Prodige du cœur

Charles Silvestre · Chapitre 8 sur 28

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Prodige du cœur

Chapitre VIII

Claire, en présence de Louise Lautier, avait été tout de suite désemparée, ne trouvant pas les mots qu’elle aurait voulu dire, de bonnes paroles, selon son cœur. Cette femme lui semblait étrange, comme si elle eût parlé une langue inconnue. Elle se demandait avec frayeur comment Simon pouvait être son fils. Il était docile, plein d’une gracieuse humilité, ami du silence. Maintenant, quand tombait le soir, elle s’isolait, revoyait par le souvenir sa belle-sœur, essayait de reformer ses gestes et de réveiller ses propos. Elle s’épouvantait. Avant de repartir, Louise lui avait parlé de l’homme qu’elle abominait, car le capitaine Lautier, par lui, s’en était allé dans l’autre monde avec une douleur terrible au cœur. Des paroles dites légèrement l’avaient blessée. Elle savait aujourd’hui que Louise se remarierait avec un être qui avait vécu dans l’indignité et qu’elle voulait l’obliger à garder Simon près d’elle. C’était la condition qu’elle poserait à cette union. S’il n’acceptait pas, elle le quitterait pour toujours. Mais il l’aimait passionnément.

Claire découvrit mieux quelle vie incertaine menait Louise. Simon serait perdu par la faiblesse de sa mère et la perversité d’un beau-père qui ne désirait que le plaisir et l’argent. Si l’enfant, en s’éloignant des Ages, avait trouvé des appuis à son âme, la sagesse, la modestie, les bonnes vieilles vertus qui tiennent en santé, Claire aurait maîtrisé sa douleur. Mais tout ce qu’elle lui avait enseigné dès le berceau s’effacerait un peu plus chaque jour. Il deviendrait sans doute un de ces hommes de joie qui s’ébattent comme des coqs de fumier. Ce petit, par elle formé avec l’aide de Dieu, on le lui arracherait pour le livrer sans défense au mal. Elle se souvenait que Louise, avant que le train l’emportât, s’était écriée:

—Maintenant que je le connais, je ne pourrais vivre sans lui.

Claire avait regretté de ne pas savoir bien parler comme les gens des villes, pour dire clairement la peine douce qu’elle avait eue en élevant Simon. Elle aurait supplié que l’on ne perdît pas son âme qui était belle. Mais comment ne serait-il pas pris au piège du plaisir tendu sans cesse dans la ville, ce terrible plaisir dont sa mère ne pouvait plus se passer et où elle avait fondé sa vie? Elle n’avait pu que considérer Louise avec une immense crainte de ce charme étrange qui sortait d’elle. Quand Simon regardait sa mère, émerveillé, elle sentait qu’il se détachait des Ages; elle le voyait s’en aller au loin. Elle avait gardé le silence, étouffé son cœur. Elle ne pouvait rien dire, et, dans l’ombre, elle devait couper de la chair vive. Ah! s’agenouiller humblement aux pieds de Louise et murmurer: «Ce petit garçon, c’est le trésor que vous avez en ce monde. Vous me l’avez confié, il est encore plus beau aujourd’hui. Richesses, plaisirs ne comptent pas auprès de lui. La mort de mon frère aurait dû vous éclairer. Et vous songez encore à bien manger, à vivre dans l’opulence avec des robes de soie et de velours, des fourrures, des bijoux. Ce petit, il est plus précieux que tout. Vous lui donnerez vos joies, mais moi qui ne suis pas sa maman, je lui ai donné le meilleur du cœur. Le cœur, ça ne brille pas beaucoup et il m’oubliera, si vous ne pouvez changer.»

Elle s’était tue, Louise Lautier était trop loin d’elle.

Maintenant, Simon parlait souvent de sa mère, avec regret, et ses yeux devenaient fixes dans une rêverie où vivait un nouvel horizon, un bonheur plus fort d’être seulement entrevu. Il y avait donc un autre royaume où tout est doux, brillant, facile. Il retenait au creux de ses mains les caresses de Louise Lautier, si vive, si gaie; et Claire lui apparaissait plus triste. La maison s’emplissait d’ombres; il ne goûtait plus les mêmes simples joies. Il tirait secrètement vanité d’être aimé par une femme dont les moindres paroles résonnaient avec douceur et bien plus gracieuse sans doute que les fées du moulin et de la rivière.

