Passion inattendue à Manhattan

Gaines · Chapitre 3 sur 28

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Passion inattendue à Manhattan

Chapitre 3

3

 

 

Rachel déchira l’extrémité de son croissant et l’émietta dans l’assiette.

Elle avait été loin de briller au cours de ce petit déjeuner, qui aurait pourtant dû être l’occasion pour elle d’impressionner les associés avec lesquels elle était si désireuse de travailler. Toutefois, deux raisons essentielles l’avaient distraite de son objectif : la présence de Garrett et la culpabilité qu’elle ressentait vis-à-vis de lui.

Elle retint un soupir.

Son point faible, c’était qu’elle ne savait pas gérer les situations inattendues. Pour trouver des idées au pied levé, elle était un cas désespéré. En revanche, si on lui donnait un sujet et une semaine, elle faisait des merveilles. Ce petit déjeuner, elle l’avait longuement préparé, avait beaucoup réfléchi à la façon de surpasser Clive Barnes, avait anticipé les questions.

Elle n’avait pas imaginé un instant que Garrett détruirait sa relation avec Piers la veille du grand jour, puis surgirait comme un rival sérieux le matin. Ni qu’elle ferait preuve d’aussi peu de tact envers lui en lui parlant de sa mère. Pas étonnant, après cela, qu’elle n’ait réussi à trouver aucune technique pour l’éclipser aux yeux des associés.

Au bout de la table de réunion, Tony Bowen, le directeur général de l’entreprise, se leva soudain de son siège de cuir. Le silence se fit.

— J’espère que le petit déjeuner vous a plu, déclara-t-il.

Rachel baissa les yeux vers son croissant émietté. Garrett n’avait rien mangé, sans doute parce qu’il avait la nausée après ses excès de la veille, et non en raison d’une éventuelle nervosité. Il avait toutefois avalé plusieurs tasses de café. Seul Clive avait déjeuné de bon appétit.

— Il est temps d’aborder le sujet qui nous préoccupe, poursuivit Tony.

Rachel émit un rire poli.

— Je suis donc ravi de vous annoncer que les trois candidats que nous avons retenus sont Clive Barnes, Garrett Calder et Rachel Frye.

Pourquoi l’avait-il nommée en dernier ? se demanda-t-elle. Elle tenta de se rassurer : en fait, son patron avait choisi l’ordre alphabétique. En outre, elle était la seule femme de l’assemblée, ce qui pouvait représenter un atout dans une politique d’équité entre sexes menée par KBC.

— Cela fait longtemps que nous n’avons pas eu l’occasion de sélectionner un nouvel associé, mais la procédure n’a pas changé, poursuivit-il. Les trois candidats devront préparer un nouveau projet pour un client, en collaboration avec leur équipe. Et je me réjouis que nous ayons cette année une opportunité à la hauteur de vos talents.

Il fit une pause pour produire son petit effet.

— Il s’agit du groupe Brightwater.

L’un des plus grands groupes éducatifs privés du pays confiait sa publicité à une agence ? C’était une affaire qui se chiffrerait en dizaines de millions de dollars, calcula rapidement Rachel, impressionnée.

Elle jeta un rapide coup d’œil à ses rivaux. Clive affichait une expression neutre — son terrain de prédilection, c’étaient les publicités sportives. Quant à Garrett, il avait fermé les yeux. S’était-il endormi, ou bien réfléchissait-il déjà à une campagne renversante qui la mettrait hors jeu ?

Non, qu’il ne compte pas là-dessus ! Quand il s’agissait de parfums onéreux ou de croisières de luxe, il était sans doute difficile à battre. Mais pour des campagnes visant un marché familial — les tartes aux pommes de Tante Betty en étaient un bon exemple —, Rachel était la candidate idéale. Brightwater allait lui permettre de briller. C’était certes un groupe privé, mais il s’adressait à des familles aux revenus modestes.

Elle allait tous les surclasser, malgré le scepticisme affiché par Garrett sur ses capacités à innover.

— Nous voulons que chacun de vous ait toutes ses chances pour nous impressionner, reprit Tony. C’est pourquoi nous allons être francs concernant les réserves que vous nous inspirez en tant qu’associés potentiels.

Des réserves ? répéta-t-elle en son for intérieur, sur le qui-vive.

— Honneur aux femmes ! ajouta Tony.

Il se tourna vers elle.

Elle redressa aussitôt les épaules tout en s’efforçant de demeurer décontractée. Il allait lui reprocher son incapacité à réagir rapidement, c’était certain. Du coin de l’œil, elle perçut le petit sourire suffisant de Garrett.

