. L’intrigant, dans toute l’affaire, c’était lui. Elle attendit qu’il présente des excuses pour son retard.
— Bonjour, dit-il à Tony.
Ce dernier lui répondit d’un signe de tête et regarda sa montre.
— Tu as une tache de beurre de cacahouète sur ta cravate, annonça alors Garrett à Clive.
— Bah, c’est possible ! répondit ce dernier avec indifférence.
Garrett laissa son regard courir sur le chemisier de soie noire de Rachel, puis sur sa jupe couleur cerise, qui lui arrivait juste au-dessus des genoux.
— J’aime beaucoup ce rose, ma petite Rachel, commenta-t-il d’une voix profonde. Tes jambes ne sont pas mal non plus.
Il avait décidé de ruiner sa carrière ?
Tony ouvrit la bouche pour protester contre le commentaire de Garrett, mais, d’un geste, elle lui indiqua qu’elle pouvait se défendre toute seule.
— Ma jupe est couleur cerise, corrigea-t-elle, et je ne suis pas « ta petite Rachel ». Par ailleurs, j’entends que mes jambes n’affectent en rien le déroulement de cette réunion.
Garrett plissa les yeux.
— Ne te sous-estime pas, répondit-il. Elles sont vraiment superbes.
— Ça suffit, Garrett ! intervint Tony.
Garrett haussa les épaules et Rachel ressentit curieusement de l’envie. La décision de KBC de licencier deux directeurs de création l’avait plongée dans la peur et la colère et elle était à présent dans ses petits souliers. Garrett, lui, avait gardé son côté désinvolte et insolent qui en disait long sur un courage qu’elle ne possédait pas.
Durant la réunion, Mark Van de Kamp, le directeur marketing de Brightwater, ne cacha pas son enthousiasme face au niveau de créativité qui lui était proposé. Il présenta tout d’abord aux visiteurs les nouveaux établissements acquis par la société, puis leur parla du marché cible. Rachel parvint à émettre quelques considérations qu’elle jugea judicieuses.
— Des questions ? demanda Mark en conclusion de sa présentation.
Clive intervint alors, montrant qu’il connaissait bien les problèmes du domaine, du moins certains. Rachel en profita pour en aborder un de taille, que son collègue n’avait pas évoqué.
— Mark, certains avancent que des sociétés comme Brightwater exploitent les familles modestes qu’elles prétendent aider, en les encourageant à contracter des emprunts qu’elles ne seront pas ensuite en mesure de rembourser. Est-ce que vous craignez que l’on vous adresse les mêmes reproches ?
Tout en pensant à ses nièces, elle avait passé la moitié de son dimanche à effectuer des recherches sur les familles modestes et les tarifs des universités.
Garrett parut surpris, soit par l’information, soit par le fait qu’elle pose une telle question. Tony sembla pour sa part intrigué.
— Bonne question, répondit Mark en souriant. Il est vrai que certains organismes de même type que le nôtre ont proposé des conditions drastiques de prêts, associées à des études d’un niveau médiocre. Nos taux d’intérêt sont, en revanche, tout à fait compétitifs, et nous sommes en train d’obtenir le soutien d’organisations de lutte contre la pauvreté qui connaissent la qualité de nos programmes.
— Voilà qui me semble très positif, approuva Rachel en prenant des notes.
La logique voulait que ce soit à Garrett de poser une question. Elle se tourna vers lui pour observer le requin en action.
Pendant de longues secondes, le silence régna. Puis il se décida.
— Dites-moi, Mark, si Brightwater était un fruit, ce serait quoi ?
Rachel tressaillit, interloquée. Qu’est-ce que c’était que cette question ?
Clive s’était mis à fixer la tache sur sa cravate, de sorte qu’elle ne put voir l’expression de son visage, tandis que Tony s’était figé sur son siège. Garrett, pour sa part, paraissait totalement détendu.
— Hum, fit Mark en posant le menton sur sa paume. C’est très intéressant, Garrett, très intéressant, vraiment.
Comment fallait-il interpréter ce commentaire ? se demanda Rachel.
S’alignant sur leur client, Tony et Clive hochèrent alors la tête en guise d’approbation et elle en conçut une réelle indignation. Etait-elle la seule personne rationnelle de cette pièce ?
Garrett lui adressa un rapide coup d’œil et elle se dit qu’il devait lire dans ses pensées. Furieuse, elle le foudroya du regard et il fronça les sourcils, faisant mine de ne pas comprendre.
— Eh bien, je dirais… un melon, reprit Mark.
— Un Cantaloup ou un melon d’Espagne ? insista Garrett.
— Cantaloup, sans hésitation.
— Je vois, fit Garrett. Merci, Mark, cela me sera très utile.
Il lui adressa un sourire, phénomène si rare chez lui que Rachel eut la sensation que le soleil venait de sortir de derrière un nuage.
