Prodige du cœur
Chapitre XIV
L’été approchait. On le voyait bien aux verdures fortifiées de la vallée, à ce moutonnement de feuillages couvrant le versant. La rivière verdoyait aussi, et ses bords ne cessaient de vivre sous les trembles reflétés. Elle apparaissait parfois telle une large faulx abandonnée qui se recourbait dans l’herbe.
Claire poussait les brettes et les bœufs dans un pacage que baignait la Gartempe. En ce lieu, de hauts rochers noirâtres s’élevaient; et des chênes attachant leurs racines entre les pierres versaient une gravité, une sorte d’immense songerie. Le flot, à cet endroit, devenait couleur de terre labourée. Tout bruit cessait; seule, murmurait la rivière qui avait le luisant de l’huile. La paix était si forte, ici, que Claire en était saisie. Mesurant le silence, un poisson sautait, faisait des feux blancs qui s’éteignaient peu à peu; ou bien c’étaient des bulles, des fusées de perles qui montaient de profondeurs où un rayon vert tremblait.
Claire, assise dans un repli de la prairie, ne prêtait guère d’attention à cette vie de la rivière, ni au vol brusque du martin-pêcheur, beau comme une poignée de tendres feuilles ensoleillées et qui paraît se détacher des vergnes penchés. Le jacassement de la poule d’eau qui sort de son trou ne la surprenait plus. Tout cela était trop familier. Près de Tant-Belle couchée à ses pieds, elle restait immobile, recevant la paix de l’air et de l’eau en tricotant quelque lainage pour Simon. Elle songeait qu’elle était seule en ce monde et que, sans l’enfant, elle aurait été une femme qui vieillit, inutile. Elle pouvait s’en aller chez les morts, mais ce petit, il fallait le sauver. «Je donnerais ma vie pour lui, songeait-elle, et ce serait de grand cœur. S’il y a quelque chose de bon en moi, que ce soit pour lui… Mais je ne suis qu’une pauvre fille.»
Maintenant, avec le tremblement d’être impuissante, elle s’isolait. Simon revenant de classe, elle ne passait plus ses heures près de lui, penchée sur sa tête blonde, lorsqu’il apprenait ses leçons. Elle ne lisait plus dans son livre pour lui faire répéter la page désignée par le maître. Elle restait plus souvent seule dans sa chambre, près de l’image de son frère; et tout bas elle lui demandait conseil. Mais rien ne lui répondait. Devant Simon, elle s’appliquait à devenir plus calme, à mieux contenir son cœur. Un soir, l’enfant, qui depuis longtemps devinait ce refoulement, dont il souffrait, se précipita vers elle en pleurant:
—Tu m’aimes moins. On dirait que tu te caches de moi.
Elle eut la force de ne pas montrer ses larmes, mais elle lui caressa la tête et soupira:
—Comment peux-tu parler ainsi? Je deviens vieille, voilà tout. Ta maman est bien plus jeune que moi.
Il leva vers elle sa figure grave et demanda:
—Ça ne t’ennuie pas que je pense à elle, dis, maman Claire? Il y a longtemps qu’elle n’a pas envoyé de lettres. Je te cachais mon chagrin.
Claire put sourire et l’étreignit:
—Il faut bien que tu penses à elle. Moi, j’y pense autant que toi.
Les jours coulaient dans l’immense paix agricole. La vallée verdoyait davantage. Le temps des foins était venu; on ne pouvait se servir de la faucheuse mécanique en ces terres montueuses. Jacquier partait au petit matin, quand le soleil monte des collines aussi douces au regard que la plume du pigeon sauvage. A ses poings, la faulx tournait dans l’herbe haute, blanchie de rosée, et il chantait pour se donner du cœur. Comme les jours étaient chauds, avec des menaces d’orage, Claire et Jeannette fanèrent sans répit. La charrette câblée entrait, dorée par le soir, sous le portail de la grange où Jacquier, ruisselant de sueur, mais bien content, la déchargeait.
La pluie arriva comme l’herbe du dernier pré était presque sèche. On avait eu le temps de faire des meules qui empêchent le foin de se gâter. Au bout de huit jours, le ciel s’éclairant, on les ouvrit sous un ciel tamisé de nuages, et qui ne grille pas l’herbe, mais la fane peu à peu, en lui gardant tout son arome. Les jeudis, Simon aida à râteler avec ces mouvements réguliers qui ne laissent pas de brindilles.
Après les feux de la Saint-Jean, les blés jaunirent davantage; le vent y courut, tel une fumée. Pas de plantes inutiles et mangeuses; à la saison humide, on les avait désherbés avec soin.
Quelque temps encore, et l’épi allait être bon à couper. Jacquier se reposa un peu. Assis sur un billot de chêne, devant la grange, il tordait de la paille pour en faire des liens qui tiendraient solidement les gerbes.