Prodige du cœur
Chapitre III
Les pluies cessèrent. A l’horizon, une haute porte bleue s’ouvrit; le beau temps passa. Des jours fins; un ciel vif et froid, tel une blanche fleur des neiges. Les bois dépouillés quittèrent leur aspect sordide, cet air de grande misère qui serre le cœur; leurs branches devenaient neuves, frottées de lumière, avec des rayons, des gouttes d’or à leurs pointes. L’eau se purifiait, mirant selon l’heure une étoile, un arc de lune, un rameau de saule. Les gelées du matin faisaient une poussière immaculée et Simon, allant à l’école, s’amusait à briser en marchant les petites glaces enchâssées dans les creux de terre durcie et qui éclataient avec un bruit sec. Il était sans aucune inquiétude, s’abandonnant à la vigilance de Claire qui lui épargnait toute peine. Un merle qui sortait d’une haie d’épines, un éclair de source, au loin, la parole du vent le remplissaient d’une joie confuse. Il était toujours un enfant plein de douceur qui redoutait les jeux brutaux de ses compagnons de classe, sans jamais le montrer. Ce soir de Noël, il fut content d’être en vacances. Quand il rentra, Claire lui dit:
—Nous allons être bien tranquilles. Je voudrais te garder sans cesse tout près de moi. Je suis jalouse de ton maître qui te voit du matin au soir.
Il l’embrassa comme d’habitude, paisiblement, ne pouvant découvrir l’ardeur et l’angoisse qui veillaient. Elle se hâta de traire les brettes. Jacquier avait achevé plus tôt que de coutume sa besogne. C’était la trêve de Noël. Claire tenait à ce qu’elle fût observée jalousement. Le relâchement du lien des coutumes lui rendait encore plus cher le souvenir des fêtes passées. Simon lui demanda de l’emmener à la messe de minuit:
—Je suis grand maintenant, je pourrai veiller, dit-il en se haussant sur les pieds.
Elle hésitait, ayant peur de le fatiguer, mais elle accepta en pensant qu’elle ferait route avec lui et tiendrait en chemin sa petite main dans la sienne.
Après le repas du soir, Claire, Jeannette et Simon prirent place devant la cheminée. Jacquier, qui était sorti, revint bientôt en portant avec précaution, comme une chose fragile, une souche de pommier, qui était devenue bien sèche, près de la chaudière où l’on faisait cuire le manger des porcs. Il la plaça sur le monceau des braises et il s’assit sur le coffre à sel. La flamme tournait autour de la bûche; il la regardait avec une sorte de joie, de ses yeux ronds, aux paupières rougies et bridées.
—Je me souviens d’une qui était d’amandier, gronda-t-il, et que mon père avait gardée deux couples d’années, près du four. Demoiselle, il n’y a point de ces arbres par là. Elle faisait un feu tout blanc piqueté de bleu. Il m’était venu des clous au cou, sur les bras. Ma mère en passa des charbons neuf fois sous une tige de ronces. Je fus vite guéri. Ma peau devint lisse comme la peau d’une pomme.
Claire l’approuva; elle ne doutait pas des vertus de la bûche de Noël, et elle tournait vers le feu son visage grave en respirant une odeur de fruit. Elle se souvenait des veillées où la salle des Ages était pleine de gens, jeunes et vieux. On y devisait librement. On racontait maintes histoires; puis on dansait en tapant fort du talon. Dans un coin, on avait poussé la table de cerisier où, parfois, un garçon accoudé près d’un verre de cidre chantait un air de bourrée d’une voix qui s’enrouait à force d’exciter les couples à bien tourner. De ces danses, que de bons mariages étaient sortis! On dansait aussi la Guimbarde, que l’on mène en balançant une barre de bois, tantôt enjambée, tantôt virant sur les têtes, sans briser le rythme:
A qui dansera le mieux La Guimbarde, la Guimbarde, A qui dansera le mieux La Guimbarde de nous deux! Tourne donc, tu n’y tournes guère, Saute donc, tu n’y sautes pas!