* * *
Ils acceptèrent tous trois la proposition que leur fit Garrett de rentrer ensemble à bord de sa BMW. Tandis que Tony et Clive signaient le registre de la réception, Rachel rejoignit Garrett, qui se dirigeait vers le parking.
— Qu’est-ce que ça voulait dire ? demanda-t-elle.
— De quoi parles-tu ? interrogea-t-il d’un ton innocent.
— Des melons !
Sans ralentir le pas, il lança un regard à son chemisier ajusté.
— Je n’ai pas de commentaire à faire, même si je suis sûr qu’ils sont très beaux. A dire vrai, je suis plutôt attiré par les jambes.
Elle eut un rire nerveux, mais se reprit : ces allusions commençaient à dépasser les bornes.
— Garrett, sois sérieux, veux-tu ? Ne me dis pas que tu te conduis toujours comme ça avec tes clients !
— Tu commences à te rendre compte que tu as tout faux depuis le début ?
Elle haussa les épaules, agacée.
— Non, pas du tout ! Et je ne comprends pas ce qui t’a poussé à…
Elle s’interrompit net.
— J’y suis ! En fait, tu as l’intention de démissionner, c’est ça ?
Il accéléra l’allure.
— Comment ça, démissionner ?
— Ton attitude est bien trop provocatrice, même pour un homme comme toi. Tu vas quitter KBC, j’en suis sûre.
Sur cette affirmation, elle lui adressa un sourire triomphal, incapable de masquer sa joie.
— Tu te trompes, répondit-il d’un ton irrité, mais peu convaincant.
— Oh ! Je ne t’en blâme pas, tu sais ! enchaîna-t-elle. De toute façon, tu peux avoir tous les postes que tu veux. Pourquoi est-ce que tu resterais chez KBC avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête ?
Ils venaient d’arriver à la hauteur de la BMW et elle posa son sac de voyage à terre.
Il baissa les yeux vers elle. Malgré les talons hauts qu’elle portait, il la dominait encore largement par la taille.
— Au fond, tu as peut-être raison.
Elle n’eut pas le temps de l’encourager dans cette voie : Tony et Clive arrivaient. Garrett déverrouilla sa voiture.
Rachel monta à l’arrière, laissant Clive s’asseoir à l’avant afin qu’il dispose d’un espace suffisant pour déployer ses longues jambes.
— C’est une belle voiture, observa Tony en s’asseyant à côté d’elle.
— Si ta voiture était un fruit, que serait-elle ? lança-t-elle tout à trac.
Elle croisa son regard dans le rétroviseur.
— Une banane, bien sûr.
— Réponse judicieuse. Merci.
Elle vit les yeux noirs briller.
— Vous aussi, vous recourez à la technique du fruit ? s’enquit Tony. Qu’est-ce qu’elle apporte, en fait ?
Il n’y avait que Garrett pour y recourir, et c’était par plaisanterie, parce qu’il n’avait plus rien à perdre, étant donné ses intentions.
— Cela m’est arrivé, répondit-elle néanmoins. Mais, aujourd’hui, c’est dépassé.
Garrett toussota bruyamment en sortant du parking.
— Bon, les amis, je vais vous donner mes impressions sur cette réunion, annonça Tony, changeant de sujet.
Il prenait décidément très au sérieux l’évaluation de ses employés.
— Rachel et Clive, vous avez été tous les deux parfaits.
— Merci, Tony, répondit-elle, accompagnée par Clive.
Ce qui signifiait que Garrett n’avait plus qu’à rentrer chez lui, non ?
— Garrett, vous avez un bon contact avec le client. J’avoue que je n’ai pas compris cette histoire de fruit, mais, visiblement, elle a éveillé l’intérêt de Van de Kamp. Si vous voulez travailler là-dessus, je vous suis.
— Entendu, répondit Garrett.
Quoi ? Elle ne comprenait plus rien ! Ne lui avait-il pas donné raison, tout à l’heure, quand elle lui avait affirmé avoir vu clair dans son jeu concernant sa très prochaine démission ? Pourquoi n’avouait-il pas ses intentions à Tony ? Elle chercha de nouveau son regard dans le rétroviseur, mais il fixait obstinément la route.
— J’ai tout de même un bémol à émettre, déclara Tony. Vous êtes arrivé en retard, de sorte que nous étions tous en retard. Et votre commentaire sur Rachel était tout à fait déplacé.
— C’était une plaisanterie, Tony, et Rachel le sait parfaitement.
Absolument pas ! se récria-t-elle en son for intérieur. C’était du sabotage, un suicide professionnel, oui !
— Est-ce que vous l’avez pris comme une plaisanterie ? lui demanda Tony.
Les vieux renards comme Tony se sentaient obligés de s’adapter au politiquement correct, mais, au fond de lui-même, elle doutait qu’il ait sincèrement désapprouvé les propos de Garrett.
