Prodige du cœur

Charles Silvestre · Chapitre 2 sur 28

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Prodige du cœur

Chapitre II

Il y avait un peu de répit aux Ages. La trêve de Noël arrivait. Les champs avaient leurs semences. Jacquier sentait encore au creux de sa paume la poignée de grains qu’on lance d’un mouvement mesuré, car il s’agit de ce qui est plus précieux que l’or.

De grandes pluies sortirent de l’ouest, portées par des nuages pesants qui se succédaient sans cesse. On entendait la mystérieuse marche du vent qui s’en allait si loin qu’il ne faisait plus qu’un murmure; mais il revenait, avec des grondements, dans les chênes qui gardaient leurs feuilles mortes, la dépouille de l’été. Des troupes de corbeaux tournaient sur les châtaigneraies où ils se posaient quelque temps immobiles, l’aile repliée, le bec rabattu, tels de singuliers fruits noirs. Ils s’envolaient tous ensemble, comme à un commandement secret. Du fond de la vallée, une brume s’élevait, une sorte de grosse nuée blanche qui roulait et que le soleil pouvait à peine dissiper. On ne voyait que la tête des trembles de la rive qui semblait flotter. Il y avait dans l’air des cris qui paraissaient s’élancer des choses; l’appel des bergers se mêlait au bruit de l’eau débordée, au vent, aux coups de la pluie.

Claire Lautier, dès que Simon était de retour, le faisait s’asseoir devant le grand feu de bois. Elle lui enlevait ses bas et tendait ses pieds nus vers les braises, afin qu’ils fussent bien secs. Elle veillait sur lui plus que jamais, et parfois, sans apparente raison, elle l’étreignait. Il lui semblait que peu de jours s’étaient écoulés depuis qu’elle l’avait porté sous ce toit, alors qu’il était au berceau. Elle aurait voulu pouvoir chanter encore sur ses yeux les airs qui les avaient tant de fois fermés.

A présent, l’ayant bordé dans son petit lit, elle s’en allait, puis elle revenait quelques heures après, cachant sa lampe, pour le voir dormir, si tranquille, avec tant de sécurité. Alors, elle le baisait au front sans l’éveiller, pleine des tourments et de la plus grande douceur de ce monde.

Quelquefois, elle pensait qu’elle l’aimait trop. S’il avait été pareil à ces enfants méchants et disgraciés qui font de la peine à leurs parents, son cœur, peut-être, se serait moins attaché. Mais il était si paisible, si studieux, toujours un peu rêveur et doux; on le voyait bien à l’école où il aimait à s’isoler dans un coin de la classe ou de la cour. Ses yeux ne s’éveillaient vraiment que sous les regards de Claire Lautier, dans son ombre chère. Toute la joie était là-haut, au faîte de la vallée des Ages. Il n’y trouvait aucune parole discordante, aucun mouvement trop brusque, mais un glissement de paix.

—Quand je serai grand, je ne quitterai pas les Ages, disait-il souvent à Claire.

Elle murmurait:

—Cet enfant me sauve…

Lorsqu’il n’était pas à la maison, aux rares moments de répit, elle s’enfermait dans sa chambre. Ce soir-là, elle tira de la commode une boîte de bois blanc; elle se mit à relire les lettres de Jacques Renaud, celui qu’elle avait aimé et qui était mort. Puis elle appela, au fond de son cœur, son frère dont elle voyait le visage paisible et loyal dans un petit cadre doré.

—Tu vois… Ma vie serait finie sans ce petit. Il a déjà ton regard… Il n’est pas à cette femme… Il est à nous. Il sera bon comme toi, brave comme toi.

Elle se souvenait à jamais de Jacques Renaud, un garçon si simple et droit, lui aussi, et de ce suprême soir, où elle l’avait salué pour la dernière fois. Il ne s’était pas retourné en partant, sous les branches de la châtaigneraie du Bost, car il devait pleurer. De cet amour on n’avait rien su dans le pays, parce qu’il fallait que la guerre fût finie pour faire les accordailles.

Il était mort, et elle restait dans cette vie. Mais Dieu lui avait envoyé Simon et elle n’était plus seule, avec un cœur trop pesant. Elle entendit venir l’enfant, replaça les chères reliques dans leur boîte.

Simon lui tendit une lettre que lui avait donnée le facteur pour éviter un long détour. Elle la prit en tremblant et s’apaisa vite. C’était le charron de Bonnal qui demandait à acheter douze gros ormeaux du bois de Lafond. Elle cacha son premier trouble en feuilletant les livres et les cahiers de Simon. Il tira du sac où, chaque matin, Claire enfermait, entre deux assiettes, le déjeuner de midi, un pochon de sucre, un autre de café et une bouteille d’huile de colza pour la salade de doucette. Il faisait chaque semaine les petites commissions à l’épicerie de Bonnal. Claire ne manquait pas de dire:

—Ton compte est juste. Tu ne t’es pas trompé d’un sou.

Elle s’émerveillait, bien loin de croire que, si l’enfant n’avait pas été d’un bon naturel, il eût été vite tout gonflé de vanité. Mais il souriait, pirouettait sur un talon et disait:

—Ce n’est pas difficile!