Quand il revint à l’école, après ce congé d’une semaine, M. Salvat l’appela et lui dit:

—Votre mère aurait bien dû me faire une visite pour me remercier des soins que je vous ai donnés.

Simon ne sut que répondre; il vit bien que M. Salvat n’était pas content. Pendant la classe, l’instituteur le regarda en se grattant le cou plus qu’à l’ordinaire et il remontait ses lourdes épaules. Simon avait toujours été un bon élève, docile à l’enseignement de ce maître d’apparence grise, et il s’étonnait de ce changement d’humeur. Il se sentait plus isolé, ses camarades se détournaient de lui, en classe et pendant les récréations. Quelques-uns même le regardaient avec défi. Il était plein d’une douceur qui était sa seule défense. Quand on le bousculait à l’heure des jeux, il ne se mettait pas en colère, mais il se rangeait contre le mur de clôture en s’excusant. Il voulut, malgré l’air étrange qui s’épaississait autour de lui, jouer comme autrefois à saute-mouton; c’était toujours lui qui se tenait courbé, les mains aux genoux. Un jour, le fils aîné de la mère Ruteau, l’épicière, un fort garçon aux gestes violents, lui enleva son béret et le jeta dans la boue. Simon haussa les épaules et dit: «C’est bête…», mais il ne se plaignit pas à M. Salvat qui se tenait sous le hangar, les mains croisées derrière le dos.

Simon pensait qu’il était chéri par Claire et cette mère si jolie aux cheveux coupés court comme les portaient les beaux pages dont on voyait l’image svelte dans l’Histoire de France illustrée. Lorsqu’il revenait aux Ages, à travers la campagne solitaire, sa tristesse s’effaçait; il allait dans le sillage merveilleux qu’avait laissé derrière elle Louise Lautier. Bientôt elle l’emmènerait dans la ville où la joie est changeante comme le soleil qui joue en de blancs nuages. Jamais il ne s’ennuierait, et quand on lui ferait du mal elle le caresserait de ses mains si douces, si légères. Pour que ce temps arrivât, il pouvait bien endurer quelques mauvaises plaisanteries. Ceux qui semblaient le dédaigner n’avaient pas une mère comme la sienne; ils en montraient leur dépit.

De jour en jour, on lui faisait la vie plus dure à l’école; et, comme il était d’une nature sensible avec un cœur replié, tout l’atteignait au vif. Il se gardait bien de se plaindre devant Claire, de peur de lui causer de la peine. Quand elle ne pouvait le voir, il pleurait la nuit, dans son petit lit. Le matin, nulle trace de chagrin n’apparaissait dans ses yeux. Mais cette école qu’il avait aimée, où jadis il entrait joyeusement, il se prenait à la détester. Elle lui faisait peur comme une grande machine sournoise.

Claire continuait de veiller ardemment sur lui, mais il sentait qu’elle cachait quelque chose de trop lourd. Elle qui parlait peu d’habitude, elle devenait encore plus taciturne, ne cessant, quand il avait congé, de travailler au domaine, dans la maison ou la grange. Un soir, comme elle le tenait embrassé, il vit sa bouche trembler, puis elle le quitta précipitamment. Louise Lautier écrivait plus souvent; Claire ne manquait jamais de lire à Simon les passages de la lettre qui le concernaient, des phrases de souvenir. Il remarqua:

—Maman Claire, tu ne ris pas, quand il y a de bonnes nouvelles. Je ne peux pas rire, si tu ne ris pas, toi, la première.

Alors elle souriait faiblement, mais Simon voyait qu’elle avait de la peine. Il sentait autour de lui du mystère, alors qu’il voulait que tout fût simple, clair, comme l’eau de la fontaine. Chaque soir, Claire Lautier priait pour sa belle-sœur et faisait réciter trois Ave à Simon, afin que sa mère fût préservée de tout mal.

Un jour, il dit:

—Elle est malade, puisque tu pries toujours pour elle. Pourtant elle a une mine bien fraîche.

