Passion inattendue à Manhattan

Gaines · Chapitre 8 sur 28

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Passion inattendue à Manhattan

Chapitre 8

8

 

 

S’il ne se contrôlait pas, Garrett allait finir par hurler. Mais il ne voulait pas que Rachel comprenne qu’elle avait un tel pouvoir sur lui. Il s’efforça donc de remettre entre eux la barrière qu’elle avait rompue en lui prenant la main.

— C’est puéril, dit-il d’un ton calme. Je te demande de cesser immédiatement ce petit jeu.

— C’est ce que je vais faire, assura-t-elle de la même façon. Dès que tu m’auras promis que tu iras présenter des excuses à Alice et à Adam, et que tu feras des efforts avec tes autres collaborateurs.

A la place d’une promesse, il émit une sorte de grognement.

— C’est pourtant ce qu’il te reste à faire, si tu veux remporter le titre d’associé.

— Quoi qu’en dise Tony, une seule chose fera la différence : la créativité ! assura-t-il en s’efforçant encore, mais toujours en vain, de se dégager.

— C’est faux ! rétorqua-t-elle.

Et, là-dessus, elle s’humecta les lèvres du bout de la langue. Des lèvres si pleines…

— Tu as peur de ne pas être assez créative ?

Il sentit qu’elle lui serrait les doigts un peu plus fort, par mesure de rétorsion sans doute.

— Pas du tout, mais, contrairement à toi, je suis consciente que la créativité n’est pas la panacée ! La société évalue toutes les qualités d’un futur associé, et notamment sa capacité à diriger une équipe.

— Si tu as raison, reprit-il, le fait que je m’excuse auprès d’Alice et d’Adam me permettra de remporter des points aux yeux des associés et, partant, cela affaiblira tes chances.

— Je ne pense pas que cela te préoccupe, éluda-t-elle. Ce qui compte, ce sont tes collaborateurs, qui, pour certains, ont aussi été les miens par le passé. Nous faisons tous partie d’une même société.

— Jusqu’à ce que ce ne soit plus le cas, lui rappela-t-il. Ces jeunes gens sont remplaçables, et d’ailleurs nous le sommes tous. Et, dans quelques semaines, deux d’entre nous seront renvoyés. Je suis désolé de devoir de le dire, ma petite Rachel, mais ta loyauté n’est pas très judicieuse.

— Je ne suis pas ta petite Rachel, rectifia-t-elle. Et je crois pour ma part que les gens ne sont pas interchangeables… Mais qu’est-ce que tu fais ?

Il avait réussi à faire passer sa main par-dessus celle de la jeune femme, et c’était maintenant ses doigts à lui qui la serraient. Elle avait des mains longues et fines, mais étonnamment fortes. Ses ongles étaient vernis d’un rose pâle, qui donnait à penser — à tort — qu’elle était modeste.

— Je te montre que je peux tenir, déclara-t-il. Et, toi, il faut maintenant que tu me prouves que tu peux laisser tomber.

— Entendu, dès que tu m’auras promis d’être plus sympathique avec Alice. Et avec Adam, aussi. Il fait de son mieux, tu sais.

— Attention, ma petite Rachel. Tu es sûre que tu veux jouer au plus malin avec moi ?

Elle redressa les épaules.

— Si tu es prêt, je le suis aussi.

— C’est une réponse de mauviette, affirma-t-il d’un ton sec.

Il n’aurait jamais imaginé avoir un jour un échange aussi curieux avec Rachel Frye. Et, surtout, en tirer un si grand plaisir !

Ils continuèrent à se donner la main pendant quelques secondes.

— Tu as des doigts sexy, commenta-t-il d’un air séducteur.

— Et toi un adorable postérieur, rétorqua-t-elle.

— Merci, répondit-il, sachant qu’elle ne cherchait qu’à le provoquer. C’est toujours bon à savoir.

A cet instant, Clive passa sa tête par l’entrebâillement de la porte.

— Hé, Garrett…

Il n’alla pas plus loin et les considéra, bouche bée.

Rachel se reprocha immédiatement de ne pas avoir retiré sa main plus tôt, quand il en était encore temps. Elle avait eu envie de défier Garrett et, maintenant, ce petit jeu lui semblait stupide.