Ce soir, comme le temps devenait froid, elle pensait que Simon prendrait demain un gilet de plus grosse laine. Elle le laissa seul dans la chambre, où une armoire de noyer, de petite taille, qu’elle avait commandée pour lui au menuisier de Bonnal, contenait ses vêtements et les animaux articulés que l’instituteur apprenait à découper. Il avait construit un chariot minuscule, aux roues peintes en rouge, et deux vaches colorées en jaune pour le tirer. Dedans il mettait une pomme de terre, qui suffisait à le remplir, ou quelques châtaignes. Il s’agitait et grondait comme il avait vu faire à Jacquier, lorsque les bœufs, sous l’aiguillon, bandaient leurs muscles pour sortir d’un chemin pierreux. Mais il s’apaisait vite et feuilletait l’Histoire Sainte, pleine d’images qui l’emportaient bien loin, en des pays inconnus où il y avait toujours du soleil.

Tandis que Jeannette tirait le lait, Claire en apprêtant le repas était travaillée d’un grand souci. C’était comme un trou dans sa tête où les pensées tournaient, montaient, retombaient. Mme Lautier n’avait pas écrit, comme elle le faisait à cette époque. Que devenait-elle? Jamais elle ne donnait plus de deux ou trois fois de ses nouvelles, chaque année. Les jours avaient fait masse; aujourd’hui Simon grandissait vite et pouvait découvrir la vérité qu’elle n’avait pas encore osé lui dire. De quelle étoffe était cette femme pour ne s’inquiéter guère de son enfant? Mais Claire avait peur d’accuser tout haut celle qui était, en dépit de tout, la mère de Simon.

Les temps devenaient plus troubles. C’était, partout, une fureur de plaisir, une sorte de colère. Au son d’un piano mécanique, à Bonnal, les garçons et les filles ne quittaient plus le bal avant le chant des coqs du matin. Ils dansaient des choses de la ville, des pas dandinés, sans franchise, avec des abandonnements comme si un grand lien se défaisait. Plus de bourrées, plus de chansons. L’église était souvent vide; elle attendait tant de retours. L’abbé Remier prêchait pour les chaises, comme on disait, sauf aux jours de bonnes fêtes. S’il ne restait au monde que l’argent et si l’on enlevait des cœurs le désir de regarder en haut, qu’arriverait-il? Les chiens même relevaient la tête: alors leurs yeux devenaient beaux. Aujourd’hui, plus rien que la monnaie; on n’en avait jamais assez et l’on croyait que tout peut se payer.

Claire voyait par la pensée les bals nouveaux où les filles portaient des robes à la mode qui laissaient voir trop de peau, sans souci de l’hiver et de la décence. C’était un gros plaisir qui s’offrait sans cesse. Et ces foires, où la terre n’avait plus sa vraie place, la vanité rougeaude s’y montrait; une faim moins de blé que de monnaie. D’un côté, la fièvre froide de l’avarice qui montait avec le gain; de l’autre, une richesse étalée, bouillonnante comme un vin que l’on n’a pu encore cuver. Partout cette grande angoisse, ce glissement. Dans les villes, on disait que c’était plus terrible, dans ces rumeurs où vivait la mère de Simon. Il fallait pourtant espérer, malgré ces jours où l’argent ne s’accordait pas au travail et semblait perdre le mérite qui le purifiait. Il y avait toujours, çà et là, de bonnes gens que le mal n’avait pas saisis. Claire se souvenait qu’un petit nombre de justes peut tout sauver. Ce qui l’épouvantait, c’était que Simon vécût un jour dans un air qui changerait son âme, quand Mme Laugier le reprendrait. Elle sentait qu’il se plierait vite à une existence nouvelle, étant d’un caractère bon, mais malléable. Sans la force de l’exemple, il serait perdu. Elle songeait qu’elle lui avait donné plus que sa vie, car elle s’était dépassée elle-même. Pourtant on le lui arracherait de la poitrine, mais cela qui était la grande douleur, un flot de sang qui sortirait d’elle et la laisserait faible pour toujours, lui semblait moins cruel que la pensée de savoir qu’il vivrait avec un cœur sans défense. Depuis un an, elle voulait s’habituer à son départ. Il pourrait peut-être ne pas lui échapper tout à fait. Mme Lautier, avec l’âge, deviendrait meilleure, touchée par la grâce dont parlait en chaire l’abbé Remier.

Elle refoula peu à peu sa peine. Elle entendait chanter l’enfant dans la chambre. Il était encore près d’elle; tout s’arrangerait sans doute; elle le demandait à Dieu.

Simon ouvrit doucement la porte, et, marchant à pas de chat, il vint surprendre Claire en lui sautant joyeusement au cou. Elle fut tellement saisie qu’elle appuya ses mains sur son corsage.

—Va lire près du feu, dit-elle.

Il obéit docilement. Tandis qu’elle coupait le pain pour la soupe, elle regardait à la dérobée le petit front incliné, les boucles tombantes, le renflement des paupières si douces, si pures. Et elle murmurait:

—Mon Dieu, je sais bien qu’il n’est pas à moi… Mais ne me l’enlevez pas encore.