Il y avait des ménétriers pour jouer de la vielle d’où sortait un jasement d’insecte, et d’autres pour gonfler la chabrette, en roulant des yeux contents. Et puis c’était la messe de minuit, un grand buisson d’or, dans l’ombre, que l’on voyait à des lieues à la ronde. Aujourd’hui beaucoup restaient chez eux. L’hiver était passé au cœur des gens; les anges pleuraient les étoiles d’autrefois.
Claire sortit de sa songerie et regarda Simon que Jacquier amusait en lui coupant des pommes en cubes qui s’emboîtaient les uns dans les autres. Les dernières châtaignes grésillaient dans la poêle percée que Jeannette secouait. Au dehors sifflait un vent glacé et, par la fenêtre, la lune montrait son quartier qui s’avivait.
Jacquier dit avec une malicieuse bonhomie:
—Le temps s’adoucit. Sous la cheminée la glace a fondu.
Il ajouta entre deux bouffées de pipe:
—Givre avant Noël vaut cent écus.
Simon riait quand des châtaignes éclataient. Grillées à point, Claire les versa dans une corbeille d’osier et elle les couvrit d’une serpillière. Elle en prit une, la dépouilla de sa peau, souffla dessus, puis la glissa dans la bouche de Simon. Jacquier courut chercher deux bouteilles de cidre bouché où l’on avait mis un grain d’avoine pour le faire mousser. Il les déboucha et servit à boire à la ronde dans les verres qu’il avait posés sur la table. Revenant au coin du feu, il dit brusquement:
—Vous savez, demoiselle, il y a trois ans, nous avons perdu quatre porcs, sauf votre respect, et depuis nous n’en avons plus perdu. C’est que j’ai compris le pourquoi. J’ai glissé sous la pierre levée un morceau de tuile rouge qui me servait à marquer, en foire. Mais il fallait savoir ça.
—Peut-être.
—C’est sûr.
Simon s’endormait. Claire lui frappa dans les mains.
—Je vais te raconter une brave histoire, mon petit, commença Jacquier. Il y avait dans le temps, pas loin d’Ambazac, un bon moulin qui était à un meunier dont les yeux étaient plus gros que le ventre. Il avait une fille mignonne et il rêvait pour elle d’un beau château avec une cour pavée où rouleraient des carrosses faits pour son plaisir. Le gendre qu’il voulait aurait toutes ses dents en or. Et les galants n’en montraient que de blanches, tout comme des chrétiens qu’ils étaient. Le meunier, à peine disaient-ils un bout de parole, les renvoyait tout bourru. La petite, qui les trouvait gentils et qui aurait voulu choisir vite, se faisait un mauvais chagrin, voyant le temps où elle serait seulette. Par un matin plaisant, un jeune homme toqua à la porte et ce coup, fait du doigt plié, chassa tous les oiseaux qui chantaient. Il y eut un grand silence, si grand que l’on aurait pu entendre courir un lézard. Le meunier regarda l’arrivant et cria, le fol, qu’il ne voulait qu’un garçon à la mâchoire d’or et plus fort que le taureau. Mais le galant éclata de rire et montra ses dents toutes d’or que le soleil faisait briller. Le meunier tapa dans la main du gars et le mariage fut décidé.
«—Tu as de belles dents, qu’il dit, mais il faut, pour avoir ma fille, être assez fort pour amener à la roue du moulin ce gros ruisseau qui coule là-bas.
«—C’est entendu, môssieu le meunier.
«Le garçon partit. Les bonnes gens arrivèrent à plein chemin et crièrent que c’était le diable qui avait frappé à sa porte. Le soir passa sans encombre, mais, vers la minuit, on entendit un bruit de tonnerre, un fracas de rochers brisés et une longue flamme rouge tournait dans l’air. Ceux du village claquaient des dents, tandis que le diable soulevait le ruisseau comme il eût fait d’un grand serpent. Mais un brave homme dit au meunier qui était blanc comme sa farine:
«—Grimpe vite au poulailler. Réveille les poules pour que le coq chante avant que le diable ait fini sa besogne.
