Prodige du cœur
Chapitre IV
Jeannette, après la messe de minuit, jeta dans le puits un morceau de pain pour qu’il ne se tarît pas. Elle observait les usages en silence, avec une confiance obstinée. D’habitude, on portait du cidre sur la table, mais Jacquier, en la fête des rois, ne voulut boire que du vin; il aurait ainsi du sang bien pur toute l’année.
Les jours reprirent leur simple courant. Simon revint à l’école, et Claire se livra aux besognes quotidiennes avec plus d’ardeur, comme si elle voulait éloigner ainsi toute rêverie. Mme Lautier n’avait pas donné de ses nouvelles. Tous les ans, à la même époque, elle n’y manquait pas. Claire en venait à songer que Mme Lautier pouvait devenir infirme ou mourir par accident; Simon ne quitterait jamais les Ages. Mais, vite, elle se blâmait, demandant pardon à Dieu qu’une telle pensée l’effleurât.
—Il n’est pas à moi, mon Dieu. Je le sais bien. Gardez-moi du mal.
Chaque soir, après la veillée, elle récitait la prière, à genoux, sur le plancher, dans la grande salle, les regards levés vers une image de la Vierge Marie. Simon disait l’oraison du «Souvenez-vous», ce gémissement d’espoir et d’amour qui monte de la vallée. Puis Jeannette, qui n’avait jamais su lire, ni écrire, marmonnait entre ses dents la patenôtre blanche, n’ayant retenu que celle-là: «Le Bon Dieu est mon Père, la bonne Vierge, ma Mère. Les apôtres sont mes frères et les vierges sont mes sœurs. La croix de sainte Marguerite en ma poitrine est écrite. Madame s’en va sur le champ, à Dieu pleurant, rencontre Monsieur Saint-Jean. D’où venez-vous? Je viens de loin. Vous n’avez pas vu le Bon Dieu? Si fait, il est en l’arbre de la Croix, les pieds pendants, les mains clouées, un petit chapeau d’épines blanches sur la tête. Qui la prière à Dieu saura, qui la dira trois fois au soir, trois fois au matin, gagnera le paradis à la fin.» Elle récitait cette prière naïve, qui venait du fond des temps, avec une foi toute pure. Claire Lautier sentait bien que Dieu était touché par ces paroles qu’aucun paroissien du monde n’avait consignées.
Le temps devint pluvieux et le vent reprit ses longues courses monotones. Le 20 janvier, Claire reçut des mains du facteur de Bonnal une lettre de Mme Lautier. A ce moment, elle était sur le seuil de l’étable et coupait des carottes fourragères pour les brettes. Quelque temps, elle regarda autour d’elle, comme si on pouvait l’épier. Puis, sans rompre encore l’enveloppe, elle alla s’enfermer dans sa chambre. Une grande peur la tenait. Quand elle se fut un peu apaisée, elle ouvrit la lettre et la lut d’un trait. Sa belle-sœur annonçait sa venue pour le mois de mars; elle remerciait Claire des bons soins qu’elle avait prodigués à Simon, elle se sentait coupable d’avoir paru l’oublier; la vie l’en avait éloignée. Dans une longue page, elle se défendait comme d’une accusation. Mais son ami était étrange et ombrageux. Elle parlait de l’existence des villes si fiévreuse, si rapide. L’enfant avait mieux vécu, jusqu’à présent, au bon air de la campagne qu’en ces appartements étroits de Paris. Elle racontait qu’elle avait fait de beaux voyages en Italie, en Grèce. Maintenant elle ne quitterait plus la France. Claire ne put en lire davantage, ses yeux se voilaient. Elle poussa une longue plainte, qu’elle étouffa sous ses mains rapprochées. Elle maîtrisa enfin sa douleur et murmura:
—Cela devait arriver. Il ne faut pas s’en étonner. C’est dans l’ordre.
Elle se tourna vers le visage loyal du capitaine Lautier qui souriait dans un cadre d’or.
—Tu n’es pas là, toi, mon bon frère…
Puis, avec force, elle gronda:
—Si, tu es là. Je le sens bien. Garde-moi.
Elle replia la lettre de Mme Lautier, et, soudainement calmée, elle la glissa dans le tiroir de la commode. Elle revint à l’étable; le travail régulier la maintenait dans une sorte de clarté. Tout à coup, elle sortit, chassée par une pensée brusque; malgré la pluie qui tombait, elle resta, immobile, près de l’ormeau de la cour. Jamais elle n’avait parlé à Simon de sa mère ou bien en des termes si vagues qu’il ne pouvait rien comprendre, ni deviner. Elle eut le sentiment d’être coupable. Quand le petit reviendrait de l’école, elle le verrait brusquement grandi, et elle serait humble comme une enfant qui avoue sa faute. Elle avait les tempes serrées. Elle entendait d’avance les paroles qu’elle prononcerait. Et elle aurait mieux aimé lui dire:
—Je suis rongée par un mal terrible qui prend mon corps par lambeaux et je vais mourir.
Ce n’était pas du corps qu’il s’agissait, mais de l’âme. Pour la première fois, Simon s’éloignerait d’elle, par cet aveu, quoi qu’elle fît; la vérité ne pouvait être diminuée, trahie. Elle demandait à Dieu du courage. Bientôt elle reprit son travail; Tant-Belle se coucha à ses pieds. Elle n’accomplissait qu’une besogne machinale et se demandait comment elle parlerait à Simon de tant de choses qui lui faisaient peur à elle-même.
