Prodige du cœur
Chapitre XVII
L’automne montra sa première ardeur; la vallée parut s’élargir pour livrer passage à quelque immense miracle. Une flamme secrète brûlait dans les bois et sur les eaux. L’enchantement annuel descendait de l’étoile du soir et ne touchait que la pointe des arbres avant de glisser le long des branches pour se répandre à terre. Un empire de brumes et d’or végétal naissait; la rivière, l’étang de Bonnal, la moindre source appelait une lumière de songe. Des semaines passèrent. Les champs devinrent plus beaux que le ciel. L’air était d’une sonorité étrange; partout frémissait une couleur de feu léger dans les feuillages plus tremblants. L’horizon s’éloignait et rompait son cercle sous la poussée d’une ardeur mystérieuse.
Claire s’asseyait le soir, près de Simon, sur le banc du seuil. Sa figure était pâlie et plus creusée; ses yeux sombres paraissaient agrandis. Elle avait dû louer une servante de quinze ans pour aider aux travaux du ménage et de la grange, Jeannette ne pouvant suffire à la besogne toujours pressante.
Jacquier grognait:
—Notre maîtresse, qu’est-ce que vous avez contre vous?
Il ne l’interrogeait pas davantage. Un jour, elle lui répondit avec une douceur qui le toucha:
—Occupez-vous de Simon, je suis trop lasse pour le distraire.
Vers la fin du mois d’octobre, elle cessa de travailler. Elle abandonna les soins du ménage à Jeannette. Elle se tenait près d’une fenêtre et reprisait lentement le linge de Simon, en songeant que bientôt elle serait seule dans cette maison. Elle s’habituait à cette pensée. Elle en faisait entrer la pointe au fond de son cœur. Elle ne pouvait que supplier Dieu qu’il gardât Simon du mal et de tout danger. Dans sa douleur, il y avait la profonde paix du bien accompli. Elle attendait une sorte de prodige, et elle aurait voulu en être déchirée; la graine meurt sous la pousse neuve. Mais elle n’était qu’une faible femme avec trop d’amour. Souvent Simon la surprenait au milieu de ces tourments obscurs; c’était lui maintenant qui racontait des histoires pour tâcher de l’égayer. Il avivait, sans le savoir, la plus grande peine du monde.