«Sitôt dit, sitôt fait. Le premier cri du coq chassa l’Infernal et le ruisseau reprit son lit. Il y a toujours un endroit où l’eau fait un rude coude, au point où le chant du coq arrêta le diable.»
Simon s’écria:
—Tu m’as fait peur, Jacquier.
Claire reprit:
—Oh! Tu lui as fait peur. Viens que je te cache, petit.
Et, pour le distraire, elle prit les mains de l’enfant et l’entraîna au milieu de la salle. Il se renversa un peu en arrière et elle dit:
—Nous allons tourner. Je te tiens bien.
Pour la ronde, elle pliait les jambes afin de mieux le voir avec son cou flexible et son regard glissant sous les cils recourbés. Elle chanta:
Dans mon beau château, Ma tante, tire, tire, tire!
En riant, il tirait sur les mains de Claire.
Les filles ont passé, O gué! ô gué! ô gué! Les filles ont passé, O gué, beaux chevaliers!
Elle se mit à cropetons, attira l’enfant contre elle et l’éleva dans ses bras. Tant-Belle, qui s’était rôtie devant le grand feu, aboyait de joie. Dix heures et demie de relevée sonnèrent. Claire ouvrit la porte. Elle demeura quelque temps sur le seuil, tournée vers le vent. Un murmure de cloches vint jusqu’à elle, un son léger qui allait et venait, adouci par le clair de lune, mêlé aux bruissements de la rivière, aux vapeurs blanches des eaux.
—Il faut se préparer, dit-elle. C’est le premier branle. Prends une lanterne, Jacquier; au retour, la lune pourrait se cacher.
Elle coiffa Simon d’un béret de feutre, l’enveloppa d’un manteau à capuchon. Puis elle releva ses cheveux devant un miroir qui était accroché près de la fenêtre, et couvrit sa tête d’un chapeau noir, paré d’un simple ruban de même couleur. Jacquier couvrit de cendres le feu, éloigna de la cheminée les chaises. Un grillon se mit à dire son chapelet de cristal. Claire et Simon sortirent dans la cour, avec Jeannette qui avait pris sa cape et ajusté sa coiffe empesée. Tant-Belle alla se coucher dans la grange et Jacquier verrouilla la porte.
Ils marchèrent bon pas dans le chemin creux. La lune haute éclairait la vallée. Au-dessus de la rivière, elle faisait un courant de brumes laiteuses où des parcelles brillantes flottaient, des étoiles égrenées. Enchantement où les arbres, les pierres, les ajoncs, les genièvres devenaient des choses si légères qu’elles paraissaient trembler dans une sorte de vent silencieux. Au loin, en des sources découvertes, une lueur entrait et sortait, un linge neigeux que tordait la fée.
A mesure que Claire et Simon s’approchaient de la rivière, l’écluse du moulin de Chanaud montrait mieux son rouleau givré, sans cesse tournant. Le flot, près du pont, était si calme que la lune s’y reflétait sans un pli. Sur la route, des gens venaient par petites troupes. Une chouette en chasse poussa son cri dans les châtaigneraies voisines.
La route était large vers Bonnal. Claire et Simon, Jeannette et Jacquier cheminaient paisiblement et n’échangeaient que peu de paroles. Ils aperçurent les premières maisons du bourg. L’auberge parut, avec l’éclat des grosses lampes de la salle de bal. Des couples s’y balançaient en lourdes masses, dans la fumée du tabac, aux coups d’un piano mécanique. Claire pressa le pas. Les cloches se mirent à sonner dans le clocher aux écailles de bois. Elles s’en allaient, au loin, sur les champs, portant la joie des anges et des bergers, la grande nouvelle qui surprenait toujours le vieux monde.