— Rachel, vous êtes chez nous depuis longtemps et nous apprécions votre loyauté.

Elle lui adressa un sourire… loyal.

— Toutefois, nous nous demandons si, à la longue, votre travail ne manque pas un peu… comment dire ?… de fraîcheur.

Elle crut défaillir. Tony se reprit :

— Ne vous méprenez pas sur mes propos, Rachel ! Votre équipe est solide, mais peut-être fonctionne-t-elle un peu trop bien pour se mettre en danger en faisant preuve d’une certaine audace.

En d’autres termes, il lui reprochait la même chose que Garrett.

Elle s’éclaircit la voix.

— Eh bien, Tony, commença-t-elle, mes clients ont confiance en moi et j’honore cette confiance en ne prenant pas de risques inconsidérés.

Elle sentit le sourire ironique de Garrett s’accentuer. Il pensait naturellement que la prise de risques permettait de remporter des CLIO. Et s’il n’avait pas tout à fait tort ? se demanda-t-elle.

— Les résultats de mes campagnes publicitaires parlent d’eux-mêmes, continua-t-elle.

— Effectivement. Ils sont confortables. Mais nous aimerions aussi que vos campagnes vous rapportent des récompenses.

— Vous avez toujours affirmé que KBC se moquait des prix tape-à-l’œil, rappela-t-elle. Il s’agit d’un travail d’équipe, le tout étant plus important que la somme des parties.

Cette fois, Garrett émit une sorte de grognement désapprobateur. Un solitaire comme lui ne partageait évidemment pas ce point de vue.

Tony se mit à rire.

— Il semblerait que certains de nos clients soient attachés à ces statuettes en or. Pour aller droit au but, Rachel, si vous voulez devenir notre associée, il va falloir prendre plus de risques, vous distinguer.

Pourquoi ne lui disait-il pas tout simplement qu’elle devait ressembler à Garrett ?

Elle s’efforça de sourire.

— Alors c’est exactement ce que je vais faire, Tony, assura-t-elle.

Même si cette attitude était contraire à sa personnalité… D’ailleurs, les associés n’auraient jamais formulé une telle demande si Garrett n’avait pas surgi pour lui faire de l’ombre et donner l’impression qu’elle était trop conventionnelle.

— Passons maintenant à Garrett, fit Tony en adressant un sourire au brillant M. Prise-de-risques. Depuis votre arrivée à KBC, vous avez secoué notre esprit créatif, pour le plus grand bien de l’entreprise.

Garrett hocha la tête en signe d’approbation.

— Manifestement, vous avez de l’expérience, puisque vous avez travaillé chez beaucoup de nos concurrentes.

— J’ai en effet réalisé d’excellents travaux, reprit Garrett de façon présomptueuse, puisque ce n’était pas ce qu’avait dit Tony. Je mesure la chance qui m’est offerte de devenir associé chez KBC.

Et pourquoi fallait-il qu’il débarque chez eux maintenant ? Comme il se vantait d’avoir roulé sa bosse, il aurait tout à fait pu jeter l’ancre ailleurs, ou continuer à papillonner dans l’industrie publicitaire.

— Très bien, acquiesça Tony. Le réel problème, pour nous, ce sont vos capacités à travailler en équipe.

Garrett se figea et Tony poursuivit :

— Un associé doit être capable de motiver son équipe et de nouer des liens personnels très forts avec elle.

Et de résoudre ses problèmes avec les membres de son équipe autrement que par la violence verbale, poursuivit-elle mentalement. La semaine précédente, elle avait passé une heure à consoler une collaboratrice de Garrett.

C’était précisément le genre de comportement qui le rendait inadapté aux exigences du titre auquel il postulait.

— Nous aimerions que vous nous démontriez que vous êtes capables de travailler en bonne intelligence avec vos collègues, et notamment avec votre équipe.

Les associés approuvèrent en hochant la tête.

— C’est dans mes cordes, assura Garrett d’une voix glacée.

Rachel jubila. Il ne suffisait pas d’être un beau ténébreux surdoué pour rafler tous les titres ! Comme disait sa mère, l’air ne faisait pas la chanson. Pour la première fois depuis qu’elle était sortie de l’ascenseur, elle se détendit un peu.

Garrett avait beau être un génie, il n’avait jamais fourni le moindre effort pour aider autrui. Il était connu au contraire pour ses remarques humiliantes et cinglantes. Et un requin ne pouvait changer sa nature en un tour de main !

