Prodige du cœur

Charles Silvestre · Chapitre 19 sur 28

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Prodige du cœur

Chapitre XIX

En ce pays que le vent dépouillait de ses feuillages, on labourait. Dans l’enveloppement des brumes, on entendait tinter la chaîne de la charrue, souffler la paire de bœufs, et des cris éveillaient des espaces inconnus. En ce mois, les travaux des anciens âges revenaient dans ces champs morcelés qui se doublaient de mystère. C’était toujours la même marche, cette hâte lente d’où coule la pensée avec le sang.

Jacquier put mener à bien les labourages. Le vieil acharnement qui triomphe des pluies et des vents le reprenait; il s’agissait d’accomplir ce qui était tracé et qui ne changeait pas, comme la forme du grain de blé.

Mais, quand il revenait des champs, il s’affligeait de voir Claire assise près du feu, courbée. Dans le pays, on s’étonnait qu’elle eût vieilli aussi brusquement. On disait sous le manteau, à la veillée, que cette lassitude n’était pas naturelle.

Un jour, une femme de Ballanges, qui connaissait beaucoup de secrets, presque tous perdus aujourd’hui, dit à Jacquier:

—Mon pauvre, regarde bien, l’enfant est trop beau et trop fin. Claire n’est pas sa mère et elle l’a élevé aussi bien qu’une bonne mère. M’est avis qu’elle lui a donné plus que son sang. C’est pour ça qu’elle périt. Quand on tire de l’eau, il faut qu’elle passe ailleurs.

Les jours s’écoulaient. Claire paraissait toujours plus appesantie. Peu à peu, de vieilles gens vinrent la voir à la faveur des plus futiles prétextes, et ils la regardaient avec une grande curiosité. En s’en allant, après avoir parlé des choses de la maison et des champs, ils lui conseillaient des tisanes d’herbes, des pratiques secrètes. Elle souriait, haussait les épaules et s’écriait qu’elle n’était pas malade. Un soir, Jacquier, n’y tenant plus, lui dit:

—Maîtresse, rien ne vous fait mal, et c’est bien plus dangereux! Moi, j’ai trouvé ce qui vous tient. Il faut défaire «l’encontre»[B]. On vous a jeté un sort.

[B] Mauvais sort.

Claire avait horreur de la superstition, dont quelques vestiges subsistaient, çà et là, dans ce pays. Elle rabroua le bonhomme et lui demanda de ne plus s’inquiéter. Si, quelques jours, elle avait été obligée de s’aliter, elle allait, à présent, beaucoup mieux. Il ne s’agissait que de faiblesse, il fallait seulement prier Dieu.

Jacquier se tint coi; mais il s’attachait à son idée. Pendant une semaine il fut soucieux. Il désirait que Claire écoutât ses conseils et vînt avec lui faire visite à la vieille Pouraud qui nichait dans l’étrange village désert où habitaient les fées. On ne savait pas l’âge de cette femme; les uns disaient qu’elle avait au moins quatre-vingt-dix ans, les autres, qu’elle venait de franchir les cent ans. Le maire de Bonnal, Jantou Prufaud, petit propriétaire, ami du progrès, mais qui voulait que son fumier restât à sa porte, tenta vainement de la décider à entrer à l’hospice. La commune lui fournissait quelques pains par mois. Elle avait la réputation d’être sorcière, mais bonne femme. Quelques jeunes filles allaient encore la voir, en cachette, pour faire disparaître par enchantement des verrues ou ces rougeurs qu’on appelle: feu sauvage. Les vieux connaissaient sa puissance; elle était défaiseuse de sorts ou releveuse d’encontres. Autrefois, il y avait seulement trente ans, beaucoup lui demandaient une aide, un appui, en cette campagne où la solitude entretient tant de mystère. En façon de merci, on lui apportait une bouteille de vin, un bout de lard ou de salé; elle n’acceptait jamais d’argent. A présent, elle ne sortait plus de son trou, sauf une fois par semaine pour aller chercher son pain.

Jacquier la considérait avec respect, l’ayant vue jadis dans tout son prestige. Elle relevait l’encontre et il savait bien, lui qui n’ignorait rien des choses de la campagne, qu’il y en avait de plusieurs sortes: l’encontre d’air qui vient par refroidissement et coup de vent pluvieux; celle de terre qui apporte rhumatismes, goutte, enflure du corps produite par la fraîcheur du sol d’où s’échappe le poison des vipères et autres bêtes à venin. Après une journée de dure besogne, on s’étend sur le pré, à l’ombre, lorsque le sang est bouillant; de là des maux qui travaillent les membres et courent dans les os jusqu’à la mort.

Il avait demandé secours à la mère Pouraud; il s’en était bien trouvé. Dans son verger mangé d’orties et de plantes sauvages, se trouvait un puits à la margelle écroulée; crapauds, salamandres, grosses couleuvres y venaient à la chaude saison. C’est de cette eau qu’elle avait puisée pour la faire chauffer sur un feu de sarments de vigne. Elle s’était mise à genoux, et, dans le liquide soulevé à gros bouillons, elle avait jeté les brindilles calcinées. Elle observait leurs mouvements divers en marmonnant des paroles.

