Prodige du cœur

Charles Silvestre · Chapitre 23 sur 28

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Prodige du cœur

Chapitre XXIII

Le 20 novembre, dès le point du jour, Claire éveilla Simon. Il revêtit son habit des jours de fête que, la veille, elle avait repassé. Dans la pochette de la veste, elle glissa un mouchoir de fine toile. Elle posa sur la chère petite tête le béret de drap. Jacquier attela le mulet et il releva la capote, car le temps était à la pluie. Il poussait des jurons étouffés et il avait l’air de mâcher quelque chose de bien amer. Quand tout fut prêt, Simon vint s’asseoir sur le banc. Il ne disait rien, encore tout ensommeillé, partagé entre l’attrait si fort de l’inconnu et ce grand regret qui rôdait autour de la maison. Jacquier monta dans la voiture. Claire se tenait sur le pas de la porte; le vent pluvieux mouillait sa figure pâlie, ses cheveux gris, sans qu’elle parût s’en soucier. Soudain elle courut chercher une couverture et recommanda à Jacquier d’en bien couvrir Simon.

La voiture se mit en marche, dans le jour qui se levait; Claire se hâta de rentrer dans la salle. Elle s’étonnait de se sentir plus forte. Aidée de Jeannette et de la petite servante, elle prépara les déjeuners, apprêta le lit dans la chambre où Louise coucherait avec Simon. Elle mit tout en ordre comme si elle allait recevoir un hôte extraordinaire. Elle frotta d’un chiffon de laine les armoires de cerisier, l’horloge qui marquait des minutes dont le battement scandait tant de mystère. Sur la table, elle étendit une nappe blanche fleurant la lavande. Elle y posa de belles tasses de Limoges pour y verser le chocolat au lait, car Louise Lautier n’aimait guère la soupe. Là, elle partagerait, pour la dernière fois peut-être, le pain des Ages avec l’enfant. Les moindres choses prenaient une gravité, un poids nouveau, comme si elles rendaient, en ce moment, tant de vie secrète qui les avait pénétrées en silence, depuis des années.

Jeannette malmenait ses casseroles et grondait, entre ses lèvres bridées, des mots confus.

—Chaque soir, jusqu’à ce que Louise parte avec Simon, dit Claire, il faudra que tu prépares de l’eau chaude pour les boules de grès. Cette maison est froide.

Elle s’aperçut que les cuivres de la batterie étaient enfumés; elle demanda à la servante de les frotter pour qu’ils reluisent bien: ce serait plus gai au regard. Ayant veillé à ce que la maison parût dans un état de propreté parfaite, elle vint s’asseoir près du feu, sur une chaise basse. Elle pria Jeannette de bourrer les landiers de ces fagots et de ces souches qui font des brasiers. Elle ramena sur ses épaules son fichu de laine et tendit ses mains vers la flamme. Tant-Belle se coucha près d’elle.

Il y avait dans la salle un silence comme de quelqu’un qui retient son souffle et qui attend. Avant de sonner neuf coups, l’horloge fit entendre un craquement, égrena l’heure et reprit dans une paix profonde sa course réglée. Claire considérait le feu qui perçait le bois de ses vrilles et qui, de temps à autre, faisait des virgules de couleur. En ce moment, elle ne pensait à rien, étourdie.

Soudain, elle entendit la voiture qui tournait dans la cour, le rire de Louise Lautier et les paroles joyeuses de Simon. Alors elle se leva, vint sur le seuil, pleine de ce courage qui avait porté là-bas son frère le capitaine au-devant de la mort sanglante. Elle murmura des mots d’accueil et montra une figure paisible. Louise la tint embrassée, puis, se reculant, elle s’écria:

—Ah! comme vous avez changé. Vous avez fait une maladie.

Claire secoua la tête et regarda celle qui entrait en tenant Simon par la main, une belle femme avec le même visage brillant, les mêmes grands yeux doux et ce parfum que le vent aigre ne pouvait dissiper.

Jacquier apporta des bagages et deux valises de cuir. Claire les fit déposer dans la chambre. Comme Louise étreignait Simon et le couvrait de caresses, elle dit:

—Je vous laisse tous les deux un moment. Je vais servir le déjeuner.

Louise et Simon mangèrent de bon appétit. Claire se tenait près d’eux, debout. Comme ils lui prêtaient peu d’attention, elle s’en alla sans bruit et resta quelque temps dans la grange. Simon ne cessait d’admirer sa mère; l’enchantement, qui l’avait déjà saisi, recommençait. Louise s’émerveilla devant le grand feu de bois et elle fit glisser son manteau sur ses épaules mi-découvertes. Elle prit Simon sur ses genoux.