Tout ce qu’elle avait à faire, c’était le laisser se prendre à ses propres harpons, et c’était elle qui remporterait le siège d’associé.

— Parfait, dit Tony en se frottant les mains. Eh bien, puisque tout est dit, bonne chance à tous !

Il leva sa tasse de café comme pour porter un toast et se rassit.

— Euh… Tony, fit Rachel. Et Clive ?

Un petit sourire échappa à Garrett.

— Merci, Rachel, dit Clive.

— Désolé, Clive, déclara Tony sans se relever. Que pouvons-nous vous conseiller ? Vos dernières créations étaient vraiment remarquables et toniques, vous entretenez une très bonne relation avec votre équipe… Nous sommes très impressionnés. Continuez comme ça !

Rachel jeta un coup d’œil à Garrett et vit se refléter sur son visage le même choc qu’elle ressentait. Clive Barnes devait être parfait, puisqu’on ne lui donnait aucun conseil pour s’améliorer. Etait-il le candidat favori ? D’ailleurs, maintenant qu’elle y réfléchissait, il avait remporté un prix, lui aussi, quelques années auparavant.

Comment cette réunion avait-elle pu dégénérer à ce point ? Et pourquoi ne s’était-elle pas défendue plus ardemment quand Tony l’avait accusée d’être trop timorée, et que tout le monde avait approuvé ? En ne niant pas ces propos avec vigueur, elle avait démontré qu’il avait raison. Quelle idiote elle faisait !

— J’ai encore une information à vous communiquer, déclara Tony d’un ton plus solennel.

Il se lança alors dans un discours sur le climat économique difficile : les budgets alloués à la publicité se réduisaient, conformément aux politiques de restrictions budgétaires des entreprises. Essayait-il de leur laisser entendre que le prochain directeur général de la création ne gagnerait pas autant qu’il pouvait l’espérer ? C’était décevant, sans doute, mais l’argent ne faisait pas tout.

Rachel croqua enfin dans son croissant.

— Je veux que vous sachiez que c’est aussi difficile pour moi de vous l’annoncer que pour vous de l’entendre, enchaîna Tony.

Rachel cessa de mastiquer.

— Selon nos comptables, KBC doit aussi réduire ses dépenses.

— Elle a trop d’associés ? suggéra Garrett.

Rachel se retint d’éclater de rire. Il voulait absolument se faire remarquer, celui-là ! Elle avala sa bouchée.

— Pas exactement En fait, nous avons trop de directeurs de création.

Elle se mit à tousser. Décidément, le croissant ne passerait pas !

Il y avait trois directeurs de création chez KBC, et ils étaient tous présents dans la pièce !

— De sorte que vous voulez vous débarrasser de l’un d’entre nous, conclut Garrett avec calme.

Se rendait-il compte du désastre que cela représentait ?

— De deux d’entre vous, corrigea Tony.

Ce n’était plus un désastre, mais un cataclysme, se dit Rachel en sentant sa gorge se serrer. Ses yeux se mirent à picoter.

— Ceux qui ne deviendront pas directeur général de la création seront donc licenciés, reprit Tony. J’en suis désolé, mais je préfère vous prévenir maintenant plutôt que vous ne l’appreniez par notre DRH.

— Tony ! s’écria Rachel. Vous ne pouvez pas nous faire cela ! Nous sommes vos meilleurs éléments. Des éléments loyaux.

— C’est une loyauté qui me coûte trop cher, répondit Tony. Mon personnel comprend cent quatre-vingt-cinq membres, tous aussi loyaux les uns que les autres. Si nous ne procédons pas à des restructurations, c’est toute notre entreprise qui en pâtira. Et puis, nous pourrons de la sorte promouvoir de jeunes talents.

— C’est une approche à court terme, estima Clive. La réputation de la société en souffrira.

— Ce n’est pas notre point de vue, répliqua Tony. Bon, il va sans dire qu’il s’agit d’informations strictement confidentielles. Nous pensions qu’il était de notre devoir de vous mettre au courant, mais vos équipes ne doivent rien savoir de nos intentions, afin qu’elles continuent à donner le meilleur d’elles-mêmes.

Rachel jeta un coup d’œil à Garrett et comprit qu’il était aussi écœuré qu’elle-même. Ecœuré au point de démissionner ? En silence, elle l’incita à chercher une nouvelle agence, ce qui augmenterait ses chances à elle de devenir associée. Toutefois, Garrett n’émit aucun commentaire.

