Prodige du cœur

Charles Silvestre · Chapitre 6 sur 28

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Prodige du cœur

Chapitre VI

Le temps était brumeux le matin; vers midi, le ciel s’éclairait. Les pentes de la vallée montraient, par places, un pelage violacé, coupé de la fusée des genêts verts. Des gouttes d’eau s’allumaient, faisant de petits battements de couleurs. Entre des pierres, le chardon nain, devenu sec, avec sa houppe de coton jaune, paraissait en vieil argent. Une pluie de chatons dorés tombait des branches fines du noisetier sauvage. Une sorte de vapeur, comme d’un brasier secret, glissait sur des taillis de chênes cendrés. La rivière se mouchetait de soleil; un grand travail de lumière l’agitait d’incessantes reprises de rayons. Des ombres passaient, des souffles étranges sur une glace sans tain; mais au-dessus des ronciers séchés, de la fougère morte, quelques durs bosquets de houx, en pointes de lance, aspiraient l’essence du jour par toutes leurs feuilles armées; ils ne cessaient de flamboyer et de s’éteindre, selon la course des nuages.

Jacquier et Jeannette balayaient les prés, ils entassaient les broussailles mortes et les brindilles pour les brûler. Çà et là montait l’épaisse fumée de ces brasiers que le vent rabattait. Vers trois heures elle se mêlait au brouillard qui s’élevait de la vallée. Soudain tout sentier semblait coupé, l’horizon glissait comme un nœud coulant où la terre se repliait. Les arbres proches, sur une brume opaque, n’étaient plus que des traces sombres, de mystérieux frottements. Jeannette et Jacquier revenaient à la maison; Tant-Belle les suivait en secouant sa fourrure givrée. Malgré le froid, Claire descendait le chemin de la vallée, traversait le pont de Chanaud pour venir au-devant de Simon. Dès qu’elle l’avait rencontré, elle remontait autour du cou de l’enfant le cache-nez chaud. Tous les deux, ils regagnaient en silence les Ages, assez heureux de faire route ensemble.

Mme Lautier annonça dès la veille son arrivée par une carte-lettre. Claire avait demandé pour Simon quelques jours de congé. Elle l’éveilla de bonne heure, car Mme Lautier arriverait le matin par le train de huit heures et le chemin était long des Ages à la station de Bonnal. Elle s’habilla, au clair de la lampe, de son vêtement des jours de fête. Simon ne disait que peu de paroles, tandis qu’elle s’empressait autour de lui. Il cachait une sorte de peur mêlée à une grande curiosité; et il restait grave, sentant bien que cette journée était pleine d’inconnu.

Claire se couvrit d’une cape, et coiffant Simon d’un béret de drap, elle le fit monter près d’elle dans le charreton mené par l’âne que Jacquier appelait «Tournebroche». Il était très vieux, très roussi, avec un ventre énorme; on ne faisait appel à ses services qu’en de rares occasions. Mené par lui, on était sûr de cheminer bien plus lentement qu’à pied. Mais il y aurait sans doute quelques bagages à porter. Jacquier grogna:

—Au revoir, pauvre demoiselle.

Le jour se leva; les brumes devenaient blanches vers l’Est. Claire, dans le sentier pierreux, rassembla les rênes pour empêcher l’âne de buter. Elle aurait voulu parler, pleurer, rire; mais quelque chose lui barrait la gorge. Simon s’appuyait sur elle, plein de trouble. Il fallut une bonne heure pour arriver à la station de Bonnal. Claire se sentait prise d’un grand froid. La garde-barrière la fit entrer dans sa maisonnette pour qu’elle se chauffât. Et elle posait maintes questions auxquelles Mlle Lautier répondait en hâte:

—Oui, nous attendons la mère du petit. J’ai été contente de l’aider en élevant Simon. Elle pouvait le garder auprès d’elle, mais il n’est pas fort et l’air de la campagne est excellent.

Elle fit l’éloge de Mme Lautier, en refoulant sa peine, car Simon devait avoir une mère admirable.

—Il lui fallait gagner sa vie, à la mort de mon pauvre frère. Ceux qui disaient qu’elle ne songeait pas à son petit sont de mauvaises gens.

En ce moment, par un prodige du cœur, elle décidait que Louise Lautier était bonne et fidèle, et que seul le malheur l’avait empêchée de remplir son devoir de mère.

Le train arriva. Claire reconnut Louise Lautier qui descendait d’un compartiment de deuxième classe. Elle dit quelques paroles de bienvenue et poussa devant elle Simon qui se cachait. Louise étreignit quelque temps son enfant qui, le premier trouble passé, leva timidement les yeux vers elle.

—Tu es content de me voir?

—Oui, je suis bien content.

Il considérait, avec un extrême étonnement, cette femme élégamment vêtue d’une robe de voyage de bonne coupe, et qui répandait un parfum étrange. Quand elle monta dans le charreton, il vit les longues jambes gainées de bas en soie brillante, si différents de ceux que portait Claire, tricotés avec du gros coton noir. Son trouble revenait; il avait envie de pleurer, bien qu’il fût sans tristesse. Chemin faisant, Louise remercia Claire des bons soins qu’elle avait donnés si longtemps à Simon. Elle répondit à peine, faiblement, en hochant la tête.

