Passion inattendue à Manhattan
Chapitre 4
4
Garrett regarda son père avancer vers lui, arpentant le bar bondé comme une frégate qui bousculerait une flottille de bateaux de plaisance.
Il vida son verre de bière. Ici, chez Dooley’s, on la servait en pression.
— Et voici mon rendez-vous, annonça-t-il à Clive Barnes.
Clive leva les yeux vers l’amiral Dwight Calder. Celui-ci portait son uniforme kaki, ce qui suggérait qu’il n’y avait pas eu de réunion de premier ordre ce matin-là, mais il ne devait manquer aucune médaille sur sa poitrine.
Clive se leva.
— Faut-il faire le salut militaire ? demanda-t-il à Garrett, assuré que le brouhaha du bar couvrirait ses paroles.
— Surtout pas !
— Il est temps que je rentre, ma femme m’attend, déclara-t-il un peu plus fort.
Puis il adressa un hochement de tête à l’amiral et disparut.
— Qui était-ce ? demanda Dwight en s’asseyant à la place qu’il avait libérée.
— Un collègue de travail.
Son père sourcilla.
— Il portait une chemise rose.
— Moi aussi, j’en ai une dans mon placard, mentit Garrett.
Provoquer son père était un réflexe chez lui.
— Tu veux une bière ? ajouta-t-il.
— Oui, volontiers.
Dwight balaya le bar du regard, tandis que Garrett faisait signe à un serveur de leur apporter deux bières.
— C’est donc le genre de lieu que tu fréquentes ?
— De temps en temps, oui.
Pas très souvent, en réalité : il n’était pas du style à aller prendre un verre avec des amis dans un bar, et comme la perspective de boire seul ne l’enchantait guère… La veille au soir, il avait fait une entorse à ses habitudes. Quand son père lui avait dit qu’il souhaitait le rencontrer, il n’avait pas eu le courage de lui proposer un déjeuner ou un dîner et il lui avait donc suggéré ce bar, sur les conseils de Clive.
Ni son père ni lui ne sachant faire la conversation, ils attendirent leurs bières en silence. Garrett en profita pour repenser à sa discussion avec Clive. Celui-ci avait cherché à tester s’il convoitait réellement le titre d’associé. Il était vrai qu’au départ, il avait refusé de concourir, trop attaché qu’il était à son indépendance. Il avait ensuite regretté ce choix et, au dernier moment, avait préféré laisser toutes les options ouvertes.
Ce matin-là, après l’annonce de Tony, sa première réaction avait été de démissionner. Il ne doutait pas un instant qu’il pourrait l’emporter sur Clive et Rachel, mais là n’était pas la question. Il détestait l’idée d’être manipulé.
Il partirait le lundi suivant, après avoir dit à Tony ce qu’il pensait de son plan ridicule censé faire économiser de l’argent à KBC. Il ne souhaitait nullement s’attarder dans une entreprise qui lui accordait si peu d’importance, et qui était prête à le renvoyer sur un coup de tête. Il partait toujours le premier, et c’était une philosophie qui, jusque-là, avait servi ses intérêts.
Il quitterait KBC sans regret.
La veille, en vidant ses deux bouteilles de champagne, il s’était convaincu que, même en se portant candidat pour le titre d’associé, il resterait maître de son destin. Mais, au matin, Tony lui avait prouvé le contraire. Alors, comme il l’avait conseillé à Rachel dans un autre domaine, il laisserait tomber.
Evidemment, il avait conscience de l’ironie de ces paroles, lui qui avait bu pour oublier l’anniversaire du décès de sa mère. Lui qui ne pouvait surmonter ni les regrets ni l’amertume, et était incapable de se détacher du passé.
La situation de Rachel lui avait paru bien peu tragique, comparée à son propre tumulte intérieur. Elle était en pleine scène de rupture et ne semblait pas comprendre ce qui se passait ! Elle avait tenté de retenir son compagnon à tout prix, s’était accrochée à lui. Bref, elle l’avait supplié.
C’était une grave erreur. Lui-même l’avait commise deux fois dans sa vie, il savait de quoi il parlait.
