Passion inattendue à Manhattan

Gaines · Chapitre 15 sur 28

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Passion inattendue à Manhattan

Chapitre 15

15

 

 

Rachel aimait organiser des groupes de discussion. C’était une démarche bon marché et qui requérait peu de technique, même si Garrett semblait sceptique quant à son utilité. Elle adorait rassembler des gens dans une pièce et guider subtilement la conversation pour qu’ils donnent des avis dont ils ne se doutaient pas eux-mêmes au départ. Leurs points de vue lui permettaient d’améliorer ses campagnes publicitaires et augmentaient donc ses chances de plaire aux clients.

Pour elle, c’était l’approche la plus rationnelle.

La plus conventionnelle, aussi ?

Pas forcément. Une fois, les membres d’un groupe de discussion en étaient presque venus aux mains en discutant des parfums d’une marque de crème glacée. Ces réunions pouvaient donc engendrer de l’émotion ; et l’instinct et la créativité y avaient aussi leur part.

Elle vérifia le matériel d’enregistrement qu’on avait mis à sa disposition. Les participants allaient arriver sous peu. Parmi eux, figuraient des habitués, ainsi que de nouvelles personnes, envoyées par des entreprises spécialisées dans la collecte d’informations et sélectionnées par ses assistantes. Aujourd’hui, il y aurait aussi ses parents.

Du moins l’espérait-elle.

Elle avait appelé sa mère quelques jours plus tôt pour lui rappeler la réunion et elle l’avait trouvée un peu froide au téléphone. Peut-être reprochait-elle à sa fille d’avoir critiqué leur décision de déménager lors de leur précédent échange. Il était également possible que LeeAnne les ait informés du chantage exercé par Rachel avec le compte-études des jumelles.

S’ils ne venaient pas, elle ne pourrait pas les inviter à prendre un café avec elle ensuite dans un environnement neutre et confortable et les prier de revenir sur leur décision de partir à Dayton. Rien n’était encore définitif, ils devaient prendre en compte les besoins de leurs petites-filles, plaiderait-elle. Comment pourraient-ils refuser ?

— Tout est prêt ? demanda Garrett.

Elle ne l’avait pas entendu entrer. Surprise, elle sursauta et heurta le matériel d’enregistrement, qu’elle rattrapa de justesse.

— Oui, répondit-elle. On se verra plus tard.

Il la dévisagea.

Entre eux, la situation était délicate. Après leur dernière discussion, quand il s’était ouvert à elle sur son père et Stephanie avant de sortir précipitamment du bureau, elle s’était dit qu’il allait désormais l’ignorer et faire comme si rien ne s’était passé, à moins qu’il ne lui reproche de l’avoir harcelé.

Mais il n’en avait rien fait. Il lui avait régulièrement adressé la parole, au sujet du travail ou bien du temps qu’il faisait, bref, de thèmes rebattus qu’en général, il évitait. Il lui donnait l’impression de vouloir étouffer par la fadeur l’attirance qui existait entre eux.

Elle en venait à regretter leurs plaisanteries, et même leurs querelles. L’attitude hostile qu’il affichait parfois était encore préférable à cette neutralité.

— Tu sais que Stephanie a pris Clive en filature l’autre jour, commença

Garrett. Eh bien, il paraît qu’il est allé dans un café internet de la 64e Rue !

— Qu’est-ce qu’il mijote ? Pourquoi n’a-t-il pas utilisé internet au bureau ? D’ailleurs, il peut aussi tout à fait se servir de son iPhone.

Mais bien sûr, au bureau comme sur son iPhone, ses manœuvres étaient enregistrées par le service des renseignements téléphoniques.

— Bonne question !

— J’espère qu’il n’a pas repéré Stephanie. On ne peut pas dire qu’elle passe inaperçue !

— Tu as raison, mais elle ne pense pas qu’il l’ait vue.

— Peut-être qu’il a, au sein de Brightwater, un contact qui lui livre des renseignements, suggéra Rachel. A moins qu’il ne fasse chanter Mark Van de Kamp.