—Il est grand garçon à présent, dit Louise.

Elle caressa en riant la tête de son enfant, l’attirant contre sa casaque de velours où l’éclat de la gorge paraissait. Il suffoquait d’une nouvelle douceur. Cette maman qui arrivait comme dans les contes de fées, sous un coup de baguette enchantée, elle était belle avec ses cheveux courts et blonds, sa nuque blanche, ses yeux si rieurs, si grands, dans un visage où la bouche était couleur de cerise.

Elle parlait sans cesse.

—Tu travailles bien en classe? Tu sais lire, écrire et compter?

—Oui, madame.

—Il m’appelle: madame. Vous entendez, mademoiselle Lautier? Je suis ta maman; Claire n’est que ta deuxième maman ou plutôt ta bonne tante.

Elle l’embrassa:

—Simon, tu es beau, tu me ressembles. Tu as des yeux un peu comme les miens et une petite bouche. Claire, je suis bien contente. Dites, votre âne vénérable montera-t-il la côte? Il n’a pas l’air d’y tenir beaucoup. Voilà une belle rivière.

Simon l’écoutait, charmé par le son de sa voix qui était fin. Claire ne laissait entendre que des mots entrecoupés.

—Claire, vous ne parlez pas, cela se comprend en ce pays tranquille où il n’y a guère que des arbres, de l’herbe et des oiseaux.

Le soleil éclairait paisiblement la campagne. A travers les bois dépouillés, l’eau faisait des signes merveilleux, des appels de fraîcheur et de repos. Des genièvres échappaient à la griffe des ajoncs, dans un étincellement de givre. On approchait des Ages. L’âne penchait sa grosse tête comme s’il allait faire la culbute, et il soufflait, exhorté par Claire qui le piquait d’un bâton muni d’une pointe aiguisée. L’horizon se découvrait davantage, l’air devenait plus vif. Le charreton tourna dans la cour. Louise Lautier sauta légèrement à terre et prit dans ses bras Simon.

Claire appela Jacquier qui détela; il affecta de ne pas voir Mme Lautier; mais, comme elle vint le regarder avec curiosité, il fut bien obligé de balbutier un bonjour dans sa barbe ébouriffée.

Claire fit entrer sa belle-sœur dans la maison.

—Vous êtes ici chez nous, dit-elle. C’est là que mon pauvre frère est né.

Louise Lautier devint grave, puis elle s’écria:

—Mignon, parle! Raconte-moi comment tu passes ton temps ici. Peut-être t’ennuyais-tu?

A ces derniers mots, Claire quitta en hâte la salle et se réfugia dans sa chambre. Louise, sans y prendre garde, ouvrit une valise et en tira des sacs de bonbons.

—Donne ta bouche, dit-elle, il n’y a pas de bonbons comme ça aux Ages.

Elle garda sa fourrure et remarqua que le feu la rôtissait par devant, tandis qu’elle avait froid aux reins. Simon s’enhardit peu à peu. Il dit, tout à coup, les yeux écarquillés:

—C’est bien vrai que tu es ma maman?

Il caressait le doux corsage où le cou blanc se gonflait, découvert jusqu’à la naissance de la gorge.

—Comme tu es habillée, comme tu sens bon!… Il n’y a pas de pralines comme ça chez l’épicière. Elles ne peuvent pas fondre.

Jeannette venait de plumer un poulet et, tandis qu’elle le vidait, elle regardait avec une brûlante curiosité Louise Lautier. Quand elle glissa la broche sur les landiers, elle dit un bonjour en allongeant les lèvres en godet comme pour le retenir.

Louise avait pris Simon sur ses genoux.

—Il faut bien que je te berce, mon petit, puisque je ne l’ai pu jusqu’à présent.

Il sentait un grand bonheur l’envahir. Tant-Belle se coucha devant le feu.

—C’est une jolie bête, dit Louise. On m’avait donné un chien dans ce genre.

—Moi je te donnerai un bœuf que j’ai fait avec des planches.

Claire qui avait entr’ouvert la porte regardait sa belle-sœur avidement et elle voyait briller les yeux de Simon. Elle voulait préparer le lit où l’enfant coucherait avec sa mère, mais elle n’en avait pas la force en ce moment. Elle était comme étourdie; la réalité l’effrayait et, peu à peu, la saisissait tout entière. Allait-elle s’élancer vers Mme Lautier, lui enlever Simon qu’elle caressait et charmait, et crier: «Il n’est pas à vous. Partez!»

Elle ouvrit tout à fait la porte et dit à mi-voix:

—Viens, Simon. Il faut bien que tu montres à ta maman tes jouets et ta petite armoire où tes habits sont rangés.

Mais il écoutait Louise qui lui racontait des histoires de la ville et lui parlait de ces magnifiques magasins et de ces théâtres qui sont d’immenses palais pleins de parfums et de soleil.