Tony se leva, indiquant que la réunion était terminée. Rachel l’imita et, en compagnie de Garrett et de Clive, se dirigea vers l’ascenseur.

Elle avait toujours l’estomac retourné. Elle risquait d’être licenciée ! Huit ans, et tout pouvait partir en fumée…

« On peut repartir de zéro. » C’était une autre antienne de sa mère. Le problème était qu’elle n’en avait aucune envie et que c’était au-dessus de ses forces.

L’ascenseur les déposa deux étages en dessous, là où s’effectuait le vrai travail. Il était à peine 8 heures, mais tout le monde était déjà à son poste.

Garrett tourna à gauche, ignorant les quelques personnes qui le saluaient. Elle en tira un certain espoir. Cet homme n’avait aucun sens des relations humaines.

Elle regagna son bureau et inspecta alors tout ce qui l’ancrait ici. Sa table de travail en hêtre, son fauteuil ergonomique en cuir rouge, le tableau blanc devant lequel elle passait de longues soirées à réfléchir sur les projets avec son équipe, les parois vitrées qui lui permettaient de surveiller « son » petit monde.

— Comment ça s’est passé ? demanda Haylee, son assistante, en posant une liasse de courrier sur le bureau.

— Pas terrible, répondit Rachel. Mais j’ai failli être excellente.

Pour l’instant, elle respecterait le vœu de confidentialité requis par Tony concernant le licenciement imminent de deux directeurs de création sur trois.

— Cela ne te ressemble pas, observa Haylee en ouvrant les stores.

Madison Avenue apparut alors sous leurs yeux.

— J’ai dit quelque chose à Garrett qui m’a par la suite déstabilisée.

— Quoi, Garrett a été présélectionné lui aussi ? Je ne savais pas. Et que lui as-tu dit qui t’a déstabilisée ?

— J’ai fait une blague stupide sur sa mère. Or, il se trouve qu’elle est décédée.

— Mais oui ! Elle est morte dans un accident d’avion.

— Pas du tout. Elle est décédée des suites d’un cancer.

— Absolument pas ! fit Haylee avec assurance. C’était un accident d’avion spectaculaire, le jour de Thanksgiving, il y a cinq ou six ans, je ne sais plus exactement. Pauvre Garrett ! Il était tout retourné quand il en a parlé…

Rachel s’était figée.

Tout ce discours sur Doris Day, qui apportait un peu de bonheur à sa mère pendant sa chimiothérapie, c’était un mensonge ? Comment avait-il pu inventer une chose pareille ? Il fallait être monstrueux pour mentir au sujet de la mort de sa mère !

Elle scruta la paroi de verre, derrière laquelle s’affairaient des gens qu’elle serait peut-être bientôt obligée de quitter. Soudain, elle le repéra.

Il s’entretenait avec Julie, une jeune créatrice de son équipe. Curieusement, il avait l’air amical… Mais… Que lui arrivait-il ? Voilà qu’il posait la main sur l’épaule de la jeune femme ! Sans réfléchir, Rachel se mit à cogner contre la vitre avec virulence.

— Rachel ? Qu’est-ce qu’il y a ? s’inquiéta Haylee.

Julie la regarda, lui adressa un petit signe et regagna sa table de travail. Garrett se retourna et leurs yeux se croisèrent.

Les événements des douze dernières heures défilèrent alors dans l’esprit de Rachel. La soirée au bar, la discussion dans l’ascenseur, la réunion, la gêne liée à la culpabilité, sa distraction, le fait qu’elle n’avait pas protesté avec vigueur quand son travail avait été remis en cause. Qu’est-ce que Garrett lui avait dit, déjà, dans l’ascenseur ? « Il suffit d’une minute, et tout bascule… » Des paroles presque prémonitoires…

Depuis la veille, il savait qu’il la verrait, le lendemain, et il avait cherché un moyen de l’humilier. Elle aurait pu s’en remettre. Mais le mensonge concernant sa mère ! Cela, elle ne pouvait passer outre : c’était une manœuvre odieuse pour la déséquilibrer. Et la tactique avait fonctionné. Sa fameuse minute new-yorkaise…

Elle le fixa, se fichant pas mal qu’il remarque sa colère. Il semblait l’observer avec attention.

Ce fut alors qu’elle le vit esquisser un sourire…

Elle avait affaire à un prédateur et il était possible que, la prochaine fois, ce soit son sang à elle qui teinte les eaux qu’il sillonnait.

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