Un matin du mois de mars où l’on sentait la première pointe du printemps, il partit comme d’habitude pour Bonnal. Il savait à merveille ses leçons; il avait veillé tard pour que ses devoirs n’eussent aucune faute. Son intelligence s’était accrue, tout d’un coup, semblait-il; ses yeux s’ouvraient mieux sur le monde. La vallée de la Gartempe, éclairée par le soleil matinal, montrait la verte couleur que répand l’herbe des prairies, l’or égoutté des genêts en fleurs, la flèche du genièvre mieux aiguisée. La rivière coulait dans un poudroiement de vie fraîche. Aux branches des chênes de clôture, les dernières feuilles mortes se fondaient aux souffles de la saison qui couraient avec le goût de l’eau pure.

Simon, en approchant de l’école, chantait entre ses dents une chanson de bonhomie et qui tournait sur un rythme de bourrée. L’air de la vallée, si fort qu’il paraissait dilater la terre, ce matin, avait baigné son cœur d’enfant, plein de bonne volonté. En classe, il fut interrogé; il répondit avec une telle sûreté de mémoire, une intelligence si claire que M. Salvat fit son éloge à haute voix et le proposa en exemple à ses camarades. Pendant la première récréation, il s’approcha de Léonard Rutaud et lui offrit une belle toupie de buis:

—Prends-la, Léonard. Je te la donne, et ne crois pas que je sois méchant.

Le garçon regarda Simon avec surprise. Il enfonçait ses mains dans ses poches et secouait ses fortes épaules. Il répondit par des grognements après avoir pris la toupie. Puis il éclata d’une sorte de rire sauvage, courut rejoindre ses compagnons de jeu, tandis que Simon sentait s’ouvrir autour de lui un plus grand vide. Un moment, il s’étonna que la gentillesse dont il était rempli ne gagnât pas ses camarades. Il resta seul, assis sur un billot de bois, dans le hangar. Pour refouler son chagrin, il pensait à sa mère, à Claire, qui auraient bien souffert, si elles avaient pu le voir ainsi, isolé et repoussé. A la faveur d’une partie de barre, Léonard Rutaud vint le heurter si violemment qu’il tomba.

—Prends garde, gronda Léonard avec une fureur feinte, tu es toujours sur mon chemin.

Il se releva, brossa son béret d’un revers de manche et il eut la force de sourire. M. Salvat, qui n’avait vu cette scène que de loin, cria des ordres confus; puis il se mit à sarcler un jardinet où il sèmerait des reines-marguerites et des œillets de la Chine. Simon faisait mine de s’amuser beaucoup en dessinant sur le sol, à la pointe d’un caillou, des lignes géométriques. Il avait hâte de rentrer en classe. Là il se sentait protégé.

A midi, il mangea, comme d’habitude, sous le hangar, le repas que lui avait apprêté Claire Lautier: des tranches de salé, du pain de ménage, deux œufs à la coque. Il en donnait un peu à des compagnons moins munis que lui, par simple bonté; on ne lui montrait qu’une reconnaissance aussi brève que le temps d’engloutir une bouchée.

Le soir passa avec tranquillité. M. Salvat, pour former le goût de ses élèves qui se préparaient au certificat, fit une lecture à haute voix. Simon écoutait avidement. Il s’agissait d’une histoire de village, en Angleterre, mais les travaux, les fêtes lui paraissaient tourner dans le même cercle, à la même lumière verte des herbes et des fontaines qui enchantaient le pays où était né le capitaine Lautier. Parfois, il croyait voir à travers le récit un champ du domaine des Ages, bordé de chênes, de noisetiers et où coulait une source toujours vive. Quand M. Salvat demanda: «Qu’avez-vous retenu de ce que je viens de lire?» Simon, seul, put tout redire. C’était un simple conte, animé de braves gens, éclairé d’un feu de bois, quand le vent d’hiver souffle dehors. Il y avait une maison couverte de tuiles rouges; la terre était fraîche comme en Limousin. Un enfant allait chercher, de village en village, du pain pour un vieux grand-père qui ne pouvait plus travailler, et partout on le recevait avec de bonnes paroles.

