Prodige du cœur

Charles Silvestre · Chapitre 5 sur 28

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Prodige du cœur

Chapitre V

Peu à peu, Claire s’habitua davantage à la pensée que Simon connaîtrait sa mère et l’aimerait. Dans son âme si simple, si droite, elle se gardait d’accuser Mme Lautier, ainsi que tant d’autres l’eussent fait à sa place. Simon, cet agneau abandonné, elle l’avait emporté comme sur ses épaules, aux Ages. Pendant des années, il s’était blotti contre elle, dans la chaleur de son cœur. On ne pourrait jamais effacer cela, ni cette profonde joie. Elle espérait que devant Dieu elle resterait la mère de Simon, car la main qui protège le berceau, conduit les premiers pas, montre le premier horizon de ce monde et de l’autre, on ne peut la dessécher. Quand l’âme, une fois, a donné sa force, nul n’a le pouvoir de la reprendre.

Claire vivait en espérance et en charité. Elle ne jugerait pas Mme Lautier; elle la recevrait avec humilité, servante de l’amour maternel ayant mérité l’obscur honneur de nourrir et d’élever Simon, trésor précieux. Pourtant un grand tourment la prenait à certaines heures. Si l’enfant revenait dans la ville, que ses yeux à peine ouverts n’avaient pu voir, ne serait-il pas de nouveau en danger. Mme Lautier ne faisait pas connaître sa volonté. Peut-être laisserait-elle Simon encore aux Ages où la vie était facile. Là-bas, il fallait des poignées d’argent. Et Claire formait des rêves où tout s’arrangeait comme dans les contes de fées. Les médecins exigeraient qu’il restât à la campagne où l’air était pur et décideraient qu’il ne pourrait vivre à Paris. Ou bien Mme Lautier serait tout à coup charmée par ce pays de Bonnal, et elle ne voudrait plus le quitter. Mais la même pensée venait la clouer, l’immobiliser:

—Il n’est pas à moi. On me l’a seulement prêté.

Elle oubliait les soucis, la peine qu’elle avait eus pour l’élever, et son dévouement toujours veillant et ce feu secret qui la tenait sans cesse en haleine. Comme au premier jour, le vagissement devenu parole la frappait au cœur.

Mme Lautier annonça par une lettre brève qu’elle arriverait aux Ages le 20 février. Claire se mit à parler plus souvent de Louise Lautier à Simon. Elle prêtait à sa belle-sœur des vertus qu’elle n’avait jamais eues, sans doute. Peu à peu, l’enfant fut pris d’une grande curiosité, il était impatient de voir sa mère, étonné comme à la lecture d’une histoire étrange, que l’on aurait pu arranger en manière de complainte. Quand il parlait d’elle, Jacquier poussait quelques grognements si rudes qu’il s’écriait:

—Je n’ai qu’une maman, c’est Claire!

Il n’osa plus interroger personne et cacha son trouble. Si Claire lui disait que le jour était proche où sa mère viendrait aux Ages, il baissait la tête et répondait à peine, tout confus.

La fête de la Chandeleur arriva. Levé dès le point du jour, Jacquier, voyant qu’il pleuvait et que le vent agitait les arbres en soufflant de l’Ouest, gronda:

Quand il pleut sur la chandelle, Il tombe de l’eau sur la javelle.

Il prit quatre petits cierges dans la boîte de noyer où il enfermait des objets qu’il jugeait précieux. Il les avait faits lui-même, aux heures de répit, dans la grange. Ce n’est pas difficile; on attache une longue mèche de coton à la pointe d’un clou pour bien la tendre, et l’on y coule de la cire suffisamment amollie, et tirée des ruches des Ages qui sont rangées, avec leurs bonnets de paille, le long d’un mur du verger orienté vers le Levant; ainsi aucun rayon de soleil n’est perdu. A l’entour, il y a des fleurs qui ne craignent pas la gelée, des giroflées, des soucis, des lavandiers tout hérissés, pleins de belles mouches bleues à la saison.

