Passion inattendue à Manhattan
Chapitre 21
21
Elle n’avait pas prévu de commencer par cette question, qui avait jailli malgré elle.
Dwight eut l’air traqué, mais il hocha la tête, comme pour lui montrer qu’il n’allait pas se dérober. Il s’assit sur l’angle de son bureau et elle songea à Garrett, qui avait l’habitude de se jucher ainsi sur le comptoir de sa cuisine. Ils se ressemblaient beaucoup, ces deux-là, même s’ils ne supportaient pas qu’on le souligne.
— Je t’ai épousée parce que je t’aimais, finit-il par déclarer. Et c’est toujours le cas.
— Mais tu n’étais pas fou amoureux de moi. Tu cherchais une mère pour tes fils. Et une épouse.
— C’est vrai. Mais c’est toi que j’ai choisie, pas une autre.
— Parce que j’étais jeune et malléable. Parce que j’étais folle de toi et que j’étais prête à tout pour que notre mariage marche. Parce que je n’avais pas de famille avec qui tu aurais dû me partager.
— C’est une façon un peu amère d’analyser la situation, fit-il remarquer.
— Mais pas erronée ?
— Non.
Elle ferma les yeux.
— Ecoute-moi, Stephanie, t’épouser n’a pas été aussi facile que tu ne le penses, reprit Dwight.
Elle le regarda.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Crois-tu que je n’avais pas conscience de notre différence d’âge ? Je me disais qu’un jour, tu te réveillerais, et que tu comprendrais que tu avais été piégée par un vieil homme et deux fils qui n’étaient pas les tiens, et que, ce jour-là, tu me quitterais.
— Ce n’est pas pour cette raison que je suis partie du domicile conjugal et tu le sais.
— Je te désirais, reprit-il. Tu étais si belle, si calme en apparence. Mais je lisais une réelle passion dans tes yeux. Il m’a été difficile de ne pas coucher avec toi avant le mariage. J’étais fou de toi, Stephanie.
— Pourquoi est-ce que tu ne me l’as pas dit ?
Il haussa les épaules. Un tel aveu d’impuissance était rare chez lui.
— Pourtant, Dwight, reprit-elle, j’ai toujours eu l’impression que je t’aimais plus que tu ne m’aimais.
— Tu te trompes, affirma-t-il.
— Le véritable amour repose sur les priorités, les sacrifices, répondit-elle. Je t’ai toujours fait passer en premier. J’ai arrêté de travailler parce que c’était préférable pour tes enfants et, ne te méprends pas sur mes propos, moi aussi, je le pensais. Ensuite, je n’ai pas repris le travail, parce que, avec ton emploi du temps, c’était la seule façon pour que nous puissions passer du temps ensemble et avoir une vie confortable.
— Je le sais, et j’apprécie tes décisions à leur juste valeur, crois-moi. D’ailleurs, je te l’ai déjà dit.
— Mais quel sacrifice as-tu fait pour moi, toi, à part assurer ma sécurité ? poursuivit-elle. Tu n’as jamais supporté la contradiction, ni la moindre contrariété qui entravait tes projets.
— Donne-moi un exemple.
— Tu m’as dissuadée de prendre des cours de comptabilité.
Elle avait pensé que cette formation lui permettrait de reprendre pied dans le monde du travail.
— Tu détestais la comptabilité, je ne voulais pas que tu t’ennuies.
— Quand j’ai voulu déménager à New York, tu étais contre.
— Tous nos amis sont à New London.
— Et tu n’as jamais voulu m’apprendre à jouer aux échecs, tu pensais que j’étais trop stupide pour ça.
— Pardon ?
Elle lui rappela leur conversation d’alors, quand il avait affirmé que c’était de l’énergie dépensée pour rien. Il en parut déconcerté.
— Je ne m’en souviens pas du tout, affirma-t-il, mais je suis désolé que tu aies cru que je te prenais pour une idiote, alors qu’au contraire, j’ai toujours admiré ton intelligence.
— Je… Tu ne me l’as jamais dit, balbutia Stephanie. Dwight, jusqu’à récemment, j’étais heureuse de faire les choses à ta façon, car je voulais ton bonheur. Seulement je me suis rendu compte que cela ne faisait pas le mien. Ni celui de Garrett.
— Lucas…
— Lucas est heureux parce que ses ambitions concordent avec tes attentes. Mais s’il t’annonçait qu’il veut quitter la marine pour écrire de la poésie…
Le mouvement de recul de Dwight lui prouva qu’elle avait marqué un point.
— Je veux que tu m’aimes quoi qu’il arrive, affirma-t-elle. Avoir l’impression de compter parfois pour toi. Et que tu aimes tes enfants, les trois, indépendamment de leur choix.
— Tu es la première dans ma vie, Stephanie, dit-il. Je commence enfin à comprendre à quel point tu comptes pour moi.
Elle retint sa respiration. Elle ne s’était pas attendue à un aveu aussi spontané de sa part.
