Passion inattendue à Manhattan

Gaines · Chapitre 6 sur 28

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Passion inattendue à Manhattan

Chapitre 6

6

 

Garrett montait deux à deux les marches qui menaient à son appartement, en proie à une violente frustration à laquelle se mêlait une bouffée d’adrénaline inattendue…

Rachel…

La femme qu’il estimait aussi prévisible que le temps qu’il avait fait hier avait rebondi sur son intention de quitter KBC, et avait décidé de tout faire pour le pousser dehors.

Il ignorait qu’elle possédait une telle détermination. En tout cas, songea-

t-il en arrivant au 2e étage, ce qu’il avait dit de ses jambes, il le pensait vraiment : elles étaient sensationnelles. Seulement, ni Tony ni Clive n’avaient percé ses intentions : ils avaient cru qu’il se comportait comme à son habitude, comme celui qui était toujours sur le point de franchir les limites de la bienséance.

Alors qu’il atteignait le 3e étage, il se demanda comment il avait pu être aussi transparent aux yeux de Rachel. Elle avait tout de suite embrayé sur cette histoire de harcèlement sexuel pour lui forcer la main. Elle était bien plus maligne qu’il ne l’avait soupçonné. Et, à l’évidence, Tony ne s’était pas rendu compte de son petit jeu. Huit ans à le flatter dans le sens du poil avait fini par servir les intérêts de Rachel.

Il était toutefois regrettable que cette tentative de manipulation ait enclenché son esprit de contradiction naturel. Aussi, au lieu de démissionner dès leur retour au bureau, s’était-il installé devant son écran pour réfléchir…

Et, à son grand agacement, il n’avait pas pris de décision.

Cela tenait à cette époque de l’année. Elle était difficile pour lui. Mais dès le lendemain il se déciderait, et présenterait sa démission.

Il était parvenu au 4e étage et il chercha les clés dans sa poche. Ce fut alors qu’il aperçut une femme.

Elle était assise sur une marche de l’escalier, près de sa porte, la tête enfouie dans ses genoux repliés. Elle portait un imperméable de couleur claire et un jean. Il n’y avait que deux appartements par étage. Ce devait être une amie du voisin qui s’était trompée de porte en sortant de l’ascenseur.

— Mademoiselle ? fit-il.

Elle ne réagit pas. Il pria alors pour qu’elle ne soit pas ivre, ou malade.

Il lui toucha l’épaule.

— Excusez-moi, mademoiselle…

Elle sursauta en poussant un cri et leva le visage vers lui.

Ce n’était pas une demoiselle, mais une dame.

Madame Stephanie Calder.

— Qu’est-ce que tu fais là ? lui demanda-t-il d’un ton rude.

N’aurait-elle pas dû être en train de préparer un rôti braisé à son mari, à New London ?

— Oh ! Garrett, soupira-t-elle. Je me suis endormie…

Elle se frotta les yeux et cligna plusieurs fois des paupières.

— Quelle heure est-il ?

— Tu n’as qu’à regarder ta montre !

Il avait bien conscience d’être grossier, mais il s’était juré, des années auparavant, de ne jamais rien donner à la femme de son père.

Elle consulta la montre Piaget en or blanc qu’elle avait au poignet.

— 21 heures, murmura-t-elle. Est-ce que tu rentres toujours aussi tard du travail ?

— Papa va bien ? interrogea-t-il, soudain inquiet.

Il n’aurait jamais cru voir un jour Stephanie en jean sur son palier. Qui plus est, avec une queue-de-cheval négligée, elle qui prenait toujours soin d’elle.

— Oui, égal à lui-même, répondit-elle, évasive. J’imagine que ça ne s’est pas très bien passé entre vous pour ton anniversaire.

Il se contenta de hausser les épaules.

— Il ne t’a rien dit ? insista-t-elle.

Il était donc bel et bien malade, songea-t-il.

— Si… Il m’a dit que je devais changer de travail, comme d’habitude, répliqua-t-il, feignant la désinvolture.

De nouveau, elle se frotta les yeux. Son maquillage avait coulé et elle avait l’air hagard. Elle lui tendit la main.

— Tu m’aides à me relever ?

Puis, comprenant sans doute qu’il allait refuser, elle se ravisa et baissa la main.

— Non, ça va, je vais y arriver toute seule, marmonna-t-elle.