Ce matin, Claire prit dans le tiroir de la commode un gros cierge qui gardait, le long de sa tige, ses larmes par grappes figées. Il avait pleuré aux heures funèbres, mais il se souvenait de la rosée sur les corolles du verger. Claire, à la nouvelle de la mort de son frère, l’avait allumé, dans sa chambre, les volets clos, bien qu’il fît soleil, agenouillée, toute courbée, poussant sa lueur, par un grand souffle de son âme, jusqu’au champ où gisait le capitaine Lautier. Par miracle, la parcelle ardente était devenue une longue flamme couchée, étirée, à travers les espaces du mystère.

Jeannette et Jacquier, l’une en cape, l’autre en blouse, Claire et Simon franchirent ce jour-là le porche de l’église où deux anges sont accoudés dans le granit. Les cierges s’allumèrent au feu des paroles divines. Et, dans l’ombre, ils formaient de petites clairières dorées.

De retour aux Ages, dès qu’elle eut enlevé sa cape, Jeannette attisa les braises, chargea les chenets de fagots secs, graissa la poêle pour y faire couler une pâte de farine et d’œufs. La flamme pétillait et sautait, les crêpes tournèrent. Peu à peu, elles dressèrent, fine comme toile fine, une pile rousse et fumante. Claire donna à Simon la permission d’en manger avant tous. Jeannette, prenant à deux mains la queue de la poêle, l’agitait sans cesse d’un mouvement régulier pour l’élever soudain avec une étonnante agilité; et elle chanta une vieille chanson:

Elle sort du logis, En dépit de son père. Mais bientôt un esprit Apparaît devant elle, En lui disant: Ma belle, Je vous prie de m’aimer. Et ensuite lui donne Un diamant doré.

La crêpe tournant, elle répétait: «Un diamant doré».

Dans la brasière cuisait tout doux une petite côte de porc en compagnie d’un céleri du verger. Midi approchait. Jacquier revint de l’étable. Il avait fait couler des gouttes de cire sur les mangeoires de l’étable, au bord des ruches, les abeilles étant un peu chrétiennes. Son cœur était paisible, les usages observés. Il battit des mains, quand Jeannette fit sauter sur la corniche de l’armoire la dernière crêpe; ainsi il y aurait de l’argent dans le tiroir toute l’année. Claire, assise au coin du feu, tâchait d’égayer Simon, mais il lui parut qu’il ne riait plus comme autrefois en un pareil jour.

Alors elle lui chanta cette chanson douce et grave, qui éloigne de la terre:

C’est une fille muette Parmi les cieux, Lui apparut une dame Dans son troupeau. Toujours elle lui demandait Un bel agneau.

Les agneaux de mon père Sont pas à moi. Si vous voulez que j’y aille, J’irai. Si vous voulez que lui parle, Lui parlerai.

Vas-y vite, la belle, La Ysabeau, Vas-y sans peur ni crainte Ni danger du loup. Je garderai le troupeau Bien mieux que vous.

Simon leva les yeux vers elle, devinant le souffle du mystère:

Bien le bonjour, mon père, Ma mère aussi. M’est apparue une dame Dans mon troupeau, Qui toujours me demande Un bel agneau.

Reviens-y, ma fille, La Ysabeau! Dis-lui que la troupe Et aussi le troupeau, Tout est à son service, Même le plus beau.

Claire soupira, puis reprit, à mi-voix, la tête courbée:

Son père et sa mère Sont bien contents D’avoir une fille muette Et de l’ouïr parler. Ils disent pour rendre grâce L’_Ave Maria_.

Quand l’heure arrive, Elle ne rentre pas. Son père et sa mère La vont chercher. Ils l’ont trouvée morte Au milieu d’un bois.

Lui ont trouvé une lettre Sous son bras droit, Que ni prêtre, ni personne N’a pu lire. C’est Monseigneur l’Évêque Qui l’a lue.

Il a lu sur la lettre De l’Ysabeau Qu’elle avait jeûné le carême, Les Quatre-Temps, Et qu’elle était une sainte Au Paradis.

Simon voyait dans les yeux de Claire le rayon des larmes retenues, un tremblement de rosée sur cette fleur de chanson.