Percevant sans doute son embarras, Garrett resserra sa poigne. Elle étouffa un juron.

Clive, toujours à la porte, éclata de rire.

— J’ai l’impression que je suis en trop, non ? lança-t-il.

— Oui, désolé, répondit Garrett sans avoir l’air d’éprouver le moindre regret.

— Bon, eh bien je reviendrai plus tard, promit Clive.

Il leur adressa un petit signe de main et sortit.

— Pourquoi est-ce qu’il voulait te parler ? s’enquit Rachel.

— Aucune idée.

Du pouce, il commença à lui tracer un cercle sur le dos de la main. Elle ressentit alors une curieuse impression au plus profond de son être… Elle avait dû se contracter, car elle vit le regard noir se faire plus perçant. Avec lenteur, sans la quitter des yeux, il dessina un nouveau cercle. Elle puisa dans ses ultimes ressources pour maîtriser sa réaction.

Elle n’était pas attirée par Garrett Calder !

— Très bien, fit Garrett d’un ton admiratif qui l’enveloppa d’une onde de chaleur.

Elle demeura immobile.

— Quoi, très bien ? contra-t-elle.

— Je me demande qui sera le prochain à franchir le seuil. Papa Tony, peut-être.

— Non ! s’exclama Rachel, consternée à cette idée.

Tony aurait du mal à croire qu’elle était capable de coacher Garrett s’il entrait dans cette pièce et les trouvait main dans la main.

— Est-ce que tu laisserais tomber si je te disais que j’allais me pencher sur la question, au sujet de ces excuses ?

— Tu veux dire que tu serais prêt à faire semblant ?

— Je m’engage à présenter des excuses, tu ne peux pas non plus me demander d’être sincère.

Il était assis si près d’elle et son regard était si pénétrant que, tout à coup, elle n’eut plus envie d’insister. Sans compter ce sourire qu’il lui semblait voir pour la première fois…

Elle eut soudain la sensation de manquer d’air et s’efforça de ne pas reprendre son souffle trop bruyamment. Elle était avec celui que l’on surnommait le requin ! Elle ne devait pas montrer de signes de faiblesse.

— Entendu. C’est un début, acquiesça-t-elle.

Garrett lui lâcha la main et elle retint un frisson, comme si sa chaleur lui manquait brusquement. Il se leva alors d’un bond et quitta la pièce sans lui accorder un regard, alors qu’ils venaient de se tenir la main pendant dix bonnes minutes !

Peu importait. Ce qui comptait, c’était qu’il ait consenti à quelques efforts, de sorte qu’elle pouvait s’estimer vainqueur. Elle préférait ne pas prendre garde à la petite voix intérieure qui lui demandait si elle était bien certaine de l’être, et ignorer ces picotements persistants au bout des doigts…

 

* * *

Le coup de sonnette court, mais vigoureux, à 18 heures tapantes le vendredi, révéla immédiatement à Stephanie l’identité du visiteur. Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Elle n’avait pas pensé qu’il viendrait aussi tôt. Fallait-il y voir un signe positif ?

Elle appuya sur le bouton de l’Interphone, puis attendit que l’on sonne à la porte. Quand elle tourna la poignée, elle pria pour que tout se passe bien.

— Tu ne regardes pas dans le judas avant d’ouvrir ? demanda Dwight sans ambages.

Elle ne répondit pas et s’effaça pour le laisser passer. Son uniforme laissait deviner qu’il venait directement du bureau.

— Tout comme, en bas, tu m’as ouvert sans me demander qui j’étais, poursuivit-il, furieux. J’aurais pu être un tueur en série.

— Je savais que c’était toi, coupa-t-elle. J’ai reconnu ton coup de sonnette.

Il la regarda comme si elle avait perdu la tête, puis il inspecta l’appartement. En même temps que lui, elle contempla les murs blancs et nus et songea que Garrett avait vraiment besoin de faire un effort de décoration.

— Je n’arrive pas à croire que tu te sois réfugiée ici, tonna Dwight.