— Est-ce pour cela que tu m’as suivie ? demanda-t-elle avec lenteur.
Elle le vit rougir.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
C’était décidément un bien piètre menteur, pensa-t-elle.
— Je t’ai vu au parc, sur la 4e Avenue.
— Je… je…
Cela lui procura une sensation grisante de pouvoir le déstabiliser, une impression qui lui rappelait les premières heures de leur mariage.
— J’espère que notre pays ne fera jamais appel à toi pour travailler dans les services secrets, dit-elle en s’efforçant de ne pas éclater de rire, car ce serait la fin de notre sécurité nationale.
— Combien de fois m’as-tu vu, au juste ?
— Quatre, sans compter la rencontre au magasin de jouets.
— Là, c’est différent, je me suis fait voir, lui rappela-t-il. Tu apprendras que je t’ai suivie au moins huit fois durant ces deux dernières semaines ! Eh oui, je ne suis pas aussi rouillé que tu sembles le supposer, madame Calder.
— Oh ! fit-elle dans un sourire. Comme je ne te voyais plus, je pensais que tu avais perdu tout intérêt pour moi.
— Sûrement pas !
Une lueur qu’elle ne connaissait pas brillait dans ses yeux. Elle lui posa la main sur la joue et il tourna la tête pour lui embrasser la paume.
— Accepte de dîner avec moi, Stephanie, dit-il. J’aimerais tellement t’inviter !
— C’est tout à fait envisageable…
— Demain ? la pressa-t-il.
— Entendu, dit-elle. Et maintenant, il faut que je m’en aille. Ta réunion va bientôt commencer.
En passant devant Barbara, elle s’arrêta pour lui dire au revoir.
— Oh ! parfait ! Vous avez fini !
Tout en disant ces mots, la secrétaire décrocha le téléphone. Stephanie se demanda si Dwight l’avait informée de leur séparation.
— Je vais demander à la réception d’avertir la garde rapprochée du vice-président que l’amiral arrive, annonça-t-elle.
Stephanie fronça les sourcils.
— Le vice-président… des Etats-Unis ? demanda-t-elle.
Et Barbara, qui parlait déjà dans le combiné, hocha vivement la tête.
Stephanie se dirigea avec lenteur vers l’ascenseur. Dwight avait fait patienter le vice-président des Etats-Unis un quart d’heure pour pouvoir discuter avec elle ?
C’était sans doute la preuve qu’il était en train de changer.
* * *
Garrett profita de l’arrivée d’un voisin pour s’introduire dans l’immeuble de Rachel. Il avait trouvé son adresse dans le registre du club social de KBC, qu’il n’avait encore jamais ouvert. Il avait préféré ne pas sonner à l’Interphone, de peur qu’elle ne le fasse pas entrer.
Il espérait que l’heure n’était pas trop tardive. Stephanie dînant avec Dwight ce soir-là, elle n’avait pas cuisiné l’un de ses petits plats habituels et il avait dû improviser un repas.
Au 2e étage, il frappa chez Rachel. Il perçut des bruits de pas, puis la porte s’ouvrit. La jeune femme était déjà en pyjama — un pantalon en coton orange et blanc et un caraco blanc qui épousait les courbes de ses seins.
— Ce n’est pas vrai ! soupira-t-elle en se passant la main dans les cheveux.
— Pour une femme qui contrôle toujours tout, tu n’es pas très accueillante, ironisa Garrett.
Elle était pieds nus, sans vernis. Il se surprit à se demander si elle aimait les massages de pieds, avant de se rappeler qu’il n’en avait jamais fait de sa vie.
— Je présente mon projet demain, tout comme toi. Je ne vois pas comment je pourrais t’accueillir à bras ouverts, répliqua-t-elle.
— Parce que j’accepte tes conditions.
— De quoi est-ce que tu parles ?
— De notre relation. Nous ne fixerons pas de date de rupture.
Manifestement surprise, elle ne répondit pas, mais s’effaça pour le laisser passer. L’appartement n’était pas spacieux, mais il possédait de larges baies et de hauts plafonds. Les tons — rouges, dorés et bleus — faisaient un intérieur accueillant et, curieusement, il les trouva agréables.
Dans le salon, trônait un énorme sofa.
— Avec quoi tu l’as nourri ? demanda-t-il par plaisanterie.
Toujours silencieuse, elle se laissa tomber sur le sofa et il l’imita aussitôt.
— Je sais que ce n’est pas le bon moment, mais j’avais besoin de te le dire avant la présentation chez Brightwater, déclara-t-il. Quoi qu’il se passe demain, je ne veux pas que cela nous détourne de notre projet.
Il se pencha alors vers elle et lui déposa un rapide baiser sur la bouche. Puis, frustré par sa brièveté, il recommença, mais plus longuement cette fois.
— J’aime le goût que tu as, murmura-t-il.
— C’est parce que j’ai bu du champagne et mangé des huîtres, répliqua-t-elle.