Le serveur apporta les bières, accompagnées d’un bol de cacahouètes. Puis il débarrassa les verres vides et s’apprêta à s’éloigner, mais Dwight se racla la gorge de façon appuyée tout en désignant du menton un rond de bière sur la table. Marmonnant des excuses, le serveur passa un coup de chiffon et s’éclipsa.
Garrett avala une gorgée de sa deuxième bière. La première avait au moins eu le mérite de dissiper un peu sa migraine. A présent, il n’avait qu’une envie : en finir avec ce rendez-vous et rentrer chez lui.
De nouveau, son père toussota, mais cette fois-ci ce ne fut pas pour donner un ordre.
— Que cette journée t’apporte beaucoup de bonheur ! déclara-t-il.
« Bon anniversaire » était une expression bien trop galvaudée pour cet homme-là.
— Merci, répondit sobrement Garrett.
S’il s’était écouté, il se serait énervé et aurait demandé à son père ce qu’il en avait à faire, de son bonheur.
Une femme munie d’une guitare passa devant leur table, suivie de deux hommes, dont l’un avait aussi un instrument à la main. Sans doute était-ce l’orchestre programmé dans le bar pour le soir.
— Est-ce que… Est-ce que tu vas faire quelque chose de particulier ? interrogea Dwight.
Il n’étoffait jamais ses discours de petits « Euh… » ou « Hum… », de sorte que chaque hésitation de sa part donnait l’impression que quelque chose n’allait pas.
— Trente ans… Trente ans, c’est une étape ! ajouta-t-il.
Sur ces mots, il but quelques gorgées de bière.
Deux hésitations en l’espace d’une minute ? Curieux, pensa Garrett. Que se passait-il ?
— Je fais partie de la présélection pour devenir associé chez KBC, répondit-il. J’ai appris la nouvelle aujourd’hui.
Il se demanda pourquoi il avait évoqué cette promotion alors qu’il n’avait nulle intention de rester dans cette entreprise et que, il le savait, l’information n’impressionnait pas du tout son père.
Il s’apprêta donc à recevoir une leçon de morale sur la nécessité d’avoir un « vrai travail » à son âge. Et notamment un poste dans l’armée, une fonction qui en valait la peine. Mais son père le surprit.
— C’est bien, commenta-t-il.
Puis il reprit un trait de bière.
— Si j’obtiens le titre d’associé, je deviendrai directeur général de la création, poursuivit-il sans trop savoir pourquoi il s’appesantissait sur le sujet.
— Directeur général ? répéta son père. Un poste de direction, ça suppose de la discipline et de la structure, ça.
C’étaient précisément ces deux notions qui les avaient éloignés l’un de l’autre, tout comme le choix de carrière qu’avait fait Garrett. Pour Dwight, la publicité représentait un monde frivole, une dépense folle d’argent pour créer de toutes pièces des besoins chez les gens. En ce qui le concernait, il n’existait qu’une seule voie : la sienne.
— Tu devras donc commander des équipes ? poursuivit-il en se penchant en avant.
Les quatre médailles en forme d’étoiles accrochées à sa veste captèrent la lumière et étincelèrent.
— Oui, cela fera partie de mes fonctions.
— Et tu penses être à la hauteur ? Pour occuper un tel poste, il faut avoir de l’autorité et porter un intérêt sincère à ses hommes.
— Tu sais bien que je ne suis absolument pas intéressé par les hommes, mais que ma faiblesse, ce sont les femmes, répondit Garrett, bottant en touche.
Il était coutumier de ce genre de pirouettes, qui avaient le don d’énerver son père. Celui-ci dissimula son agacement, mais Garrett ne fut pas dupe : Dwight avait estimé d’emblée que son fils ne méritait pas la promotion en question. Il fut alors tenté de rester chez KBC rien que pour lui prouver qu’il se trompait, d’emporter le titre, puis de laisser tomber Tony aussitôt après. Il donnerait ainsi une bonne leçon à tout le monde sur la manipulation et la manière de ne pas s’y soumettre.
Mais cela reviendrait à gaspiller de l’énergie pour rien ! D’autres agences n’attendaient que ses services.