Au dehors, le vent tourna, lava le ciel comme une eau; les nuages devenaient blancs et se perdaient à l’ouest. Le soleil parut et se glissa jusqu’à la grange où travaillait Claire. Elle se leva de l’escabeau où elle était assise, secoua son tablier et sortit dans la cour. Ce beau temps du ciel, loin d’apaiser sa peine, la mettait mieux à nu, au fond d’elle-même. Elle avait connu trop de soirs pareils et de ces fêtes célestes qui succèdent à la soudaine fuite des brumes. Alors elle était heureuse près de Simon, ne songeant qu’à l’élever et à l’aimer. Les enchantements de la saison s’accordaient avec ceux de son âme.
Au milieu de la cour, dans le bassin de granit, un point d’eau brillait, une noisette de feu sous le soleil. L’air s’emplissait d’une grande paix et le soir qui s’avançait sur la vallée ouvrait une aile au plumage enflammé. Un battement fin, une légèreté inouïe, comme d’un oiseau tout-puissant qui se pose un moment à terre, et il saisit le cœur, car, peut-être, on ne le verra plus.
Claire attendait d’habitude Simon sur le seuil de la maison; mais, cette fois, elle prit le chemin qui descendait vers le pont de Chanaud. A mi-côte, elle s’arrêta, avec la pensée naïve de le surprendre et d’entendre son pas, de loin, sans qu’il pût la voir. Elle entra dans un petit bois de chênes, et sous la lumière du couchant, mêlée à celle de la rivière, elle se sentait une âme d’enfant. Simon marchait sans hâte, le béret posé sur l’oreille, le sac de cuir en bandoulière. Parfois il cueillait un brin de genièvre et tournait sur un talon. Il considérait le courant de la vallée, le beau chemin d’eau vivante, tout bordé d’arbres penchés.
Claire le voyait venir maintenant. Il enfonçait ses petits poings dans ses poches et sifflait une chanson, en penchant un peu la tête. Il passa le long du bois; n’y tenant plus, elle courut dans le chemin et l’appela. Il montra une surprise joyeuse qui éclaira ses yeux gris. Brusquement elle l’étreignit; puis, en silence, elle fit route avec lui et elle l’enveloppait de ses bras. Comme ils arrivaient au sommet de la vallée, elle murmura:
—J’ai tant de choses à te dire, Simon. Ce soir n’est pas comme les autres.
—Oh! Il est bien comme les autres, puisque tu es là, tout près de moi.
Dès le seuil de la maison, elle lui enleva son sac, son béret, et elle remplaça ses souliers par des pantoufles chaudes.
—Viens dans la chambre, Simon; nous serons plus à l’aise pour parler.
L’enfant vit bien qu’elle avait changé de figure. Il aperçut, pour la première fois, dans les yeux de Claire quelque chose de mystérieux. Ses mains, qu’elle appuyait sur sa tête, tremblaient.
—Simon, depuis que tu as l’âge de raison, j’aurais dû te parler de ta mère. Moi, je ne suis pas ta maman. Celle qui t’a donné le jour, tu ne l’as jamais vue, parce qu’elle ne pouvait pas venir ici, ni t’élever; et toi, tu n’aurais pu rester auprès d’elle, quand tu étais tout petit. Je t’avais dit que ton père était un brave officier et tu es à moi, quand même, car il est mon frère, et je le remplace.
Elle fit un violent effort et dit:
—Ta maman est bonne, je l’aime bien. Elle va venir. Peut-être, un jour, tu me quitteras pour la suivre.
Vers elle il leva bien droit sa figure pâlie de chagrin et s’écria:
—Tu es ma maman! Tu es ma maman! Je ne te quitterai jamais.
Alors elle ne put prononcer un seul mot, courbée par son cœur. Simon l’entourait de ses bras et il était plein de crainte.
Haletante, elle disait:
—Ah! pour la première fois, je t’ai fait de la peine, Simon…
Quand ils entrèrent dans la salle, Jacquier était de retour. Il avait relevé des barrières dans les prés, ébranché des chênes de clôture. Comme d’habitude, il se tenait près du feu.
Claire s’efforça d’apaiser Simon. Elle lui promit de ne jamais le quitter. Avant que Jeannette eût servi la soupe, elle lui chanta maintes chansons, celles de Malborough et du Sire de Framboisy, en les accompagnant de mines impayables.
Après le repas, l’enfant était tout à fait calmé. Claire ouvrit la porte.
—Viens voir, Simon, la chatte qui fait le gros dos au bout du pré.
Il accourut. La lune apparaissait dans son plein, comme si elle avait roulé dans la haie voisine. Elle était si merveilleuse, couleur d’or blanc, que l’on ne voyait pas sa forme tout d’abord. Elle monta, sortant du buisson où elle propageait un feu de songe qui éclairait avec une mystérieuse douceur.
—Comme elle est blanche, dit Claire, elle a dû se baigner dans la rivière.
Un moment, il sembla qu’elle reposait sur une branche basse du frêne, puis un souffle la détacha, et la campagne se mit à rêver.
Claire regardait cela; elle ne sentait pas que de grosses larmes roulaient sur ses joues. Mais Simon, relevant la tête vers elle, s’écria:
—Ne pleure pas. Je ne veux pas que tu pleures.