Cela se révéla toutefois un exercice difficile. Au prix d’une contorsion, elle se retrouva finalement debout… et Garrett manqua de tomber lui-même à la renverse. Interdit, il la considéra, son regard passant du ventre rond au visage de sa belle-mère !

— Le bébé est prévu pour juin, annonça-t-elle en plaquant ses mains sur ses hanches, comme si elle le mettait au défi de désapprouver. Je suis enceinte de sept mois. Nous aurions dû t’avertir plus tôt, mais comme nous ne t’avons pas vu depuis Noël et qu’à ce moment-là, j’ignorai que j’étais enceinte…

Il avait passé Noël avec eux parce que son frère Lucas, marine déployé à l’étranger, avait eu une permission.

— Et papa était censé me l’annoncer la semaine dernière, déduisit-il.

— Entre autres choses, répondit-elle.

Elle se pencha pour ramasser son sac à dos.

— Est-ce qu’on va rester sur le palier ? s’enquit-elle.

— Où est papa ?

Stephanie mit son sac à dos sur l’épaule.

— Je l’ai laissé.

Encore une fois, il eut l’impression que son monde changeait d’axe.

— Tu veux dire… dans la voiture ? hasarda-t-il, conscient qu’il n’avait pas vu la Hummer de son père au bas de l’immeuble.

— Non, je veux dire que je l’ai quitté. Entrons, tu veux bien ? fit-elle en saisissant d’autorité les clés qu’il tenait à la main.

Une fois à l’intérieur, il prit son temps pour couper l’alarme et allumer les lumières, ce qui lui permit de réfléchir à la situation. Tout lui semblait incompréhensible.

— Est-ce que Lucas est au courant, pour le bébé ? demanda-t-il enfin.

— Bien sûr ! acquiesça Stephanie en lançant son sac sur le sofa, avant de s’y asseoir. Je lui ai annoncé il y a deux mois.

Garrett se demanda pourquoi Lucas ne lui en avait rien dit. Lui-même avait toujours tenté de le convaincre que Stephanie était l’ennemie mais, à l’époque du remariage de leur père, son jeune frère n’avait que douze ans, et il avait envie d’une mère. Il n’avait pas compris que son père avait eu tort de se remarier si peu de temps après la mort de leur mère, sans même leur demander leur avis, sans prendre en compte les protestations de l’aîné ! Tout comme Lucas avait été bien naïf de croire qu’il allait lui aussi accueillir Stephanie à bras ouverts, et céder à des tentatives maladroites de remplacer leur mère !

— Tu n’es pas un peu trop âgée pour être enceinte ? demanda-t-il avec son tact habituel. Tu as fait une F.I.V ?

Il ne pouvait imaginer son père se livrant à ce lourd procédé.

— Je viens juste d’avoir quarante-cinq ans, dit-elle en posant une main protectrice sur son ventre. C’est encore possible sans recourir à la science. Je reconnais que c’était inattendu. Ton père et moi espérions depuis si longtemps avoir un bébé ! Mais on n’y croyait plus. J’ai même pensé que c’était la ménopause !

Il ne pouvait en entendre davantage.

Il se dirigea vers la cuisine.

— Du café ? demanda-t-il.

— Tu as du déca ?

— Non.

Elle soupira.

— Bon, prépare-m’en un pas trop corsé, alors. Tu sais qu’on doit éviter la caféine quand on est enceinte. Encore que j’aie appris mon état au bout de quatre mois et que, pendant tout ce temps, j’ai bu du café.

Il s’efforça d’ordonner ses idées. Stephanie était enceinte, ce que tout le monde savait, sauf lui. Elle accoucherait en juin et il aurait alors un demi-frère ou une demi-sœur.

— C’est un garçon ou une fille ? demanda-t-il.

— Je ne sais pas, répondit Stephanie de l’autre côté de l’îlot. Je préfère que ce soit une surprise. Ton père voulait savoir, mais en l’occurrence, ce sont les vœux de la mère qui sont respectés.

Elle en parut presque amusée. Il en conclut que ses vœux n’avaient jamais beaucoup compté dans le couple qu’elle formait avec l’amiral Dwight Calder.

Et, soudain, une information lui revint à la mémoire…

— Au fait, tu m’as bien dit que tu avais quitté mon père ?