En face de lui, Dwight respirait bruyamment, le visage un peu crispé. S’il avait été l’un des hommes de son père, il aurait vraisemblablement encouru la cour martiale.
— Si tu veux apprendre à commander, Garrett, il faut que tu changes de métier. Tu pourrais aller loin, tu sais, avec tes capacités.
C’était toujours le même refrain ! Garrett vida son verre, heureux de ne pas avoir eu la naïveté de proposer un repas. Puis il se leva.
— On se voit bientôt, papa, dit-il en guise de salut.
La mission des Etats-Unis pour les Nations unies, où son père travaillait comme conseiller, n’était pas très loin de Madison Avenue. Pourtant, leurs chemins ne se croisaient jamais.
— Rassieds-toi ! ordonna Dwight.
A son âge, il n’allait tout de même pas obéir au doigt et à l’œil. Il laissait le rôle du bon fils à son frère Lucas.
— S’il te plaît ! insista Dwight.
Garrett se figea. Son père avait-il appris un nouveau mot ?
Il se rassit.
Dwight ferma les yeux quelques instants avant de reprendre la parole.
— Je sais que c’est un jour difficile pour toi.
— Pas pour toi ?
— Si. Et c’est pour cette raison que je souhaitais te voir.
C’était bien son anniversaire et celui de la mort de sa mère : il n’avait pas raconté que des mensonges à Rachel. Depuis quinze ans, ce jour-là était toujours difficile. Dwight venait de le reconnaître pour la première fois.
— Est-ce que tu es malade ? demanda Garrett.
Si son père lui annonçait qu’il était atteint d’un cancer au stade terminal, faudrait-il y voir une punition divine pour les mensonges qui avaient bouleversé Rachel avant la réunion ? Non qu’il se sentît coupable envers celle-ci. La veille, il lui avait fait une faveur en lui donnant des conseils au sujet son petit ami. Ce matin-là, elle l’avait pris de haut et lui avait rappelé son père. Mais il avait été bien plus facile de déstabiliser cette femme que l’ancien marine.
— Non, je ne suis pas malade, répondit Dwight.
Garrett sentit le soulagement l’envahir. Il inclina sa chaise en arrière.
— Dans ces conditions, pourquoi tenais-tu tellement à me voir ?
Sur la petite scène du bar, l’orchestre commençait à accorder ses instruments. Dans cinq minutes, il ne serait plus possible de discuter.
— Il est temps que toi et moi fassions un effort l’un envers l’autre, déclara son père.
Garrett remit sa chaise sur ses quatre pieds.
— Et tu vas aussi me dire que c’est ton idée ? demanda-t-il avec calme.
— O.K., c’est Stephanie qui me l’a suggéré, concéda Dwight.
— Dis à ta femme de ne pas se mêler de nos affaires, articula-t-il en s’efforçant de masquer sa colère.
Il ne comprenait pas pourquoi, après tant d’années, Stephanie s’intéressait encore à leurs relations et il ne voulait même pas le savoir.
L’un des haut-parleurs émit soudain un bruit de retour strident.
— C’est tout de même ta belle-mère, rétorqua Dwight d’un ton glacial.
Mais tous deux savaient qu’en l’occurrence, le père n’avait jamais été capable de maîtriser les sentiments du fils. De nouveau, Garrett se leva. Cette fois, rien ne l’obligerait à se rasseoir.
— Au revoir, papa ! dit-il, avant de s’éloigner sans se retourner.
* * *
Rachel était décidément sur les nerfs en ce samedi matin. Telle une âme en peine, elle errait dans son appartement de Washington Heights. Il n’était pas immense, mais c’était le mieux qu’elle ait pu trouver quand elle l’avait acheté, deux ans plus tôt.
Elle ne doutait pas que Garrett ne prendrait pas le risque de se faire licencier par KBC et qu’il partirait. Pourtant, la veille, quand il avait quitté l’immeuble en compagnie de Clive — ce qui était déjà inquiétant en soi —, il n’avait pas vidé son bureau.