Il écarquilla les yeux.
— Ne me dis pas que tu as renoué avec ton ex ?
La sensation terrible d’être arrivé trop tard le traversa soudain, paralysante…
— Mon équipe voulait fêter le travail que nous avons fourni pour le projet Brightwater, expliqua-t-elle.
Il se sentit revenir à lui.
— Nous sommes allés au Crush de 16 heures à 18 heures, poursuivit-elle.
— Il y a donc de fortes chances pour que ta capacité de jugement soit diminuée par l’alcool, dit-il, plein d’espoir.
— C’est probable, acquiesça-t-elle avec un sourire.
Il l’attira alors à lui et se mit à explorer sa bouche, tandis que, des deux mains, il découvrait son corps. Les jambes de Rachel, sur lesquelles il avait tant fantasmé, étaient enfin à sa portée…
Tous deux finirent par s’allonger sur le gros canapé ou, plutôt, par se noyer dedans.
— Si un jour tu disparais, je lancerais une battue dans ce canapé, murmura Garrett contre le lobe de son oreille. Il est redoutable.
Elle émit un gloussement qui vibra contre sa joue.
— Je l’ai choisi pour sa faculté à m’absorber, répondit-elle en se cambrant. Quand on vit seul, on trouve son réconfort là où on peut.
A ces mots, il glissa les mains sous l’élastique du pyjama. Elle frissonna. Il avait une capacité phénoménale à susciter le désir en elle…
— C’est insensé, souffla-t-elle contre sa bouche. Dis-moi pour quoi j’ai signé, déjà ?
— Pour une relation que nous ferons durer le plus longtemps possible, tout en restant nous-mêmes. Avec des compromis, ou pas.
— Et il y aura du sexe ?
— Très bientôt.
— Mais pas ce soir, car demain nous allons concourir.
— Entendu, pas ce soir.
— Il y aura des obstacles, aussi. L’un d’entre nous va perdre son poste, mes parents vont connaître une nouvelle débâcle financière et toi, tu vas être de nouveau frère. Sans compter que Stephanie et ton père vont peut-être divorcer et…
Il lui plaqua la main sur la bouche.
— Assez !
— Je voulais juste te mettre en garde, articula-t-elle contre ses doigts. Comme en général, tu prends la fuite au premier obstacle…
— Très bien, je me considère averti, dit-il en retirant la main.
— Et l’amour, dans tout ça ?
Il se crispa.
— Eh bien, nous verrons ! Rien n’est à exclure.
Elle se mit à rire dans son cou.
— Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?
— J’ai bien plus confiance en toi que toi-même, dit-elle.
— Ma petite Rachel, tu me fais vraiment peur ! ironisa-t-il.
Mais elle aurait juré qu’il ne plaisantait qu’à demi.
Le portable de Rachel sonna à cet instant.
— Il faut que je réponde, soupira-t-elle. C’est peut-être un membre de l’équipe, au sujet de demain.
Toutefois, quand elle plongea la main dans les coussins pour prendre l’appareil, elle ne reconnut pas le numéro qui s’affichait.
— Bonsoir, Rachel, dit une voix masculine à l’autre bout du fil. C’est Hardy Campese. Vous ne me connaissez pas, mais…
— Si, je sais qui vous êtes, le coupa-t-elle. Le directeur de JWT, l’agence de publicité mondialement connue.
Elle se redressa en disant ces mots.
— Je dois dire que, moi aussi, j’ai entendu parler de vous, et on m’en a dit le plus grand bien. Désolé de vous appeler si tard, mais c’est plus facile que pendant les heures de bureau. Nous recherchons une nouvelle directrice de création. Ce poste vous intéresse ?
JWT voulait la débaucher ?
— Euh… En fait, je suis avec un collègue de travail, dit-elle en plaquant bien l’appareil contre son oreille, afin que Garrett n’entende pas la conversation.
— Ah ! Mon appel tombe mal, alors, fit son interlocuteur en riant. Je vous rappellerai plus tard pour vous présenter le poste et, si cela vous intéresse, nous pourrons nous rencontrer en fin de semaine.
Ce qui voulait dire après la présentation du projet Brightwater. Elle lui proposa qu’il la rappelle le jeudi et raccrocha.
Elle s’attendait à ce que Garrett lui demande des explications et s’apprêtait à inventer une histoire crédible, mais il ne posa aucune question. Pour une fois, son légendaire détachement avait du bon.
Rachel reposa le portable sur le sofa. Ce fut alors qu’un signal sonore lui indiqua qu’elle avait reçu un SMS. Le téléphone de Garrett bipa lui aussi. Il se leva pour vérifier.
— Un message de Tony, annonça-t-il.
— Je viens de le recevoir moi aussi, déclara-t-elle.
— « Rendez-vous au bureau le plus vite possible », lurent-ils ensemble.
Ils échangèrent un regard.
— Je ne sais pas ce qui se passe, mais je vais me rhabiller, déclara-t-elle.
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