— Tout à fait.

Elle regarda avec inquiétude la quantité de café qu’il introduisait dans la cafetière italienne.

— C’est le bébé qui l’a chamboulé ? s’enquit-il. Il n’a pas été ravi à l’idée d’avoir un nouveau fils, qu’il pourrait enfin modeler à son image ?

— Dwight n’a jamais pensé à vous remplacer, ton frère ou toi.

— Bah, je m’en fiche, tu sais. Au contraire. Si cela pouvait faire baisser la pression qu’il exerce sur moi !

— J’avais demandé à Dwight d’aller te parler, parce que je ne voulais pas qu’il commette les mêmes erreurs avec ce bébé qu’avec toi, déclara Stephanie.

Garrett releva vivement la tête. De l’eau bouillante sortit alors de la cafetière et lui brûla le pouce.

Il poussa un juron et ouvrit le robinet d’eau froide pour mettre son doigt dessous. Stephanie se précipita vers la cafetière pour retirer le couvercle. Elle était si énorme avec son gros ventre, et si peu discrète !

— Et depuis quand les relations que j’entretiens avec mon père te préoccupent-elles ? demanda-t-il. Tu ne crois pas que tu aurais dû y penser il y a quinze ans, et ne pas te marier avec lui deux minutes après la mort de ma mère ?

Elle ignora la remarque.

— Dwight s’est impliqué dans ma grossesse à différents niveaux…

— Mais pas sur le plan psychologique, compléta-t-il.

Elle hocha la tête.

— Je lui ai dit que, s’il n’était pas capable de me prouver qu’il pouvait être un père aimant, je préférais qu’il ne fasse pas partie de la vie de l’enfant.

— C’est un père aimant envers Lucas, répliqua Garrett, qui ne comprenait décidément rien à ce qui se passait.

— Nous savons tous les deux que c’est parce que Lucas est entré dans la marine et ne s’est jamais opposé à lui. Mais il faut que ton père ouvre son cœur à ce bébé, indépendamment des choix que l’enfant fera plus tard.

Elle ramena vers le bas le piston de la cafetière.

— Tu as des tasses ? demanda-t-elle.

De sa main valide, il lui désigna un placard, sur sa gauche. Elle remplit une première tasse, puis hésita pour la deuxième.

— Mets moitié café, moitié eau, lui conseilla Garrett.

— Tu as raison, approuva-t-elle en riant. Désolée, mais, en ce moment, je suis incapable de prendre la moindre décision. Ce sont les hormones, je suppose.

— Tu as pourtant décidé de quitter papa, fit-il remarquer sans cacher son étonnement.

Il lui semblait qu’il y avait enfin une justice. Son père avait renoncé au souvenir de sa mère au profit de Stephanie et, aujourd’hui, c’était elle qui renonçait à lui.

— Il était furieux ?

Stephanie lui tendit son café.

— Je ne sais pas. Je lui ai laissé un mot ce matin, puis j’ai mis mon portable sur messagerie.

Il imaginait sans peine la colère de son père. Mais cela lui ferait le plus grand bien que quelqu’un d’autre que lui se rebelle contre sa rigidité. Malgré lui, il sourit.

— J’apprécie que tu sois venue m’annoncer la nouvelle, dit-il. Où est-ce que tu vas vivre, maintenant ?

Il la vit hésiter.

— Eh bien… à vrai dire, j’avais pensé que tu pourrais m’héberger.

A ces mots, Garrett renversa du café sur sa main et se brûla de nouveau.

— Bon sang, Stephanie ! jura-t-il en rouvrant le robinet pour se rincer.

— En fait, c’est juste un souhait de ma part.

— Mais c’est impossible ! Je ne sais pas recevoir.

— Et tu n’as pas envie de ma présence chez toi, compléta-t-elle.

— Exact.

— Garrett, je n’ai nulle part où aller. Comme tu le sais, je n’ai plus mes parents.

— Il y a des hôtels dans cette ville. Je vais te réserver une chambre quelque part.

— J’ai envie d’être en famille.

Garrett secoua la tête, agacé. Ce n’était pas parce que son père l’avait choisie pour épouse qu’elle devait lui mettre le grappin dessus, à lui.

— Je ne suis tout de même pas la seule personne de ta famille, objecta-t-il.