Peut-être ne voulait-il pas partir le jour de son anniversaire, pensa-t-elle en essuyant le comptoir de sa cuisine. Si tant est que c’était son anniversaire, et non un autre mensonge.
Elle mit le torchon dans le lave-linge, puis redonna du gonflant aux coussins de l’immense canapé d’angle. Elle n’aurait jamais imaginé que Garrett ait pu être intéressé par un partenariat. Et si, finalement, il ne démissionnait pas ?
Leur client, Brightwater, s’était montré ravi d’avoir non pas une, mais trois fabuleuses idées pour sa campagne de publicité, en échange d’un feed-back sur les compétences des trois concurrents.
Rachel n’avait pas l’habitude de pleurnicher, mais, en l’occurrence, elle risquait le licenciement ! Cette idée lui donnait la nausée. Si Garrett restait en lice, il lui livrerait une bataille sans merci. Mais elle relèverait le défi, pensa-t-elle, elle l’emporterait ! Ce serait sa meilleure campagne ! Elle commencerait le combat dès le lundi matin, chez Brightwater.
Ce qu’elle redoutait toutefois, c’étaient les questions inattendues, auxquelles elle répondait d’ordinaire en disant : « Vous avez mis le doigt sur un excellent point, je vais en parler à mes collaborateurs et je reviens vers vous. » En l’occurrence, Garrett, lui, réagirait au quart de tour, et de façon spontanée.
Elle soupira. Il ne servait à rien de ressasser des idées noires. Le tout était d’arriver bien préparée, afin de donner l’impression d’être naturelle et intuitive.
Une heure plus tard, Rachel ouvrait le coffre d’une Ford Focus de location, afin d’y déposer son bagage et quelques tartes aux pommes Tante Betty. Grâce à sa publicité, que le client avait beaucoup appréciée, elle disposait de tout un stock de tartes aux pommes préparées par les bons soins de Tante Betty ! Elle se demanda alors si Garrett, de son côté, avait des réserves d’eau de toilette Calvin Klein. Pensive, elle se lança dans les embouteillages de Manhattan, puis rejoignit le Holland Tunnel pour déboucher sur des routes à péage, moins encombrées.
Il n’était que 11 heures quand elle arriva à Pines Mobile Home Park, à Freehold, dans le New Jersey. Elle s’engagea alors sur la route en forme de boucle qui menait au mobile home de ses parents.
Sa mère avait dû entendre le crissement des pneus, car la porte s’ouvrit avant qu’elle n’ait coupé le moteur.
— Salut, maman ! lança-t-elle en allant prendre son sac et quelques tartes dans le coffre.
— Ma chérie, quelle surprise ! Tu ne nous avais pas dit que… Oh ! Miam, miam ! s’exclama-t-elle en apercevant les boîtes en carton rouge et blanc.
Rachel lui fit la bise et lui tendit les tartes.
— Je me suis décidée sur une impulsion, expliqua-t-elle. J’espère que vous n’aviez rien prévu de particulier.
Le réseau téléphonique ne fonctionnait pas très bien dans ce secteur, et il était toujours pénible d’appeler le gardien pour qu’il transmette un message.
— Pas de problème, si ce n’est que nous devrons annuler notre voyage à Paris, plaisanta sa mère en l’entraînant à l’intérieur du mobile home.
Le seuil à peine franchi, elle haussa la voix :
— Burton ! Rachel vient d’arriver.
— Est-ce qu’il a travaillé tard hier soir ? demanda-t-elle.
Etant donné sa carrure imposante, son père trouvait facilement des postes de vigile, un pis-aller quand tous ses autres projets avaient échoué.
— Oui, il s’est couché à 5 heures, confirma sa mère. Mais il peut se réveiller pour toi.
Rachel la suivit dans la petite cuisine. Comme Nora remplissait la bouilloire qu’elle lui avait offerte pour Noël, Rachel sortit un paquet de vrai café de son sac. Sa mère replaça aussitôt les sachets d’instantané dans le placard et sortit la cafetière.
— Alors, quoi de neuf ? demanda-elle en lavant celle-ci.
— J’ai été retenue sur la liste des concurrents au titre d’associé, au travail.