— Quoi qu’il en soit, il tient bien plus à ce titre d’associé que nous ne le pensions, reprit Garrett. Il rêve d’avoir des enfants, mais sa femme veut qu’ils achètent d’abord une maison. Elle n’a pas l’intention d’élever des enfants dans un appartement.

— Comment sais-tu cela ?

— J’ai surpris dans les lavabos une conversation téléphonique qu’il a eue avec sa femme, expliqua Garrett.

— Ah bon ? fit Rachel.

Il ne lui serait pas venu à l’idée d’aller téléphoner dans les toilettes… Garrett saisit alors la télécommande de l’appareil enregistreur et appuya sur le bouton Marche. La console s’alluma.

— Et, dans son équipe, rien n’a filtré ?

— Non. Elle est très refermée sur elle-même, ce qui n’est pas dans ses habitudes, mais il faut dire que la situation est un peu étrange.

Elle jeta un coup d’œil à sa montre.

— On peut en reparler plus tard ?

— En fait, je comptais rester pour faire la connaissance de tes parents. Ils participent bien au groupe de discussion d’aujourd’hui, n’est-ce pas ?

— Non ! fit-elle, paniquée. Enfin, je veux dire oui, ils viennent, mais pourquoi est-ce que je te les présenterais ? Ce n’est pas comme si tu étais attaché à la famille !

Encore que, maintenant qu’il lui avait parlé de la sienne, elle le comprenait.

— J’ai simplement envie de rencontrer les gens qui ont fait de toi la femme merveilleuse que tu es.

— C’est ça !

Il lui adressa un sourire à l’angélisme troublant. Mais, avant qu’elle puisse en dire davantage, la porte s’ouvrit et sa mère déboula dans la salle. C’était en général de cette façon que les gens entraient, après l’ennuyeuse et longue montée dans l’ascenseur.

— Rachel, ma chérie ! s’exclama Nora.

Apparemment, songea Rachel avec soulagement, elle était aussi chaleureuse que d’habitude.

— Comment va ma fille ? renchérit son père, qui venait d’apparaître à son tour.

Et il la prit dans ses bras en la soulevant de terre.

— Papa ! protesta-t-elle.

Il la lâcha en riant et elle se retourna. Garrett était déjà en train de serrer la main de sa mère.

— Vous devez être Mme Frye, dit-il, tandis que Rachel s’approchait pour prendre la veste de sa mère et l’accrocher au portemanteau. Je suis Garrett Calder.

— Nora Frye. Je suis ravie de rencontrer un ami de ma fille.

— Ce n’est pas un ami, objecta Rachel.

— Vous êtes d’ici ? s’enquit aussitôt Garrett.

— Du New Jersey, répondit son père. Mais nous pensons déménager dans l’Ohio. Un nouveau stade vient de s’ouvrir, et nous comptons ouvrir un snack là-bas avec un copain à moi.

Rachel ne put réprimer un soupir de frustration.

— Il y a un désaccord familial à ce sujet, expliqua Nora. Cela nous arrive parfois avec Rachel, qui a un caractère fougueux. Elle tient de moi.

Malgré elle, la jeune femme eut un petit sourire : sa mère semblait si fière qu’elle lui ressemble !

— Je constate aussi qu’elle a hérité de vos jambes, déclara Garrett.

— Eh ! fit Rachel en se bouchant les oreilles. Tu viens de dire à ma mère qu’elle a de belles jambes ?

— Et alors ? Cela va à l’encontre de l’éthique d’un groupe de discussion ?

— Non, c’est juste grossier. N’en prends pas ombrage, maman.

Le regard de Nora passait de l’un à l’autre, comme un oiseau inquisiteur.

— Il n’y a pas de mal, ma chérie, assura-t-elle. Vous travaillez pour Rachel, Garrett ?

— Pas encore, répondit ce dernier d’un ton humble.

— En réalité, il travaille contre moi, précisa Rachel.

