Prodige du cœur
Chapitre XVIII
Comme novembre approchait, Claire dut s’aliter. Le médecin de Bonnal, M. Vardier fut mandé à son chevet. Il déclara qu’il s’agissait d’une grippe, compliquée d’anémie. Quelques soins appropriés et la malade guérirait comme par enchantement, en cette terre des Ages où soufflait l’air le plus pur.
Le temps était pluvieux; l’eau, d’où étaient nés tant de beaux feuillages, allait les reprendre et les dissoudre. Le ciel s’éclaira, et dans la cour un tilleul à la tête ronde ne gardait plus qu’un arc de feuilles d’or pâle, tel une lune qui s’effile peu à peu.
Claire voulut se lever; elle avait été mécontente que l’on appelât le médecin. Elle n’éprouvait qu’une grande lassitude. Pour montrer que c’était là un malaise passager, elle se remit, tant bien que mal, à travailler dans la cuisine. Mais elle ne put longtemps continuer; elle avait des étourdissements brusques. En ces moments, elle s’appuyait à la table, pour ne pas tomber, et souriait afin de cacher cette faiblesse étrange qui lui faisait peur.
—Voilà ce que c’est d’avoir fait la paresseuse au lit, disait-elle.
Simon se montra si affectueux, si tendre qu’elle en fut toute remuée. Il lui prenait sa figure amaigrie, à deux mains, et il la baisait sur les yeux et les joues creuses. Elle le repoussa bientôt avec violence, souffrant terriblement de ces caresses et de ces regards qui lui enlevaient en un instant le courage qu’elle amassait. Alors son cœur se fondait; le tremblement de sa bouche annonçait les larmes; et, s’éloignant, elle égrenait des prières.
Jacquier sentait qu’une menace tournait sur la maison. Le soir, en revenant de labourer, il regardait Claire à la dérobée et il grognait. Il l’avait connue forte et pleine de vie. Quel mal la changeait ainsi? Ses moindres mouvements étaient lents; elle s’immobilisait, des heures. Son regard paraissait plus doux, mais la bouche faisait un trait blême. Jeannette l’interrogeait sur les choses de la maison, pour lui redonner goût à l’ouvrage, mais elle répondait:
—Tu sais bien ce qu’il faut faire.
Elle ne s’abandonnait pas au doute, mais son âme ardente amenuisait le corps; elle n’y prenait pas garde.
Simon devinait les sentiments secrets qui la travaillaient. Quand elle ne le repoussait pas, il venait s’asseoir sur un tabouret, à ses pieds, et il lui faisait la lecture dans les livres que l’instituteur lui avait prêtés. Un jour, comme elle se penchait sur lui, il vit tomber sur la page qu’il lisait une grosse larme qui s’y écrasa. Alors, n’y tenant plus, il s’écria:
—Maman Claire, pourquoi changes-tu comme ça? Je suis toujours ton petit.
Elle avait caché sa figure dans ses mains, il les écarta doucement, et il regardait ces yeux rougis, creusés. Elle respira avec force, et, quand elle put parler, elle dit:
—Il ne faut plus me faire la lecture, Simon. Je t’aime toujours, tu le sais bien.
Il se leva du tabouret où il était assis. Il caressa timidement les mains trop blanches, appuyées sur les genoux; puis, avec le sentiment d’un mystère trop grand pour lui, il s’en alla dans le bûcher où personne ne pourrait le voir pleurer.