Jacquier avait bu de cette eau charmée. Elle se servait aussi d’aubépine blanche. Quand les charbons tournaient dans une fiole, en frôlant les parois du pot, il s’agissait d’un mal du bras ou des jambes; et de la tête, s’ils montaient vers le goulot.

La mère Pouraud défaisait le soleil. Elle remplissait d’eau un verre, le couvrait d’un linge et le retournait. Si les bulles d’air s’élevaient d’une certaine façon, le plaignant souffrait d’une insolation, mais elle disait des syllabes secrètes et le soleil quittait la peau du malade où il n’était pas à sa place. Elle jeûnait, cela lui était facile, et son jeûne, coupé de croûtons de pain et mêlé à des prières, chassait les fièvres.

Dans la semaine qui précède la fête des morts, Jacquier, ayant achevé sa besogne, entra dans la chambre de Claire, ouvrit l’armoire et prit en hâte un de ses corsages qu’il roula avec soin. Si la souffrante ne pouvait l’accompagner, un peu d’étoffe, pourvu qu’elle eût touché son corps, permettait de défaire l’encontre. Claire n’était pas malade, mais il fallait lui enlever cette fatigue mystérieuse qui pesait sur elle.

Jacquier prit un bâton, alluma une lanterne et fit en sorte que sa maîtresse ne s’aperçût pas de son manège. A travers champs, sous un ciel pluvieux, dans la rage du vent d’ouest, il gagna le village désert. Il s’en allait gravement et soupirait qu’il n’y eût guère que lui et quelques vieilles gens pour croire encore aux puissances cachées. Bientôt il devina dans l’ombre la ruelle où s’ouvraient des seuils fracassés et où nul n’entrerait plus. Il vit briller la goutte jaune d’une lampe dans une maison basse à une seule pièce. Il s’approcha de la fenêtre et, près du feu, il aperçut la vieille Pouraud qui se chauffait, assise sur un escabeau. Dans un coin, sur un coffre, des poules noires dormaient, la tête sous l’aile; un chat au poil roussi les regardait, immobile.

Il frappa la porte de son bâton. Un cri aigrelet lui répondit. Il leva le loquet et il entra, tellement saisi qu’il oublia de souffler sa lanterne. Elle tourna vers lui une tête énorme où les traits, autour du nez recourbé, se resserraient comme par un cordon tiré sous la peau. Elle regarda Jacquier; ses yeux, cerclés d’une membrane rouge, clignotaient, et elle étirait son cou fripé, tel un linge qui a trop servi. Elle marmonna:

—Assieds-toi, souffle ta lanterne.

Il la souffla et s’assit sur une chaise boiteuse. Elle se taisait, appuyant de nouveau son front dans ses mains usées. Il tenait les paupières mi-closes, il attendait qu’elle parlât. Elle dit enfin:

—Tu ne viens pas pour toi, mon fi. C’est pour Claire des Ages, ta bonne maîtresse…

Il expliqua qu’il avait apporté un de ses corsages. Il le tira de sous sa blouse. Elle le palpa, pencha dessus sa tête pesante:

—Mon fils, souffla-t-elle avec tremblement, je ne peux rien faire. Elle n’a pas de mal.

—Mais, vieille, elle est toute changée. Elle a quasiment fondu, et il me semble qu’elle n’a plus de vie.

—Oui, c’est un feu qui n’est pas d’ici. Elle s’en va… très loin. Tu ne peux pas la suivre, ni moi. Elle a donné ce qu’on ne peut point payer sous le soleil.

Les poules noires remuèrent un peu sur le coffre, et le chat jaune regardait brûler les braises. La mère Pouraud ne parla plus; le vent ronflait entre les ais disjoints de la porte. Tout à coup elle parut s’éveiller:

—J’ai vu le petit. Il ne m’a pas vue. Il est tourné comme un bon fuseau. Les deux Dames le gardent.

Jacquier s’écria:

—Vous pouvez relever l’encontre. Claire des Ages n’est plus la même.

Elle repartit:

—Il n’y a pas d’encontre, mais les Anges l’ont entendue prier. Elle est plus forte que moi. Je n’ai que les eaux, les petites plantes, le feu… Il faut se taire.

Il se leva, posa sur le coffre un bout de salé en offrande.

—Je vais rallumer ma lanterne à votre feu, dit-il.

Il prit des brindilles qu’il enflamma, mais elles s’éteignaient, quand il les approchait de la chandelle. Alors, plein de peur obscure, il regarda la mère Pouraud.

—Tu vois bien, dit-elle, mon pauvre! La lune est levée sous le nuage. Tu peux partir comme ça, sans lumière.

Il voulut parler, mais quelque chose le tenait au cou. Et il comprit qu’il n’avait plus qu’à s’en aller.