Il se mit à rire.

— Je suis directeur de création, comme votre fille.

— On connaît peut-être certains de vos travaux, suggéra alors son père, qui étudiait scrupuleusement toutes les réclames.

— Est-ce que vous connaissez la publicité pour la Lexus ? questionna Garrett.

— Bien sûr ! Et je l’adore.

— Merci. Je ne sais pas où j’ai puisé l’inspiration pour celle-ci, mais j’ai eu de la chance.

— La fausse modestie est encore pire que l’arrogance, observa Rachel.

Garrett se mit à rire.

— Merci pour le conseil, répondit-il, avant de se tourner vers le couple pour préciser : Rachel m’en donne très souvent.

— Elle est forte dans ce domaine, renchérit Nora d’un air ambigu.

Rachel se sentit rougir.

— Et elle est aussi très perspicace, poursuivit sa mère, comme pour tempérer sa « sentence ».

Rachel sentit alors que la conversation ne menait à rien de constructif.

— Papa, maman, il y a du café et des viennoiseries là-bas ! lança-t-elle.

Le visage de son père s’éclaira.

— Bonne idée ! Viens, Nora, on va faire le plein d’énergie.

Avant de s’éloigner, il serra de nouveau la main de Garrett.

— Cette campagne pour la Lexus était vraiment formidable, affirma-t-il avec enthousiasme.

Au grand agacement de Rachel, Garrett se dirigea lui aussi vers le buffet pour continuer à bavarder. Depuis quand appréciait-il les mondanités ?

Elle en profita pour glisser un billet de vingt dollars dans la poche de veste de sa mère. Jetant ensuite un regard furtif par-dessus son épaule, elle croisa les yeux plissés de Garrett.

Elle s’éloigna vivement du portemanteau, alors que quatre autres personnes arrivaient. Elle les salua, surveillant encore Garrett du coin de l’œil. A présent, il faisait le service, versait du café à sa mère ! De mieux en mieux ! Elle conduisit les nouveaux arrivants au buffet et entendit Garrett dire à Nora :

— Vous devez être très fiers d’elle.

— Oh oui, nous le sommes ! Elle a merveilleusement bien réussi. Et le tout par elle-même. Sans privilèges, sans relations, juste sa détermination.

— Maman, arrête, on dirait que je suis une sainte, intervint Rachel.

— Une sainte ? reprit sa mère en riant, avant d’ajouter, à l’adresse de Garrett : Non, ça, certainement pas !

— J’ai vu, fit-il.

Puis il se tourna vers Rachel.

— Est-ce que je peux te parler deux minutes ?

Et, sans attendre de réponse, il entraîna la jeune femme vers le portemanteau.

— Je n’ai pas de temps à te consacrer, Garrett, lui dit-elle, nerveuse sous son regard perçant. Il faut que j’accueille les participants et que nous commencions.

— Pourquoi est-ce que tu as mis de l’argent dans la poche de ta mère ? interrogea-t-il d’une voix de velours.

— Ça ne te regarde pas.

— Réponds-moi, sinon, je pose la question à ta mère, menaça-t-il en faisant mine de reprendre le billet.

— Arrête ! souffla-t-elle. Ecoute, mes parents n’ont pas beaucoup d’argent, mais ils n’aiment pas que je leur en donne. Alors, de temps en temps, je glisse des billets de vingt dollars dans leurs poches ou leurs tiroirs, histoire de les aider. Je fais la même chose avec LeeAnne.

— Et tu crois qu’ils ne s’en aperçoivent pas ?

— Bien sûr que non !

— Rachel, commença-t-il en se frottant le menton, les gens qui n’ont pas beaucoup d’argent savent exactement ce qu’ils ont ou n’ont pas. Il est impossible que ton père et ta mère n’aient pas deviné tes manœuvres.

— Si c’était le cas, ils m’auraient dit quelque chose.

— Quoi ? Merci ?

Elle se mit à rougir.

— Non, ce n’est pas ce que j’attends d’eux. Je peux me le permettre et je sais que ça les aide.