Elle lui avait envoyé un SMS le lundi soir pour lui indiquer l’endroit où elle logeait, afin qu’il ne s’inquiète pas. Et qu’il sache où la trouver s’il en avait envie. Elle n’aurait pas cru qu’il viendrait aussi vite. Cela ne lui ressemblait guère.

— Je n’étais pas certaine que Garrett accepterait, reconnut-elle.

— Il est prêt à tout pour me contrarier, grommela Dwight.

Elle ne doutait pas que son beau-fils avait agi contre son père, mais elle avait aussi l’impression qu’il y avait chez lui une tendresse enfouie, qu’elle comptait bien découvrir.

— C’est très gentil de sa part. Sinon j’aurais dû aller à l’hôtel.

— Tu as un foyer très confortable à New London, observa Dwight. Tu m’as, moi.

A ces mots, il sembla à Stephanie qu’il dévoilait, une fois n’est pas coutume, une certaine vulnérabilité.

— Je ne peux pas revenir si rien ne change, Dwight, murmura-t-elle.

— Je ne comprends pas pourquoi tu es partie. Le mot que tu m’as laissé n’avait aucun sens.

S’il n’avait pas compris ce qu’elle tentait de lui expliquer depuis plusieurs mois, il ne saisirait pas maintenant. Peut-être aurait-elle dû lui dire tout cela depuis des années… Mais il avait fallu que le médecin leur recommande une abstinence de deux mois au premier trimestre de sa grossesse, en raison de saignements, pour qu’elle se rende compte que leur vie sexuelle très épanouie avait masqué les autres problèmes. De fait, tous les autres aspects de son mariage étaient insatisfaisants.

Elle savait depuis le début que Dwight pouvait être très autoritaire, c’était une conséquence de son métier. Mais le désir qu’il éprouvait pour elle avait toujours neutralisé le pouvoir entre eux. Sans vie sexuelle, elle avait perçu de manière bien plus aiguë son intransigeance, son absence d’émotions. Le guerrier qui sommeillait en lui, sans l’influence tampon de l’amant, exigeait une reddition totale.

— Je ne veux pas que l’enfant que je porte ait l’impression que la seule façon d’être aimé par son père est d’agir conformément à ses vœux. Qu’il ne connaisse pas un amour paternel inconditionnel.

Elle s’était assise sur l’accoudoir d’un fauteuil et parlait d’une voix grave et songeuse.

— Je ne veux pas que cet enfant nous quitte et ne nous parle plus, comme Garrett. Même si, bien sûr, tu n’es pas le seul à blâmer dans cette affaire, ajouta-t-elle à la hâte.

Elle attribuait la plus grande partie des torts à Dwight, mais Garrett était loin d’être parfait : il était bien trop entêté. Elle aussi, d’ailleurs, avait commis des erreurs, au début du mariage.

— Je t’ai dit que j’étais prêt à changer d’attitude, affirma-t-il. Et je le pense vraiment !

— Le problème, c’est que je ne crois pas que tu en sois capable, car tu n’agis pas selon ton cœur, mais parce que je te le demande.

— Ecoute, Stephanie, ce blabla pseudo-psychologique ne veut rien dire, trancha-t-il. Tu es enceinte, et j’ai l’impression que ton état joue des tours à ton cerveau. La voiture est en bas. Rassemble tes affaires, je te ramène à la maison.

C’était un ordre de l’amiral.

Elle lui avait toujours obéi sans même se rendre compte qu’il lui donnait des ordres. Il avait seize ans de plus qu’elle et, quand ils s’étaient mariés, elle avait cru qu’il en savait bien plus qu’elle dans presque tous les domaines. Ils étaient devenus prisonniers de ce schéma : il donnait les ordres, elle les exécutait.

Elle déglutit.

— Non.

Il vira au cramoisi.

— Si tu espères que je vais attendre que ton caprice passe, tu te trompes, dit-il.

L’attitude de Garrett aussi, il l’avait toujours qualifiée de « caprice ». Stephanie n’aurait jamais cru partager un jour ce trait avec son beau-fils.

— M’as-tu jamais aimée, Dwight ? demanda-t-elle.

— Bien sûr que oui, je t’ai aimée ! s’emporta-t-il. Et je t’aime toujours. Comme j’aimerai notre futur bébé !