— Oh ! Mais c’est formidable, ma chérie !
— Je sais, merci.
Elle se garda bien sûr de préciser qu’elle risquait aussi un licenciement et se mit à chercher des ciseaux pour ouvrir le paquet de café. Quand elle fut certaine que sa mère ne la regardait pas, elle glissa un billet de vingt dollars dans le tiroir.
Le père de Rachel émergea de la chambre au moment où elles s’installaient à la table, près de la fenêtre. Il embrassa sa fille, puis s’assit avec elles.
— C’est pour moi, ce café, Nora ?
Sa mère poussa la troisième tasse vers lui et se servit du lait et du sucre. Rachel en profita pour glisser un autre billet sous le coussin de sa chaise. Un de plus, et cela éveillerait les soupçons, songea-t-elle.
Son père but une gorgée de café brûlant avant de pousser un soupir.
— Le foyer, c’est là où il y a du bon café, n’est-ce pas, Nora ?
— C’est vrai, mon chéri.
Nora accompagna cet assentiment d’un baiser à son mari.
Rachel se tendit. Elle avait envie de répliquer qu’un foyer, c’était l’endroit où l’on avait ses racines, où l’on décidait de rester quelles que soient les circonstances.
Elle souffla sur son café pour ne pas croiser le regard de son père et masquer sa désapprobation. Il ne servait à rien de souligner leurs différences de point de vue. Cela revenait à tourner en rond et, de toute façon, elle n’avait jamais le dernier mot dans ce genre de discussion. Elle choisit de changer de sujet.
— Je suis venue solliciter vos cellules grises, annonça-t-elle.
Sa famille lui était très utile quand elle avait besoin d’idées ou qu’elle voulait tester un nouveau produit. N’était-ce pas sa mère qui s’était exclamée, quand elle leur avait fait goûter une tarte aux pommes de Tante Betty : « C’est encore meilleur que ce que je fais, tu ne trouves pas, Burton ? »
Ce qui avait inspiré à Rachel le slogan suivant : « Aussi bonne que celle de maman ». Et les ventes de tartes avaient pris leur envol…
Elle leur avait déjà proposé de les rémunérer pour leurs conseils, mais ils n’avaient pas voulu en entendre parler.
— Je vais travailler pour un groupe qui comprend plusieurs universités privées, commença-t-elle. Ils veulent faire de la publicité, car ils viennent de s’associer avec une société de financement qui proposera des prêts étudiants. Mais nous ne parlerons pas de l’aspect financier. Juste du point de vue éducatif.
La précision était utile, dans la mesure où ses parents n’avaient pas vraiment les pieds sur terre dans ce domaine-là. Et tout ce qu’elle pouvait faire pour les aider, c’était cacher des billets sur lesquels ils tomberaient par hasard et grâce auxquels ils pourraient s’octroyer de petites douceurs.
— Très bien. Tu veux qu’on planche maintenant ? demanda son père.
— Non, on a tout le temps. Je compte passer la nuit ici, si ça ne vous dérange pas, bien sûr.
— Tu plaisantes ? Quand j’aurai fini mon café, je sortirai pour capter le réseau et je dirai à LeeAnne de passer, dit sa mère.
Heureusement qu’elle avait encore une liasse de billets de vingt dollars dans son sac ! Trois ans plus tôt, sa jeune sœur, LeeAnne, avait mis au monde des jumelles. Le père avait déserté le foyer avant leur naissance, de sorte que LeeAnne dépendait entièrement de ses parents. Elle s’efforçait d’habiter près de chez eux, ce qui l’obligeait à les suivre au gré de leurs fréquents déménagements ! Or, il était déjà difficile de trouver un emploi quand on avait de jeunes enfants, pour ne pas rajouter cette difficulté-là.
C’était ce qu’elle disait à LeeAnne, qui approuvait ses propos, mais faisait malgré tout ses bagages chaque fois que ses parents déménageaient.
— Tu as vu de bonnes réclames, récemment ? demanda Rachel à son père.