—Tu ne me quitteras plus. Tu verras comme tout est beau et facile, là-bas.

Alors il se pencha à son oreille:

—Il faudrait emmener avec nous maman Claire.

Louise devint pensive:

—Je le veux bien, Simon, si elle le veut elle-même…

Claire rentra dans la salle: elle tenait ses mains croisées sur sa poitrine. Simon s’élança vers elle, mais elle le repoussa doucement.

Louise, à présent, parlait de la vie qu’elle allait mener avec l’enfant. Ils habiteraient dans un appartement de la plaine Monceau; ils y trouveraient le confort. On avait tout prévu: éclairage, ameublement, chauffage, tentures aux couleurs choisies et jusqu’à la voiture pour les promenades. Simon vit luire, au cou de Louise, un collier dont les grains se perdaient sous le corsage.

—C’est un collier de perles. Il est superbe. Il vaut bien une grande terre avec une grande maison. Regardez-le, Claire.

Tout à coup elle se leva et vint dans la chambre. Elle avait à peine eu le temps d’enlever son chapeau de voyage. Elle demanda de l’eau chaude. Après une heure, elle parut dans la salle; elle avait changé de robe, et l’étoffe était coupée à souhait pour exalter la ligne admirable de ses épaules et de ses bras demi-nus. Son visage avait l’air d’une chose précieuse, vivifié par les yeux éclatants. Simon la trouvait si belle qu’il était pris de timidité. Elle l’embrassa comme pour lui montrer qu’elle n’était pas un être de féerie.

Jeannette, qui n’avait pas desserré les lèvres, apprêtait le repas de midi et elle faisait un hachis pour relever une gibelotte. Louise, qui semblait offensée par ces odeurs de cuisine, se tourna vers Claire et lui demanda si elle pouvait s’entretenir avec elle. Simon resterait auprès de Jeannette. Claire fit un signe de tête et vint avec Louise dans la chambre.

Louise Lautier ouvrit une de ses valises et elle en retira une robe de soie noire.

—J’ai apporté cela pour vous.

—La couleur est bien choisie; c’est celle que j’aime. Je vous remercie.

—Je vous ai tenue au courant de ce qui arrivait, dans ma dernière lettre. J’ai hésité longtemps à me remarier; je ne pouvais, cette fois, refuser; il y va de l’avenir de Simon et du mien. Celui que je vais épouser est très riche et il m’aime beaucoup.

—Et vous le connaissez depuis longtemps, dit Claire. Peut-être vaudrait-il mieux ne pas parler de cela, ici, où l’âme de mon cher frère est toujours présente.

Il y eut un silence où passait la rumeur des arbres battus par le vent pluvieux de ce mois des morts. Claire se tenait debout, appuyée sur la commode où était posé le portrait du capitaine Lautier. Louise voulut parler avec précipitation, tout d’un élan, puis elle pâlit, se maîtrisa:

—Après-demain, je partirai avec Simon. Quand vous voudrez le voir, vous le pourrez. Je sais qu’il est plus à vous qu’à moi-même. Il y a quelque chose qui vaut plus que le sang, je le comprends à cette heure.

Claire, à mi-voix, parla de l’enfant et de ces années qui avaient coulé si vite, tandis qu’elle l’élevait et ne cessait de le protéger.

—Aujourd’hui, je vous rends celui qui est à vous, mais, en l’emmenant au loin, vous m’emporterez aussi. Je vous le rends, ce petit, aussi pur que le jour où je suis venue le chercher. Je ne puis pas dire tout ce qui se passe en moi, en ce moment. Et je vous aime, vous qui êtes si loin de moi, parce que vous m’avez confié le plus beau trésor de ce monde. Sans cela, je n’aurais été qu’une pauvre femme.

Louise Lautier sentait que les fameuses richesses et ce qu’on appelle les plaisirs étaient choses bien fragiles. Il y avait un grand trouble dans son cœur, mais elle ne voulait pas livrer le combat. Elle éloigna en hâte cette amertume qui donne l’appétit de Dieu. Elle devint enjouée, souriante. La robe de soie noire était étendue sur le lit, comme l’image d’une sombre vanité sans corps et sans vie. Louise comprenait que Claire ne voudrait jamais la porter et elle voyait avec inquiétude la lueur étrange qui marquait les yeux de sa belle-sœur. A Paris, elle avait eu la pensée de dédommager Claire de tant de soins donnés à l’enfant. Elle glissa ses mains dans un sac de cuir gaufré, mais la liasse de billets, qu’elle voulait donner, lui brûlait maintenant les doigts.