— En fait, je n’ai que toi et Lucas. Et comme ton frère est dans le golfe Persique…

— Et tes amis ? Je suis sûr que tu en as beaucoup.

— C’est vrai. Mais je n’ai pas envie d’humilier Dwight en leur racontant que je viens de le quitter et, quand ils le découvriront, je ne veux pas les forcer à prendre parti pour un camp ou l’autre.

— De toute façon, ils prendront forcément ta défense, marmonna Garrett.

— J’ai juste besoin de deux ou trois semaines pour me retourner. Une seule, même. Ensuite, je m’en irai.

— Ecoute, Stephanie, commença-t-il en faisant les cent pas, nous n’avons jamais été très proches, tous les deux. Je suis ravi pour le bébé et j’espère que, mon père et toi, vous allez trouver une solution. Mais ne viens pas jouer les belles-mères avec moi maintenant, s’il te plaît…

Les yeux de Stephanie s’emplirent de larmes et elle se mordit la lèvre.

— Excuse-moi, ce sont les hormones…

Sortant un Kleenex de sa poche, elle se moucha.

En la regardant, il se rappela que Rachel lui avait reproché de faire pleurer les femmes. De se montrer insensible envers elles.

Evidemment, ces propos n’étaient pas dénués d’arrière- pensées. Elle cherchait à l’évincer. D’ailleurs, plus il y réfléchissait et plus il se disait qu’il serait idiot de lui donner la satisfaction de démissionner.

Cette pensée le prit par surprise. Ne pas partir signifiait qu’il devrait se battre pour remporter le titre d’associé… Et il n’était pas certain de vouloir mener ce combat.

Toutefois, s’il démissionnait, il serait contraint de rester à la maison pendant un certain temps avant de retrouver un emploi. Stephanie s’apercevrait alors qu’il n’avait plus de travail et en parlerait forcément à Dwight. Qui lui avait clairement déclaré qu’il ne le voyait pas dans un poste de dirigeant ! Or, il détestait reconnaître que son père avait raison…

Au fond, il pourrait rester chez KBC plus longtemps que prévu. Il remporterait le titre prestigieux d’associé, puis partirait. Brightwater était un client intéressant, il avait déjà quelques bonnes idées en tête. Cela ferait oublier ses excentricités d’aujourd’hui. Et puis, battre Rachel à plate couture après les propos qu’elle avait tenus dans la voiture serait une immense satisfaction.

Il regarda Stephanie. Elle avait une main posée sur le ventre, qu’elle caressait comme pour en apaiser l’occupant.

Il ne voulait pas d’elle chez lui. Les rapports avec la famille l’épuisaient nerveusement et il n’avait plus envie de les subir.

Seulement voilà : elle n’avait nulle part où aller. Et mettre une femme enceinte à la rue, cela ne se faisait pas, même quand on s’appelait Garrett Calder… Surtout quand le bébé était votre demi-frère ou sœur. Et puis, même s’il détestait aborder le domaine personnel au travail, il pourrait toujours dire en passant qu’il avait recueilli chez lui une femme enceinte, ce qui redorerait son blason aux yeux de Tony et contrebalancerait les allusions négatives de Rachel sur ses relations avec les femmes. Qui plus est, son père serait furieux d’apprendre que son épouse avait cherché refuge chez lui. Cette pensée le fit sourire.

— Très bien, dit-il. Tu peux rester une semaine, si tu veux.

Elle fit un pas vers lui et il ressentit une brusque panique : elle n’allait tout de même pas l’enlacer ! Elle avait renoncé à tout geste de tendresse envers lui dans l’année qui avait suivi le mariage avec Dwight, ses tentatives se soldant toujours par des échecs.

— Où sont tes bagages ? interrogea-t-il en s’écartant.

— Dans un casier, à la consigne de la gare centrale, dit-elle. Je ne voulais pas être chargée, au cas où tu m’aurais jetée dehors.

Au moins, elle était réaliste.

— Très bien, allons les chercher, dit-il en prenant ses clés de voiture posées sur l’îlot.

Quand il s’effaça pour la laisser passer, il sentit le frôlement du ventre contre lui. Décidément, il ne pourrait pas l’éviter !

Il préféra alors penser à une image plus réjouissante : celle de Rachel Frye avec ses jolies jambes et son expression horrifiée quand elle apprendrait que, finalement, il restait.

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