Ce dernier lui montra la publicité d’une Toyota utilitaire, dont on avait aussi vanté les mérites à la télévision et à la radio.
— Mais, ma préférée, c’est celle de la Lexus, précisa-t-il en désignant la voiture en question dans un magazine.
— Ah bon ? fit Rachel en se raidissant. Tu ne trouves pas qu’elle est un peu trop tape-à-l’œil ?
Il s’agissait d’une publicité réalisée par Garrett !
— Non, pas du tout ! Elle est géniale.
— Ce qui plairait à ton père, plaisanta sa mère, c’est que tu décroches un contrat pour un fabricant de bières. On a gagné un barbecue à une tombola et il voudrait en faire un avec des amis.
A ces mots, elle prit conscience que ses parents étaient restés assez longtemps dans le New Jersey pour se faire des amis. Etait-il possible qu’ils envisagent de poser enfin leurs bagages ? Elle avait peine à y croire, mais l’idée était si séduisante…
Son enfance avait consisté en une succession de déménagements. Ils logeaient tantôt dans des appartements bon marché, tantôt dans des caravanes. Il leur était même arrivé d’habiter une petite maison. Mais tôt ou tard, les Frye se lassaient et quittaient le quartier en klaxonnant joyeusement à l’attention des voisins. Sauf une fois, où ils avaient fui en catimini en pleine nuit, pour cause de loyers impayés…
Rachel ne leur en tenait pas rigueur. C’étaient des parents aimants et, même s’il était difficile de s’habituer à chaque nouvelle école et de se faire de nouveaux amis, ces changements avaient forgé son caractère. Et puis, ses parents travaillaient dur.
Le problème, c’était leur méthode.
Ils pensaient toujours avoir trouvé un meilleur travail ailleurs, alors qu’il s’agissait en réalité d’une fuite éperdue. Ou bien, ils empruntaient de l’argent pour monter une affaire censée rapporter gros et qui finissait immanquablement par échouer.
Une seule fois, ils avaient réussi. Ils avaient emprunté mille dollars pour faire enregistrer un nouveau décapsuleur et avaient gagné trois mille dollars en retour. Ce fait notable mis à part, même avec toute l’indulgence du monde, il fallait reconnaître qu’ils étaient les investisseurs les moins chanceux de la planète.
Elle avait compris depuis longtemps qu’elle ne partagerait jamais leur façon de vivre. Elle les adorait, mais refusait de mener une existence comme la leur. Quand émergeait un nouveau projet qui devait être celui du siècle, elle demeurait indifférente à leur excitation. Et, de leur côté, le cynisme de leur fille les agaçait.
Ils parlèrent de tout et de rien en attendant l’arrivée de LeeAnne et des jumelles, Kylie et Dannii, baptisées ainsi en l’honneur des sœurs Minogue. Après quoi, ils déjeunèrent tous ensemble, puis, une fois la vaisselle faite, les enfants s’installèrent à la table pour colorier, tandis que les adultes prenaient place dans le salon, prêts à mettre leurs cerveaux à la disposition du dernier projet de Rachel. Pour sa famille, il s’agissait d’un jeu et, en leur présence, elle-même avait aussi l’impression que c’en était un.
Rien à voir avec le sentiment d’être sur le fil du rasoir qu’elle avait éprouvé la veille !
— Voyons combien de personnes n’ayant pas fait d’études sont prêtes à tout pour que leurs enfants en fassent, dit-elle. J’ai essayé de me rappeler nos discussions de l’époque où j’étais au lycée.
— Vous auriez pu toutes les deux étudier à la faculté, vous étiez suffisamment douées, observa Nora.
— A l’époque, renchérit son père, nous avions étudié les prêts que l’on aurait pu nous accorder, mais tu ne voulais pas parler de cet aspect des choses, Rachel.
Elle se rappelait la somme énorme qu’elle aurait dû emprunter, sachant que ses parents ne pouvaient absolument pas financer ses études, et l’idée de s’endetter pour la vie lui avait ôté toute envie de tenter l’aventure !
— Mon rêve, c’est que Kylie et Dannii fassent des études, dit LeeAnne d’un air songeur. Elles entreront peut-être dans une université du groupe dont tu fais la pub, et dans ce cas elles feront vraiment quelque chose de leur vie.