— Ah, Rachel ! soupira-t-il tristement.

— Quoi, Rachel ?

— Tu parles à quelqu’un qui sait ce qu’est la manipulation sous toutes ses formes. Admets que tu fais ça pour toi, pas pour eux.

— C’est faux !

— C’est comme le compte-études pour tes nièces. Tu paies tes parents pour qu’ils ne déménagent pas.

— C’est ridicule. Comme si un billet de vingt dollars pouvait les en empêcher !

— Une quantité suffisante peut leur ôter l’envie d’aller chercher ailleurs une nouvelle chance, observa-t-il. Il faut que tu arrêtes, sinon, tu vas finir par tout gâcher, avec tes parents.

— J’ai une excellente relation avec ma famille, affirma-t-elle.

En prononçant ces mots, elle s’efforça ne pas penser à LeeAnne, qui ne répondait pas aux messages qu’elle lui laissait depuis leur dernière discussion houleuse.

— Quand on aime une personne, il faut la laisser libre de ses choix.

— Ton raisonnement est erroné. Mes parents ne sont pas libres, ils ont des responsabilités.

Elle jeta un coup d’œil vers le buffet. Les gens prenaient tranquillement le café en grignotant des viennoiseries.

— Evidemment, pour toi, c’est incompréhensible, poursuivit-elle. Mais, moi, je sais que ces billets ne changent rien à nos liens.

Il leva les yeux au ciel.

— Peut-être, mais si je ne te connaissais pas…

— Mais tu ne me connais pas !

Elle eut soudain la chair de poule. Elle était en train de formuler les objections qu’il lui opposait quelques semaines plus tôt !

— Si, je te connais, protesta-t-il.

Et cette constatation ne semblait pas le rendre particulièrement joyeux.

— Tu nourris des arrière-pensées concernant tes parents, dit-il encore.

— Ecoute, tu m’agaces, je dois commencer la session.

Et, le repoussant pour qu’il ne lise pas la culpabilité sur son visage, elle s’avança vers ses invités.

— Mesdames et messieurs, je crois que nous pouvons commencer. Prenez un dernier café si vous voulez, et asseyez-vous.

Sans plus prêter attention à Garrett, elle attendit que tout le monde s’installe.

Une des habituées s’approcha alors d’elle.

— A quelle heure finirons-nous ? demanda-t-elle. J’ai un rendez-vous chez le médecin à 17 heures.

— La réunion sera terminée à 15 h 30, la rassura Rachel.

— Tu nous avais dit que nous devrions sans doute rentrer par le train de 18 heures, intervint sa mère.

— Oui… C’est parce que je voulais passer un peu de temps avec papa et toi après. Je pensais qu’on pourrait prendre un verre ensemble ou grignoter quelque chose.

Nora hésita.

— Pourquoi pas ?

— Bien sûr que oui ! s’exclama Rachel.

C’étaient ses parents et ils pouvaient bien lui consacrer un peu de temps, tout de même ! Avaient-ils deviné ses intentions ?

— Excusez-moi, Nora, lança alors Garrett.

Rachel se tourna vers lui.

— Il faut que tu nous laisses, maintenant, fit-elle, agacée.

— Désolé, mais j’ai entendu votre conversation, reprit-il sans se préoccuper de l’intervention. Si votre mari et vous restez un peu après la réunion, vous n’auriez pas envie de visiter le décor dans lequel nous avons fait la pub de la Lexus ?

Rachel poussa un lourd soupir.

— Alors, ça, ce serait formidable ! s’exclama son père.

— Maman, j’ai besoin de vous…

— Merci, Garrett, nous sommes ravis, la coupa Nora.

Elle se tut. Sa mère voulait à tout prix éviter un tête-à-tête délicat avec elle et elle était enchantée que Garrett lui en ait donné l’occasion. Elle songea qu’elle aurait dû se douter que le requin ne lâcherait pas prise si facilement.

Elle s’en trouva mortifiée.

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