Elle faillit répondre, sur une impulsion, qu’il n’y avait pas de problème, parce qu’elle avait un bon esprit d’équipe. Toutefois, Garrett partageait-il ce même esprit ? Il semblait jouer un jeu bien étrange. Elle ignorait lequel, mais il était urgent qu’il se retire.
Et soudain, elle eut une inspiration. Une inspiration qu’elle devait précisément à l’homme qui lui reprochait de ne pas savoir saisir l’instant présent pour rebondir.
— Pour tout vous dire, Tony, j’avoue que cela m’a mis mal à l’aise, répondit-elle.
Ce mensonge déclencha chez elle un léger sentiment de culpabilité, mais Garrett n’avait-il pas fait bien pire ? Après tout, il n’avait pas hésité à proclamer devant Piers qu’elle utilisait le sexe pour le retenir et, le lendemain dans l’ascenseur, il lui avait raconté des histoires sur la mort de sa mère, afin de la déstabiliser. S’il avait besoin qu’on le pousse un peu pour partir, elle allait s’en charger !
— Quoi ? s’étonna Garrett d’un air à la fois outré et abasourdi.
Même Tony parut surpris. Elle n’était pas une débutante sans défense et il savait qu’elle aimait mener ses propres batailles.
— Je ne dis pas que je me suis sentie harcelée sexuellement, reprit-elle à l’attention de son chef. Enfin, pas exactement…
— Ah bon, fit Tony. Ecoutez, si vous voulez porter plainte, je ne veux pas avoir l’air de chercher à vous en dissuader.
— Je ne peux pas y croire ! s’étrangla Garrett.
Et, prenant un virage, il en profita pour la regarder par-dessus son épaule. Clive prononça quelques paroles incompréhensibles entre ses dents, tandis qu’avec un juron, Garrett se concentrait de nouveau sur la route.
— Oh non, rassurez-vous ! dit Rachel à son chef. Seulement, je pense que Garrett a un problème relationnel avec les femmes. Cela fait partie de ses difficultés à travailler en équipe.
— Je n’ai aucun problème avec les femmes, assura Garrett d’un ton catégorique.
— La semaine dernière, j’ai retrouvé Natasha en larmes parce que Garrett l’avait incendiée, poursuivit-elle.
— Natasha avait quitté le bureau sans rien dire à personne, sous prétexte que son petit ami s’était foulé le pied, et elle avait complètement oublié de préparer le lancement pour Sheraton, expliqua Garrett avec humeur.
— Et vendredi matin, après notre petit déjeuner, j’ai surpris Garrett en train de toucher l’épaule de Julie, continua Rachel sur sa lancée. J’ai bien vu que la pauvre Julie était gênée.
— Tu es vraiment diabolique, commenta Garrett sur le ton de la conversation.
La colère sourdait pourtant dans sa voix et elle se sentit presque désolée pour lui. Toutefois, elle se ravisa : cela ne lui portait pas chance de compatir avec Garrett. « Pas de concessions ! » C’étaient ses propres mots, non ? Et puis, de toute façon, elle ne faisait que l’aider à prendre la bonne décision : partir !
Elle se tourna vers Tony, un sourire ingénu aux lèvres.
— C’est pourquoi je me propose de faire l’éducation de Garrett, conclut-elle.
— De faire quoi ? s’étrangla l’intéressé.
— Je veux bien consacrer du temps à l’équipe de Garrett, expliqua-t-elle. Surveiller les interactions entre lui et ses collaborateurs, notamment les femmes, et lui donner des conseils pour mieux gérer les situations.
— Elle plaisante, soupira Garrett.
Elle apprécia ce ton à la fois exaspéré et désespéré. Désormais, il préférerait forcément partir, plutôt que de subir sa supervision. Il avait un esprit tellement indépendant !
— Vous vous souvenez que j’ai eu 10/10 en management d’équipe, Tony, insista-t-elle encore.
— Tout à fait, vous êtes une femme remarquable, Rachel. Mais aurez-vous vraiment le temps d’aider Garrett ?
— Mais voyons, Tony ! intervint ce dernier.
— Je le prendrai, assura-t-elle, généreuse. Pas pour moi, mais pour la cause des femmes.
Un instant, elle crut en avoir trop fait. Clive baissait les épaules, replié sur lui-même, se refusant visiblement à donner son avis.
Cependant, il se trouvait que Tony redoutait vivement de voir un employé de KBC poursuivi en justice pour harcèlement.
— Merci, Rachel, déclara-t-il avec un large sourire, c’est une belle démarche. Vous pouvez commencer tout de suite.
— Avec plaisir, répondit-elle, savourant sa victoire.
Et, en silence, elle hurlait au manipulateur qui tenait le volant de démissionner !
OceanofPDF.com