— Etudes ou pas, elles sont et resteront adorables, s’exclama Nora en souriant. Tout comme vous à leur âge.
— Je suis d’accord avec toi, approuva LeeAnne.
Des bribes d’idées commençaient déjà à traverser l’esprit de Rachel. Elle ne voulait pas presser les siens, elle préférait les laisser s’exprimer un peu dans toutes les directions, jusqu’à ce que la sauce prenne et que le tout s’organise en quelque chose de structuré.
Encore qu’en l’occurrence, il fallait davantage d’audace que de structure ! Elle avait bien compris le message de Tony.
— Il faut au moins quatre ans pour obtenir un diplôme, tu sais, dit Burton à LeeAnne.
— Oui, c’est vrai.
— Bah ! D’ici à ce qu’elles passent leur baccalauréat, nous serons devenus riches, s’esclaffa-t-il.
Rachel espéra que sa sœur comptait sur autre chose pour financer les études de ses filles. De son côté, elle pourrait peut-être ouvrir un compte-études pour ses nièces.
Ils discutèrent encore un bon moment. Puis LeeAnne jeta un coup d’œil à sa montre, qui portait le nom d’une société bien connue de céréales pour laquelle Rachel avait réalisé une publicité.
— Il faut que je m’en aille, déclara-t-elle. J’essaie de donner de nouvelles habitudes aux filles, car elles vont entrer à l’école maternelle. Et c’est bientôt l’heure de la sieste.
Rachel l’accompagna jusqu’à sa Toyota d’occasion. Chacune tenait une jumelle par la main.
— C’est nouveau, cette rigueur, dit-elle avec un beau sourire, tout en installant Dannii dans son siège-auto.
— Tu vois, je commence à te ressembler, répondit sa sœur en souriant, elle aussi.
Elle boucla alors la ceinture de Kylie.
— Tu verras, ça marche, assura Rachel.
Sur ces paroles, elle donna un baiser à Dannii et referma la portière.
— Elles commencent l’école en septembre ?
— Oui.
LeeAnne prit place au volant et baissa la vitre pour pouvoir continuer à bavarder.
— Il y a une super-école primaire près de chez nous. J’espère que, d’ici là, nous serons toujours dans la région.
Il sembla à Rachel que c’était la première fois que sa sœur exprimait l’envie de s’implanter quelque part. Aussi n’eut-elle aucune hésitation. Se penchant vers la fenêtre, elle répondit :
— Tu pourras tout à fait rester. Je veux dire, même si papa et maman déménagent.
— Tu sais que j’ai besoin de les avoir près de moi. Je ne pourrais pas élever les filles sans leur soutien moral, sans compter que maman fait souvent du baby-sitting.
Elle lança un coup d’œil dans le rétroviseur, du côté du mobile home.
— Le travail de papa est stable, non ? fit Rachel. Ils n’ont aucune raison de déménager.
— Sauf si une occasion impossible à manquer se présente, soupira LeeAnne.
— Tu sais, si tu refusais de les suivre, il se pourrait très bien qu’ils restent, estima Rachel.
LeeAnne lui lança un regard sceptique.
— Je ne suis pas certaine d’avoir envie de rester trop longtemps au même endroit, moi non plus. Déménager, c’est excitant. Enfin, peut-être pas aussi souvent que nous le faisons, admit-elle toutefois.
— Tu devrais penser sérieusement à t’installer ici pour de bon, insista Rachel. Ne serait-ce que pour les filles.
Il fallait toutefois veiller à ne pas braquer sa sœur. Cette dernière devait se rendre compte par elle-même de la réalité.
— Bon, je te laisse y aller. A bientôt, sœurette ! ajouta-t-elle en reculant.
Elle regarda la voiture s’éloigner.
Quand elle regagna le mobile home, quelques images pour la publicité de Brightwater flottaient déjà dans son esprit. Elle accéléra le pas, désireuse de prendre des notes. Si elle voulait être la meilleure lundi, elle ne devait rien négliger !
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