Le problème, c’était qu’il ignorait ce que signifiait l’amour sans condition. Quand elle l’avait épousé, elle était éperdument amoureuse et n’avait pas voulu voir la différence d’âge, ni le fait qu’il venait juste de perdre sa femme. Or, tout cela avait forgé son caractère. Evidemment, elle avait aimé son côté protecteur, sa loyauté, et aussi le fait que cet homme si honorable et si fort la désirait tellement qu’il en tremblait quand il la prenait dans ses bras…

Pourtant, la première fois qu’il l’avait demandée en mariage, elle avait hésité. Il l’avait alors prévenue qu’il ne lui redemanderait pas sa main une deuxième fois. Elle l’aimait trop pour laisser passer sa chance.

— Moi aussi, je t’aime, lui dit-elle. Plus que tu ne peux l’imaginer. Seulement, maintenant que je suis enceinte, je me rends compte que l’on ne peut pas continuer sur le même mode, toi et moi…

Elle marqua un temps d’arret, puis poursuivit :

— J’ai besoin de faire les choses à ma façon sans avoir peur de perdre ton amour.

— C’est ridicule… Et puis, tu as des rendez-vous médicaux. Tu y as pensé ?

— Je peux me rendre plus facilement chez le médecin d’ici que de chez nous, observa-t-elle.

Elle avait choisi un obstétricien dans l’Upper East Side, à proximité du bureau de Dwight, pour le cas où celui-ci voudrait l’accompagner à ses rendez-vous. Il lui avait promis qu’il viendrait, mais elle avait bien senti que c’était à contrecœur. D’ailleurs, jusque-là, hormis la première fois, il avait toujours eu des empêchements impérieux.

— Nous avons un dîner à l’amirauté ce week-end, à Annapolis, lui rappela-t-il. J’espère que ma femme y sera.

Elle avait oublié cette soirée, événement phare de l’année pour Dwight.

— Tu peux tout à fait y aller sans moi.

— Et qu’est-ce que je dis aux autres ?

Voilà pourquoi il était venu si vite ! comprit-elle soudain. Pour ce repas, et non parce qu’elle lui manquait désespérément — même si elle savait qu’il se maîtrisait bien trop pour être désespéré.

— Dis-leur que… Que Garrett avait besoin de moi, à New York, et que je n’ai pas pu venir.

— Mais ce n’est pas vrai.

Dwight était d’une honnêteté à tous crins. Si leur mariage ne fonctionnait pas, ce n’était pas parce qu’il avait prétendu être un homme qu’il n’était pas, mais parce qu’elle avait refusé d’admettre leurs différences.

Elle repensa à Garrett et aux murs qu’il avait érigés autour de lui.

— En fait, peut-être que si, tu sais.

— Il te raconte des histoires pour te monter la tête contre moi, oui ! Il a toujours été plus proche de sa mère. Un peu trop, sans doute.

Stephanie ne put s’empêcher de sourire. Garrett n’avait vraiment pas le profil d’un fils qui se complaisait dans les jupes de sa mère.

— Ne prends pas sa défense contre moi, insista-t-il.

Elle se figea et le sourire disparut de son visage.

— Il faut que tu partes, Dwight, déclara-t-elle. Ce n’est pas bon pour le bébé, cet énervement.

Comme pour la soutenir, le petit être qu’elle portait se manifesta par un léger coup de pied. C’était une sensation qui lui faisait chaque fois l’effet d’un miracle. Elle s’interrompit pour caresser son ventre.

— Il a bougé ? demanda Dwight.

Il semblait presque attendri, mais elle ne voulait pas tomber dans ce piège.

— Va-t’en, Dwight, insista-t-elle.

— Sache que je ne reviendrai pas te supplier, la prévint-il.

Elle frissonna. La menace lui rappelait le jour où il l’avait demandée en mariage. Elle aurait dû refuser.

— Rentre à la maison avec moi, ajouta-t-il.

Elle ne parvint pas à prononcer le mot « non », mais elle secoua la tête en signe de refus.

Dwight pâlit. Puis il tourna les talons et sortit.

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