M. Salvat était content; les pages qu’il venait de lire lui plaisaient mieux, arrangées, transformées un peu dans la bouche d’un petit garçon de ce pays. Il fit de nouveau l’éloge de Simon. Jacques Bontier, le fils de la rentière paysanne de Bonnal, et Léonard Rutaud en soufflaient de dépit dans leur cartable.

La classe finie, Simon se hâta de sortir et de gagner la route des Ages. Il oubliait les brimades et il était paisible dans ce soir que charmait la naissance du printemps. Il s’en revenait comme d’habitude, sagement, sans s’attarder. Il atteignit bientôt la rivière au pont de Chanaud. Le soleil y faisait une coulée rouge; sous des trembles, il se débattait, sarcelle de feu qui saigne et se noie.

Comme Simon allait s’engager dans le chemin qui monte en tournant vers les Ages, il entendit Léonard Rutaud qui criait avec sauvagerie:

—Le voilà! Le voilà! Le fils de la poule!

Avant qu’il ait pu se retourner, une bourrade de coups de poing le jeta à terre. Il se releva, s’adossa contre un arbre et regarda la troupe de ses camarades qui le huait. Les plus acharnés étaient Léonard Rutaud et Jacques Bontier. Quand il eut repris souffle, il demanda:

—Que me voulez-vous? Je ne vous ai pas fait de mal.

Alors Jacques Bontier, un garçon aux jambes courtes et cagneuses, s’approcha tout près de lui et hurla:

—Ta mère, c’est une rien-qui-vaille. Elle s’est vendue pour avoir des robes!

A ce cri qui le troua, Simon rejeta son sac et se rua sur Bontier. Il se mit à frapper sans relâche de ses poings fermés. D’un tour de reins, il se débarrassa de Léonard qui voulait lui saisir les mains. Il griffa et mordit; du sang coula sur sa petite figure, mais il ne sentait pas les coups qu’on lui portait. Haletant, devant la bande qui reculait, il cria:

—Vous êtes des méchants. Ma mère est bonne, belle, bien plus belle que les vôtres!

Léonard Rutaud s’élança de nouveau pour essayer de le gifler, mais, quand il vit Simon arc-bouté contre un arbre, les mains en avant pour le repousser, les yeux brûlants, il eut peur. La troupe s’éloigna en vociférant et, de loin, fit pleuvoir sur Simon une grêle de pierres dont aucune ne le blessa, car il s’éloignait à toutes jambes dans les bois.

Il courut longtemps et, malgré la roideur de la côte, il ne sentait aucune fatigue. Tout à coup, il se laissa tomber à terre, et il était agité d’un tremblement convulsif, tandis que des sanglots le secouaient. Il ne fut plus qu’un petit être perdu dans une immense solitude. Peu à peu, confusément, à travers les ombres qui descendaient de la vallée, il découvrait la lâcheté de ce monde. Il se mit debout avec peine sous ce grand poids qui courbait trop tôt sa taille d’enfant. Il était nu-tête, ayant perdu son béret, le sac où étaient ses livres, ses cahiers, et, malgré le froid, la sueur coulait avec le sang de sa figure griffée. Il chercha le sentier qui menait aux Ages; il erra longtemps, puis il entendit les appels de Claire. Alors il cria, pris d’une si brusque horreur que son corps se hérissait.

—Mon petit, mon petit! appelait Claire.

Elle l’aperçut enfin, dans l’ombre, où son pauvre visage faisait une tache blanche. Il se mit à sangloter plus fort, racontant comment on l’avait attaqué. Claire ne pouvait parler, suffoquée de grand chagrin, mais elle l’emporta dans ses bras en hâte, et, si elle avait parlé, elle serait tombée sans pouvoir se relever. Elle entra en le pressant contre elle dans la salle des Ages, et, tout de suite, elle lava sa figure, étancha le sang avec de l’eau de lavande, prépara le lit où elle le coucha. Tous les deux, ils gardaient le silence; et elle ne voulait pas pleurer de peur de lui faire plus de mal. Enfin elle dit, refoulant durement ses sanglots, un feu de douleur obscure:

—Ta maman est bonne, Simon. Toujours elle a été bonne. Le monde est méchant. Dors tranquille, mignon. Je suis là, près de toi.

Et, penchée à son chevet, elle baissa la mèche de la lampe pour que l’ombre le caressât et l’endormît.